LA JUSTICE DE DIEU
mation des siècles, sans qu'il en devienne jamais ni meilleur ni plus heureux, sans que les tortures qui lui sont infligées dans cette vie puissent le racheter de celles qui lui sont réservées dans l'autre. Je sais bien qu'entre la théorie et la pratique la distance est énorme. Marat, Robespierre, Saint-Just, Couthon, autant qu'ils l'ont pu, ont mis leurs desseins à exécution. De Maistre s'est contenté d'être l'interprète et le législateur de la Providence ; il n'est pas sorti des bornes de la spéculation. Mais en nous plaçant à son point de vue, tout le sang qui a clé versé sous le régime de la Terreur ne devait-il pas être fatalement répandu? Dieu lui-même n'a-t-il pas créé par un miracle exprès ces instruments vivants destinés à faire jouer cet autre instrument qui se dressait sur la place de la Révolution? Ceci n'est que delà logique; voici une autre question plus embarrassante. Je suppose qu'un des rois absolus de l'Europe, après avoir lu Y Eclaircissement sur les sacrifices et les Lettres sur l'Inquisition, se fût proposé à l'égard desprotestants de'sesÉtatslemèmeplande conduite que Ferdinand et Isabelle ont suivi avec tant de constance contre les juifs et les Maures, et qu'il eût confié à de Maistre le rôle de grand inquisiteur; de Maistre aurait-il refusé? Je ne sais; mais s'il l'avait fait, il aurait abandonné ses principes; et s'il était resté fidèle à ses principes, sa conduite n'aurait pas été meilleure, elle aurait été plus féroce que celle de Marat, Robespierre, Couthon et Saint-Just, parce qu à l'horreur du meurtre accompli en masse il aurait joint le raffinement des supplices.
Ces simples rapprochements suffiront, je l'espère, pour montrer ce qu'il y a d'impie, de sacrilège, d'inhumain, et finalement de dangereux, dans les opinions de Joseph de Maistre sur le gouvernement temporel de la Providence. Joseph de Maistre se sert de la Providence comme d'une machine faite pourétayer le pouvoir absolu des rois it les privilèges héréditaires de la noblesse. Cela seul est mt profanation, mais qui n'égale pas la pensée d'effacer Je toute la nature et du cœur de l'homme les traces de la jonté divine, pour n'y laisser voir que des preuves de sa colère et de sa vengeance. Je dis de la vengeance et non de la justice, car il n'est pas juste celui qui frappe sans
distinction l'innocent et le coupable, qui pousse à la destruction deses créatures la main la plus généreuse comme
la plus vile, colle du soldai et celle du bourreau. Comment les philosophes de l'antiquité et <\i>> temps modernes, et Les théologiens aussi bien que les philosophes, les auteurs sacrés et les auteurs profanes, ont-ils tou ours démontre l'existence de Dieu? Parles marques de sa bonté plus encore que par celles de son intelligence. Le psalmiste nous dit dans la belle langue de Racine :
Aux petits des oiseaux il donne leur pâture, Et sa bonté s'étend sur toute la nature. Il donne aux fleurs leur aimable peinture Il fait naître et mûrir les fruits, Il leur dispense avec mesure Et la chaleur des jours et la fraîcheur des nu:fs; Le champ qui les reçut les rend avec usure
Socrate, dans les Souvenirs de Xcnoph'n. Platon dans le Timèe et dans le Xe livre des Lois, tiennent absolument le même langage. Ils nous montrent l'un et l'autre que l'homme et la nature sont l'œuvre d'un être plein de tendresse et de prévoyance. Il a fait le monde, dit Platon, parce qu'il est bon. Cette tradition s'est conservée à travers le moyen âge jusqu'au temps où nous vivons. Ecoutez Bossuet, écoutez Fénelon et les philosophes les plus voisins de nous, tous vous diront qu'à l'œuvre on reconnaît l'ouvrier, que les richesses et les splendeurs de l'univers, que la bonté et la justice, imprimées en car. ictères ineffaçables dans le cœur de l'homme, nous sont témoins d'un Dieu dont l'amour est infini, dont la justice même est une forme de l'amour. Eh bien, voici un homme qui se dit le restaurateur de la foi, qui amasse volumes sur volumes pour dénoncer l'impiété, les crimes, les erreurs deses contemporains, et qui vient nous di Lt de
quel air et de quel ton, que Dieu n'a crée l'homme que pour le torturer jusqu'à la consommation les; qu'il
n'a multiplié les êtres vivants que pour leur faire sentir l'aiguillon de la souffrance et les livrer en pâture les uns aux
(1) Athalie, acte I«r, scène 4.