PUILOSOPHIK 1)1 BONHEin
exagérée peut avoir quelque prix, c est au moins en procuttinl la paix et le calme : mais joindre les agitations de rinconstance aux servilités de la routine, cesl périr par tous les endroits.
Le goût de la nouveauté et Tompire des habitudes se remarquent dans les sociétés comme dans les individus : de là naissent ce que Ton appelle l'esprit de conservation et Tesprit de changement : il y a parmi les hommes des habitudes et des dispositions constantes, qu'il faut ménager en politique : c'est en quoi les eonservateui'S ont raison ; mais il y a aussi des dispositions changeantes, des faits nouveaux, des besoins nouveaux d'opinion et d'imagination même : c'est ki que triomphent les amis du changement. Mais il ne faut exagérer ni Tun ni l'autre de ces deux principes : l'homme n'est ni toujours semblable à lui-même, ni toujours différent de lui-même : il est également injuste de lui imposer malgré lui des nouveautés dont il n'éprouve pas le besoin, ou de renchatncr à une immobilité contraire à sa nature. Dans un grand homme d'Etat, le goût de l'ancien et le goût du nouveau doivent se mêler dans une juste mesui*e: il doit aimer à la fois la tradition et le progrès : «savoir discerner le point juste où l'un et l'autre peuvent coïncider constitue le génie politique. Mais, comme un
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tel génie a toujours été très-rare, il s est formé dans les temps modernes chez presque tous les peuples éclairés, deux classes ou deux partis, qui sous des noms diiïérents représentent ces deux dispositions fondamentales du cœur humain et de la société. Les uns expriment le besoin du repos et s'appuient sur l'esprit de tradition : les autres expriment le désir du changement et prennent leur levier dans Timaginalion avide des multitudes : de ces débats sortent, quand les peuples sont sages, des transactions justes et opportunes. Le bonheur d'un peuple, comme celui de l'individu, consiste donc dans une combinaison heureuse de l'imagination en mouvement et de l'imagination en repos.
On voit que l'imagination loin d'être contraire à l'action, comme on le croit d'ordinaire, lui est indispensable et se mêle à tous nos principes d'activité : il est aussi impossible à l'homme d'y renoncer qu'à la vie même. Mais, lors même qu'elle ne serait, comme on dit, qu'une enchanteresse, el qu elleservirailseulement à orner et à embellir la vie, qui ne rendrait grâce à ceKc faculté divine pour les distractions et les soulagements qu'elle nous procure? C'est le superflu sans doute, mais c'est un superflu nécessaire.
Condamné à une vie étroite et bornée, enchainé par
74 PHILOSOPHIE DU BONHRUR.
une volonté supérieure pendant un temps qu'il n'a
pas choisi, dans un cercle qu'il ne peut franchir,
rhomme aime à deviner un autre monde que celui qu'il habite, une autre existence que celle qu'il mène laborieusement, et se plait aux combinaisons chimériques d'une imagination capricieuse. Lorsque par un matin frais et doux vous avez monté lentement une côte d'une modeste hauteur, et qu'à demi fatigué, vous arrivez à un chemin uni, voilé par un léger ombrage qui laisse une échappée sur le vallon, arrêtez-vous un instant, fermez le livre qui vous avait aidé à monter le sentier sinueux, aspirez librement lair qui apporte la vie et la joie, et lâchez les rênes à l'imagination et à l'espérance. Les idées les plus douces se succèdent d*abord confusément dans l'esprit, rien de précis n'arrête et ne fixe Tatiention ; seulement un sentiment de vague bonheur remplit et inonde l'âme; mais peu à peu les idées se précisent davantage; le tableau se des^ sine et se fixe; l'objet le plus habituel de vos désirs flotte devant vous, entouré par un mystérieux prestige, de tous les objets ravissants qui vous entourent : les choses présentes et absentes, réelles et possibles, chimériques même s'unissent pour former ces délicieux romans que l'on appel le des châteaux en Espagne. Ne dites pas que ce sont des rêves : car est-ce un rêve
que le plaisir exquis dont ces illusions à demi volontaires sont la source?
Cela même est un bien que je goûte aujourd'hui.
Par ces rêves j'augmente et je multiplie ma vie : j*y fais entrer d'autres objets, d'autres lieux, d'autres personnes. J'embellis le décor qui est devant mes yeux, par les perspectives indéfinies que mon imagination y ajoute. Rêver c'est encore vivre.
On médit beaucoup du romanesque; et j'avoue* que le romanesque ne peut être que la distraction de la vie, et qu'il est insensé d'en faire le fonds. Mais, dans ces limites, quelle charmante chose que le romanesque! Franchir les limites étroites qui nous enserrent, rompre la monotonie des occupations de chaque jour, briser les chaînes de fer qui nous retiennent dans la sévère prison de la vie réelle, et voguer dans les espaces enchanteurs du possible, voyager en esprit, brûler l'espace et le temps, faire paraître à lesprit ravi des lieux fantastiques, créer des aventures imaginaires, s'y faire un rôle noble et brillant, évoquer des personnages d'invention, en rassembler dans un même lieu et dans une même action toutes les personnes qui vous plaisent, et qui sont séparées par mille obstacles, et sans arrêter les traits précis du tableau, qui perdrait
7tî PHILOSOPHIE DU BONUKLU.
son cliarme par trop de réalité, de tous ces éléments é[)ars, se composer une esquisse indécise cl floltaiile, qui change à chaque seconde et dont nous écartons avec précaution tout ce qui peut faire ombre et gâter notre rêve I De tels plaisirs n'appartiennent qu'à la jeunesse. Plus tard, on cherche à en réveiller avec effort, le charme aflaibli, mais on ne remue que des cendres. Mais, dira-t-on, ce bonheur d'imagination n*est qu'un bonheur imaginaire; il n'a rien de solide et de vrai, puisqu'il ne se compose pas de biens effectifs, mais seulement de biens rêvés. A ce compte l'homme qui dort est heureux, si ses songes sont agréables : les illusions de l'ivresse ou des narcotiques sont devrais bonheurs, et l'état le plus heureux serait une folie riante et aimable qui passerait sans effort et sans interruption d'une chimère à une autre, dan« une joie intarissable. Mais alors pourquoi les hommes plaignent-ils ces fous si satisfaits de leur sort? Pourquoi nul ne voudrait-il échanger son état, quelque pénible qu'il soit, contre une folie heureuse? Pourquoi méprise-l on les erreurs de l'ivresse? Et pourquoi enfin les songes les plus agréables nous paraissent-ils vides et de peu de prix? Vous ne voyez pas, nous dira-t-on, qu'ici vous changez de principe sans vous en douter: c'est le plaisir que vous prenez maintenant
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pour mesure du bonlieur, au lieu de la valeur réelle et intrinsèque des biens possédés. Autrement il faudrait rejeter les biens d'imagination, comme n ayant aucune valeur par eux-mêmes, quoiqu'ils puissent nous procurer quelques plaisirs.
Je réponds d'abord que parmi les divers emplois de rimagination, il y en a déjà au moins un, qui peut être justifié par la raison et qui procure à l'homme des biens aussi solides et aussi précieux que la réalité peut en fournir : je veux parler de ce monde fictif, créé par rimagination, conformément aux lois du vrai et du beau, et qui, en multipliant le nombre des objets aimables, augmente non-seulement nos plaisirs, mais en même temps les puissances de notre âme. Par la poésie et par les beaux-arts, l'imagination évoque des êtres que la nature semble avoir oublié de créer; ou bien elle fait paraître à chacun de nous, resserré dans les bornes les plus étroites, toutes les forces et tous les aspects de la vie. Or c*est une des conditions du bonheur humain de voir et de connaître beaucoup de choses, ou au moins de pénétrer aussi profondément que possible dans ce qu'on connaît : c'est là le service que nous rendent les beaux-arts. Tantôt ils nous révèlent certains aspects de la nature, ou de la beauté humaine, ou du cœur humain, qu^ nous ne connaissions
78 PHILOSOPHIE hV BONHEUR.
point; tantôt ils nous expriment Tâme et l'esprit des choses mêmes qui nous entourent, et avec lesquelles nou3 vivons familièrement. Ils nous révèlent jusqu'à notre propre cœur, et font jaillir de ces sources inconnues de nous-mêmes les plus profondes et les plus nobles des émotions. Sonl-ce là, je vous le demande, des biens réels, des biens vraiment précieux? Que celui-là le nie, qui n'a pas senti son Ame s'élever et s'épurer au commerce du génie I
Il semble que la Providence bienfaisante, plus libérale que ses censeurs, ait voulu placer en nous, à cAté du nécessaire et de Tobligaloire, entre le besoin et le devoii*, et comme pour nous reposer et nous délasser, le goût et Tamour de Tinutile. C'est par là que le beau nous plait tant, quoi qu'en disent les partisans de Tutililé. Le besoin est servile, c'est une gène et une chaîne. Le goût du beau est pur, libre, désintéressé. Quant au devoir, supérieur à la fois et au besoin et à l'amour du beau, il est tellementélevé qu'il nous inspire autant, de crainte que de respect; il nous faut beaucoup de temps, beaucoup d'eflorlspournous familiariser avec lui, et il nous domine toujours par le commandement; nouscraignons de lui manquer, et ce n'est qu'avec des remords et une certaine honte que nous le négligeons et nous délivrons un instant de son impérieuse pensée. Mais
le beau, nous pouvons à la fois le respecter et Taimer; nous, pouvons Toublier quand nous avons d'autres soins; nous le retrouvons fidèle et facile au moment opportun. Si le sublime nous effraye, si le beau luimême nous impose, nous pouvons encore jouir du joli. n s'approprie à nos faiblesses et s'accommode à notre mesure. Il nous offre la grandeur ou la grâce, la fierté ou la finesse, la hardiesse ou le naturel, la noblesse ou la vie. Il est partout autour de nous. La nature le répand avec profusion sous nos yeux, et les beaux-arts rivalisent avec la nature.
Les beaux-arts donnent à Timagination une satisfaction précise et certaine : tandis qu'elle se distrait et s'égare dans le vague, ils la saisissent, l'arrêtent et la fixent sur un objet déterminé : ce n'est plus un nuage flottant dans le vide, que les yeux suivent en rêvant : c'est une statue, un tableau, un édifice, un chant, un poème, un discours éloquent. C'est la nature qui fournit les matériaux^ c'est elle qui donne le marbre, la couleur, la ligne, le son, l'image, la parole: maisl'imaginationdu sculpteur, du peintre ou du poète y ajoute le sentiment et la pensée; De ces éléments combinés, elle forme un tout qui n'existait pas jusque-là, un corps qui prend vie entre leurs mains. Quand elle a trouvé celle combinaison heureuse que l'on appelle le beau,4es liom-
80 PHILOSOPHIE DU BO}iHElR.
mes admirent et tressaillent : leur pensée, leur àme, leurs sens, tout est occupé, ému, entraîné; s'ils sont rassemblés, leur joie éclate par des transports, des applaudissements : quelquefois l'émotion leur tire des larmes, et comme saint Augustin à la lecture du quatrième chant de YÊnéidey ils se demandent comment il se fait que les pleurs soient si doux.
Il semble cependant que cette sorte de plaisir enthousiaste et exalté ne soit pas propre à tous les arts, ou du moins qu'il ne se manifeste pas toujours de la même manière. Il me parait bien difficile que les hommes battent des mains ou applaudissent à la vue d'un tableau ou d'une statue, à moins toutefois qu'on ne les y prépare comme par un coup de théâtre. En général il me semble que le plaisir qui nait de la sculpture et de la peinture est plutôt un plaisir de contemplation que d'entraînement : c'est un plaisir de l'esprit plus que du cœur : c'est un plaisir qui pénètre peu à peu, qui s'étend, qui remplit toute l'âme, et qui peut, s'il est très-profond et dans une âme très-sensible au beau, produire une sorte d'extase. Mais ces sortes d'arts ne donnent pas à l'flme ces secousses profondes dont disposent les arts qui emploient le son et non la ligne, et qui parlent, non pas à la vue, mais à l'ouïe : la musique et la poésie.
LMMAGINATION. 81
« Il y a, dit un grand maître en ces matières,
entre le son et Tâme un rapport merveilleux... Il
semble que Tâme est un écho où le son prend une
puissance nouvelle Donnez quelques notes à Pcr-
golèze, donnez-lui aussi quelques voix pures et suaves, et il vous ravit jusqu'au ciel, il vous emporte dans les espaces de Tinfini, il vous plonge dans d'ineffables rêveries. Le pouvoir propre de la musique est d'ouvrir à l'imagination une camère sans limites, de se prêter avec une souplesse étonnante à toutes les dispositions de chacun, d'irriter ou de bercer, aux sons de la plus simple mélodie, nos sentiments accoutumés, nos affections favorites Son charme singulier est d'élever
l'âme vers l'infini. Elle s'allie donc naturellement à la religion, surlout à cette religion de l'infini qui est en même temps la religion du cœur; elle excelle à transporter aux pieds de rétemelle mifiéricorde l'âme tremblante sur les ailes du repentir, de l'espérance et de Tamour. Heureux ceux qui, à Rome, au Vatican, dans les solennités du culte catholique, ont entendu les mélodies de Léo, de Durante, de Pergoléze sur le vieux texte consacré! Us ont un moment entrevu le ciel, et leur âme a pu y monter sans distinction de rang, de pays; de croyance même, par ces degrés invisibles et mystérieux, composés pour ainsi dire de
tous les sentiments simples, naturels, universels, qui sur tous les points de la terre tirent du sein de la créature humaine un soupir vers un autre monde *. »
Dans la nature elle même, dans ce monde que r homme n'a pas fait, et dont il n'est que spectateur, c est encore l'imagination qui nous fait goûter et aimer la beauté. Les beautés de la nature ne se composent pas seulement en effet de formes sensibles, et d'accidents agréables : c'est l'harmonie de ces formes, c'est la puissance secrète manifestée par ces accidents, c'est un je ne sais quoi de mystérieux et d'indéfinissable ré* pandu partout qui nous émeut, nous transporte ou nous enchante, c'est enfin une singulière affinité entre la vie de la nature et la vie de notre âme : or, ces puissances, ces affinités n'ont rien à dire à celui qui ne voit les choses qu'avec ses sens, ou qui en détruit l'unité vivante par la sécheresse de l'analyse.
Il y a entre l'homme et la nature une harmonie secrète et inexplicable; les aspects du monde visible ont une correspondance merveilleuse avec les impressions et les mouvements du monde intérieur. La hauteur étonne, la profondeur attriste, l'immensité tpansporte; les formes aiguës, échancrées, escarpées,
« V. Cousin, le VraU le Beau et le Bieti, IX' leçon.
LIHÂGINATION. 83
rappellent à Tâme les combats déchirants de la pas*sion et du chagrin : les formes molles et arrondies inspirent une meilleure rêverie, ou une douce sérénité; Tuniformitë d'un plan trop prolongé endort les.mouvements de Tâme et la plonge dans une contemplation languissante; Theureux mélange de la ligne droite et de la ligne courbe dans un cercle proportionné nous donne des sentiments doux et enjoués, et éveille en nous Tinsouciance et l'espérance. Au langage de la forme s'a* joute celui de la lumière et de la couleur. Quelle fraîcheur et quelle jeunesse, quelles belles résolutions s'éveillent dans Tâme aux premiers rayons du matin, aux premières splendeurs du printemps, au doux éclat du soleil des champs I Quelle joie mélancolique, quelles émotions rêveuses et tendres, quels beaux repentirs, quelles touchantes espérances fait naître en nous le soleil qui décline soit vers le soir du jour, soit vers le soir de Tannée, et enfin même au soir de la viel La nature est le plus grand des artistes : elle a des tableaux d*un dessin incomparable, et qu'elle recouvre des couleurs les plus douces et les plus éclatantes; elle a des constructions d'une audace et d'une majesté sans égale, d'une légèreté et d'une grflce que l'architecture gothique rappelle sans y atteindre; elle a des statues vivantes, où la beauté de la forme s'unit
à toute la puissance de l'expression : elle a des panlomimes admirables jouées en perfection par les personnages les plus naïfs et les plus fins, les plus doux et les plus terribles, avec des décors éblouissants et des machines de théâtre préparées parla mécanique la plus subtile. Enfin elle a des concerts et des symphonies, qui surpassent et la science de l'Allemagne et les mélodies de Tltalie. Et de toutes ces merveilles, la plus sublime est encore le spectateur lui-même, à savoir l'homme qui, ému et ravi par toutes ces beautés, y ajoute à son tour par la puissance de son cœur et de son imagination et se procure à lui-même des enchantements nouveaux par les formes, les couleurs, les accords, les voix , les mouvements, et les poses qu'il invente, inspiré par l'amour du beau et par le désir de surpasser la nature elle-même.
Ce n'est pas seulement la nature, ce sont les lieux habités, les villes elles-mêmes, qui s'animent et se transforment à nos yeux par la puissance de l'imagination. Combien de fois m'est-il arrivé de me rendre sur les bords du Rhin, à la petite ville de Kehl, assez triste endroit, car, excepté la vue du Rhin qui y coule splendide et superbe, le lieu est plat et maussade, et la route qui y conduit n'a rien de varié ni d'original. J'aimais cependant celte pi:omenade ; mais, chose sin-
guliëre, lorsque le temps était beau je n'y trouvais aucun plaisir; je ne Taimais pas davantage les jours oïl s'y réunissent de nombreux visiteurs. Non, ce qu*il fallait pour m'y plaire, c'était un temps gris et terne, la neige sur les montagnes qui bornaient l'horizon et sur les toits de la pelite ville allemande; mais surtout il fallait qu'elle fût déserte, et que, semblable à un lieude théâtre classique, elle pût être pour moi le symbole de la terre allemande, et non tel ou tel lieu particulier; si je pouvais alors m'y rendre solitairement avec un Famt ou un Kant, j'allais me cacher dans le coin de quelque taverne remplie de fumée, et où j'entendais sans les comprendre les sons rauques et gutturaux des citoyens du pays; je m'étais donné l'apparition de l'Allemagne dans un lieu par lui-même insignifiant; je la sentais s'emparer de mon imagination et de mon esprit, je comprenais sa poésie, sa philosophie ; puis revenant sur mes pas, traversant la ligne Idéale qui sert de frontière entre les deux pays, j'avais eu en quelques heures le sentiment vif et profond du contraste de deux grandes nations. Combien aussi, aimais-je la vieille ville de Strasbourg, avec ses maisons inégales, à mille couleur^ jaunes, vertes, rouges, ennemies irréconciliables de tout alignement, avec leurs toits à cinq étages, plus grands que la iflai-
son mêmet symbole du génie domestique de l'Alsace, et souvenir du temps patriarcal. Cette ville si rebelle à ' , la ligne droite, c'était pour moi le moyen âge : je le devinais, je le comprenais, je l'aimais à travers ces vestiges, qui ne sont plus que des formes et des apparences. L'originalité du passé apparaissait à mes yeuicomplaisants, dans toute sa beauté naïve, et la froide géométrie des sociétés modernes n'obtenait plus de moi qu une sèche admiration et une estime indifférente.
Même pour s'intéresser aux hommes, l'imagination est nécessaire : il faut que l'esprit aille au delà des apparences et des phénomènes, qu'il se représente vivement la personne intérieure, et les- ressorts secrets qui animent son être et déterminent toutes ses actions. C'est ce qui est impossible sans imagination. Sans elle, les hommes ne sont que des ombres fugitives qui lie laissent aucune trace dans notre souvenir, ou des quantités abstraites toutes à peu près semblables et qui ne diffèrent pour nous que par les diverses combinaisons où elles entrent. Mais pour ceux qui s'intéressent véritablement aux hommes, chacun a sa figure, sa physionomie, sa vie propre. Les accidents extérieurs ne sont que les signes de leurs mouvements secrets, ^t des passions qui les agi-
tenl. C'est l'imagmalion qui évoque eu nous ces figures si vives, si précises, si éveillées : c'est elle qui conduit les pinceaux d'un Retz, d'un. Saint-Simon, d'un la Bruyère; sans elle, la nature n'a pas de couleur, les hommes n'ont pas de physionomie, la vie s efiace et s'éteint en dehors de nous et même en nous : c'est elle enfin qui nous attache et nous intéresse à nous-mêmes; et la puissance de vivre, s'augmente par la puissance de se représenter sa vie.
Enfin, l'imagination tient le milieu entre les sens et l'entendement, c'est grâce à elle que l'homme passe du monde visible au monde invisible, par Tintermédiaire du monde fictif et idéal : grâce à elle, les passions s'épurent et s'ennoblissent et, des objets grossiers qui nous entourent, s'élèvent à des objets plus purs et plus parfaits, qui conduisent à leur tour à d'autres objets plus parfaits encore : si nous n'eussions jamais aimé ces fugitifs fantômes, qui sait si notre cœur se fût attaché à ces essences solides et seules réelles, la justice et la vérité? L'imagination dégage notre âme des enveloppes lourdes et grossières qui la font peser vers la terre, et lui permet de voler vers un autre monde : c'eat le chemin de l'infini. Les Champs-Elysées des anciens n'avaient rien de réel et de solide, et ^pendant ne valait-il pas mieux pour
88 PHILOSOPHIE Df BO^HElR.
<iux se créer un paradis d'imagination que de renoncer h toute espérance, et d'enfermer tout leur être entre le berceau et la tombe?
C'est donc en vain qu'une morale excessive voudrait
retrancher entièrement de Tâme humaine h puis-
sance d'imagifier : une règle stricte, ponctuelle, n'accordant rien à la fantaisie , rien au jeu des images , rien aux amusements de l'âme, enchaînant Thomme à ^ des actions déterminées, uniformes, sous l'empire d'une loi impassible : voilà TidéaUde certains sages. Je ne nie pas les pentes qui conduisent de l'imagination à la passion et de la passion au désordre. L'homme n'est que précipice : tout lui est piège, tout lui est tentation. Mais pour celte raison même, je ne crois pas qu'if doive se priver volontairement d'aucune des puissances que la nature a mises en lui : car, à moins de détruire entièrement son être, ce (}ui est impossible, il restera toujours en'lui quelque racine du mal; et ce qu'il conserve peut aussi bien l'induire en tentation que ce qu'il sacriiïe. Il est même vraisemblable que la Providence nous a donné plusieurs facultés, pour qu'elles se soutiennent les unes les autres, et qu'elles se servent mutuellement de contre-poids. D'ailleurs, avant de vouloir détruire en l'homme l'imagination, il faudrait s'assurer que la chose fût pos-
sible : autrement il en serait d'elle comme de Tamour * propre, qui selon la Rochefoucauld se fait à lui-même la guerre et aime mieux se combattre que de ne pas ' 6tre : ces sortes d'ennemis sont bien moins dangereux lorsqu'ils se présentent sous leur propre nom et avec leur naturelle allure, que lorsqu'ils se cachent sous des noms empruntés et prennent un masque hypocrite.
En plaidant la cause de l'imagination, je ne veux pas en méconnaître les maux et les périls. Mais il est permis de dire que ces maux ne sont presque jamais imputables à Timagination , toute seule, et se confondent en général avec £eux des passions dont nous allons bientôt parler : car ce n'est qu'en agissant sur les passions que l'imaginalion entraîne et égare la volonté. »
Cependant, il est un mal qui semble naître plus particulièrement de l'imagination même et lui appartenir en propre : c'est le mal qui suit l'abus de la rêverie, et le mol abandon de l'flme à des visions inutiles. Nous avons vu le charme des rêves et des illusions : mais que leurs douceurs nous sont funestes si nous n'avons pas assez de courage et d'énergie pour nous arrêter à temps sur cette pente rapide et glissante! Celui chez qui l'imagination est devenue mai-
tresse, s'ennuie bienlôt de la perception des choses réelles et présentes : la netteté et la précision des idées lui déplaisent ; les sentiments clairs, simples et naturels lui répugnent ; la vie réelle et ses devoirs les plus sérieux lui deviennent odieux et insupportables; il n'aime que le vague et le mystère, et la vapeur de ses creuses conceptions lui parait avoir quelque chose de divin ; peu à peu il perd le pouvoir de se posséder lui-même, de diriger son esprit et sa volonté; il n'a plus dc^prise sur ses idées ; elles s* enchaînent et s'entrainent avec une liberté que rien ne peut plus discipli- * ner ni refréner. Réduit à une telle servitude, l'homme devient incapable d'agir et de vivre raisonnablement. La sagesse des desseins, la persévérance dans l'exécution, la clairvoyance et le tact dans la recherche des moyens pour arriver au but, rien de tout cela n*est possible dans un être ainsi dominé. Chez lui, l'énergie n'est que factice et passagère; ou du moins elle est incapable de s'arrêter longtemps au même objet : de là des caractères capricieux et fantasques, ou énervés et languissants, dominés à la longue par les sens ou de grossières passions.
L'abus de l'imagination a encore pour effet de produire une sorte de tristesse rêveuse et languissante qui naît du sentiment vague du poids de Ia\ie, et de
la vue indistincte des maux dont elle est la source.^ Cette tristesse a cela de particulier, que lorsqu on ne réprouve que dans une certaine mesure, elle a je ne sais quoi de doux et'd'énivrant qui la font préférer, par ceux qui en souffrent, même aux «plus vifs plaisirs. N'offrez pas à ce rêveur solitaire d'échanger les indicibles émotions de Tâme attendrie et attristée contre la joie bruyante d'une fête, â'un spectacle , d'un banquet. C'est alors qu'il souffrira, obligé de contraindre son cœur à l*effort de la volupté, lorsqu'il ne demande qu'à s'abandonner aux langueurs de la tristesse. Mais attendez bientôt, ces joies singulières et ce qu'un écrivain de nos jours appelle ces exquises douleurs, n*ont de prix qu'au commencement : car aussitôt qu'elleaont occupé Tâme tout entière, qu'elles l'ont subjuguée et abattue, elles produisent les maux les plus amers et un ennui sans fond : elle a voulu jouer aVec la douleur, et la douleur à «on tour se joue d'elle, et la précipite de déception en déception, d'erreur en erreur, et de chute en chute. Bientôt nous voyons tous nos projets avortés, toutes nos espérances trompées, tous nos désirs contrariés. Avec l'âge se refroidit la faculté de vivifier toutes choses et de colorer par l'espérance le jour de demain. L*imagination se retourne contre nous et emploie à nous nuire
celle même forcé qu'elle nous prêtait auparavanl pour ^ notre plaisir et pour notre bien. Tout se noircit et se
, voile à nos yeux. La lumière et Tair pur n'ont plus
f de charmes pour nous: les jours, en s'ajoutant les uns
aux autres, nous enlèvent l'un après l'autre quelques illusions, et nous ne sommes plus retenus aux choses que par les liens de la nécessité et de l'habitude.
Là est la source de cette maladie, si commune au commencement de notre siècle et que de grands poètes qui l'avaient éprouvée ont éloquemment dé- I crite. Suivez René dans les vicissitudes de sa douloureuse existence; partout vous verrez le principe de ses souffrances et de ses misères dans l'influence terrible d'une imagination sans frein. A peine sorti de Tadolescence, il est dévoré du besoin de voyager, c'est-à-dire de satisfaire par la multitude des impressions et des spectacles son imagination avide et inquiète : mais nulle part le réel n'égale la grandeur de ses conceptions, et la variété monotone des choses irrite sa curiosité sans l'assouvir. Après les voyages, il essaye de la vie du monde : mais ce monde « ne lui dit rien et ne Tentend pas. » Son flme a besoin de sentiments; oii ne lui demande, et il ne rencontre que des caprices. Heureux partout là oà il n'est
pas, il croît avoir trouvé dans la solitude le remède qu*il poursuit sans l'atteindre, et se persuade que les bois lui seront délicieux; mais la solitude Tenflamme encore davantage, elle suscite toutes sortes de fantôines, qui déterminent dans son âme un véritable délire : a Quelquefois, dit-il, je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon cœur comme des ruisseaux d'une lave ardente, quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. 11 me manquait quelque chose pour remplir Tablme de mon existence ; je descendais dans la vallée; je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs Tidéal d'une' flamme future, je l'embrassais dans les vents; je croyais Tententlre dans les gémissements du fleuve; tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux et le principe même de vie dans Tunivers. » Ainsi rien ne peut occuper et satisfaire cette âme oisive et blessée : le monde et la^solitude, le repos et le mouvement, le réel et le chimérique, tout lui est un poids, tout l'attire et tout le trompe; « son imagination se hâte d'arriver au fond de ses plaisirs, comme si elle était accablée de leur durée. » Entin toujours inquiet, toujours en délire, et toujours grandissant par son imagination sa propre misère, il ne trouve quelque
9i PHILOSOPHIE DU BONHEUR,
remède à ce mal étrange que dans un épouvantable malheur. C'est Tillusion de ceux qui sont atteints de cette sorte de folie de s'en faire gloire dans le secret de leur cœur, et de se croire par là supérieurs aux autres hommes. C'est bien en effet une sorte de supériorité que cet amour deTidéal, dont leur âme est possédée, et que rien d'humain ne peut contenter. Mais s'il est vrai, que le rôle de Thomme est de vivre et d'agir, et si notre puissance consiste avant tout dans la volonté, que penser d*une Ame faible et impuissante, toujours esclave doses rêves, incapable d'agir, c'està-dire d'être utile, et dont la dernière ressource est ou une mort volontaire ou une séquestration monacale? La vraie destinée de l'homme n'est-elle pas, tout en* reconnaissant les imperfections de la vie, tout en souffrant de ses misères, de se résigner et de combattre, et de gagner ainsi, en récompense de son courage, le repos du cœur et de l'imagination?
L'imagination nous a été donnée pour embellir la vie, et non pour la couvrir d'un voile funèbre: pour faciliter l'action et non pour endormir, engourdir, amortir notre activité; pour nous donner le pressentiment d'un monde meilleur et non pour nous désenchanter de celui-ci ; enfin pour soutenir nos affections et venir à l'appui de nos devoirs et non pour dessé-
cher nolré cœur et désarmer notre vertu. L'homme par rimaginatîon s'élève au-dessus de la vie des sens, et c'est par là qu'elle est bonne; mais il abuse des bienfaits mêmes de la nature, s il en fait la souveraine do sa vie, au lieu de ce qu elle doit être, la.noble auxiliaire du cœur et de la raison.
Il y a donc deux vérités incontestables : la première, c'est que la vie sans imagination, est pauvre, triste et nue : c'est un arbre sans sève, un vaisseau sans voile, une fleur sans odeur, ou sans parfum. La seconde, c'est que l'abus de l'imagination est le principe de tous les désordres dans l'esprit et dans le cœur : elle incendie l'âme, la dévore et la tue. Il faut un milieu, mais lequel? C'est ici qu'il faut faire quelque part au tact et au discernement de chacun. La vie humaine ne peut pas se régler comme une mécanique; et il y a toujours la part de la liberté. Des occupations réglées et précises, des devoirs sérieux, des études sévères seront nos grands remèdes contre cette folle du logis. Que si, après avoir pris toutes ces précautions, cette faculté divine entraine avec elle des blessures inévitables, nous dirons d'elle ce que Montesquieu a dit de la liberté : a il faut en payer le prix aux dieux . »