XII AVANT-PROPOS
à la vie morale, ù la vie intérieure ont paru petites : traiter du gouvernement de lame, de la direction denses penchants, du but de la vie, parait à quelques esprits un retour frivole vers le passé; ils craignent qu'on ne les ramène à RoUin. Ce a'est pas nous qui diminuerons Timporlance des problèmes sociaux et politiques, mais il ne faudrait pas que Tesprit humain^ en s'eurichissant d'un côté, s'appauvrit de l'autre. Sous ce rapport, quelque admiration, jedirais presque quelque amour que mérite la philosophie du.dixhuitième siècle, on est obligé davouer qu'elle a trop laissé se perdre les traditions de sévér rite morale, et de scrupule sur soi-même des âges précédents, qu'elle a trop oublié l'homme pour la société, et l'âme source de tout droit et de toute vie pour l'État ou le genre humain.
Quel progrès de Bossuet à Montesquieu, si l'on regarde la philosophie sociale, politique, historique! ftfais si l'on regarde la philosophie de l'àme» quelle décadence de Pascal a Voltaire! Je net sais quel sera plus lard le caractère distinclif du siècle où nous vivons, et on l'a si souvent défini, qu'il est devenu impossible de le reoonnailrc â tant de signalements conlradic-
AVAKT-PIIOPOS. xm
toires; mais peut-èlre l'un de ses caractères est-il de recueillir toutes les forces des âges précédents, et de ne rien laisser perdre de ce qui peut faire vivre Thumanité : inspirés par cette pensée, nous nous sommes efforcés de suivre de loin, dans la mesure de nos forces, l'exemple et la tradition de nos grands mora* listes français; nous nous sommes demandé si, maintenant que Ton connaît si bien la nature et rhumanité, on se connaîtrait encore un peu soimême. Or, quel problème plus propre à nous faire réfléchir sur noûs-mème et sur notre vie, que le problème du bonheur, problème qui intéresse tous les hommes sans exception, dans tous les temps, dans tous les lieux, à tous les âges de la vie?
Cependant, quoique ce problème soit d'un intérêt éternel et universel, c'est surtout aux époques agitées et troublées qu*il a attiré l'attention des penseurs.
C'est au sortir des ruines de la Révolution française, que madame de Staël écrivait son éloquent ouvrage De Vinfiuence des passions sur le bonheur. Nul doute que le stoïcisme sombre de cet ouvrage ne fût inspiré par le cruel souvenir
Mv - AVANT- PROPOS.
de95. En ÀUemagne, quelques années plus tard le philosophie Fichte traitait en chaire de la Méthode pour arriver à la vie bienheureusey et son mysticisme exalté était dû sans doute au spectacle des abaissements de la patrie. Vers le même temps, mais en France, un ingénieux philosophe, M. Droz, écrivait son charmant Esmi $ur l^art d'être heureux^ où il semble qu'il ait eu pour but d'éloigner Tàme des grands bruits du monde et des événements extérieurs, pour la ramener à la vie privée, aux joies domestiques. Pour remonter beaucoup plus haut, à Rome, ce Tut sous la tyrannie de Néron que Sénèque écrivit son traité delà Vie heureuse; saint Augustin traita le même sujet à l'époque de l'invasion des barbares; Boèce enfin écrivit en prison sa Cœixolotion philosophique. Nous n'avons à craindre ni Néron ni les barbares ; et, grâce au ciel, nous ne sommes point en prison. Mais, dans un assez court espace de temps, nous avons vu déjà trois révolutions. Beaucoup d'hommes vivant encore en ont vu huit ou dix. Quand il ne s'en fait plus chez nous, il s*en fait chez les autres peuples ; enfin, nous sommes bien dans ce temps que le génie prophétique de J. J. Rousseau avait
AVANT-PROPOS. •►• xv
défini d'avance : a Tâge des cris<3^jA le siècle des révolutions. » ^
Dans ce trouble de la destinée universelle, comment ne pas reporter ses regards sur la destinée individuelle? Gomment ne pas essayer de trouver en soi-même ce point d'appui qui fait défaut au dehors? Combiep do fois, l'œil fixé sur ces mystérieuses profondeurs de Tavenir, sur ces ténèbres qui cachent la destinée de ceux qui viendront après nous, combien de fois ne nous est-il paa arrivé de nous replier sur nousmêmes en disant : « A chaque jour suffit sa peine; c'est assez pour l'homme de voir clair à quelques pas autour de lui, et de se gouverner lui-même. Apprendre à régler sa vie est un problème qui suffit aux humbles, que dis-jet qui souvent est au-dessus des forces des plus grands; appliquons-nous à ces problèmes, efforçons-nous d'être heureux et sages. » Mais ici de nouvelles ténèbres s'élèvent devant nous : Qu'est-ce que le bonheur? Y en a-t-il ici-bas? Quelle est au juste la part de bien ou de mal, de plaisir ou de douleur, de grandeur ou de misère qu'il y a dans toutes les choses de la vie, soit au dedans, soit au dehors de nous? La vie enfin est-elle à elle-même