‹ Philosophie du socialismeChapitre 1 sur 1 · BIBLIOTHÈQUE SOCIALISTE · texte numérisé non relu

BIBLIOTHÈQUE SOCIALISTE

Le Capital de Karl Marx, rénimé et accompngné d'un aperçu sur le socialisme scientifique, par Gabriel Deviele. , . 3 »

Cours d’Economie sociale, L'Evolution du Capital, cinq brochuifs . Genèse du capital ; 2» Formation «lu prolétariat ;

3° Goopération et raannfacture ; 4oMachi nisme et grande industrie; 5° Fin du capital, par Gabriel Deville .... » 60

L’Anarchisme., [)ar Gabriel Deville. . » 10

Le Programme du Parti Ouvrier, son histoire, ses considérants, ses articles, par Jules Guesde et Paul Lafargue. . 1 »

Services publics et Socialisme, par

Jules Guesde

Le Collectivisme au Collège de France. (Réponse à M. P.Leroy-beaulieu)

par Jules Guesde . . » 75

La Loi des Salaires et ses Conséquences, par Jules Guesde ... » 30

Le Droit à la Paresse , par Paul

Lafargue . » 35

Cours d’Economie sociale. Le Matérialisme économique de Karl Marx, trois brochures : 1° l’Idéalisme et le Matérialisme dans l’histoire ; 2*^ le Milieu naturÿ : théorie darwinienne; 3” le Milieu artificiel : théorie de la lutte des classes, par

Paul Lafargue . )> 30

Rapports et Résolutions des Congrès ouvriers, de 1876 à 1883,

par J. Dormoy . » 40

Compte-rendu officiel du Congrès de 1884 5) 10

librairie socialiste Lecourtois, 38, rue Daubenton, Paris

Mlï I SUU

On a reproché au socialisme a un (iéfaut général de philosophie y>. Pareille accusation ne frappe que son auteur, convaincu par elle de parler de ce qu’il ignore ou de nier ce qui l’offusque. Un jour, Diogène, pour établir que le mouvement existait, marcha; pour prouver que le socialisme a une philosophie générale, le meilleur argument sera l’exposé sommaire de cette philosophie.

Après avoir indiqué la matière des connaissances humaines, sa manière d’être -et le moyen de nous 1 assimiler, je déterminerai le domaine de la philosophie. Sachant ce que la philosophie a à étudier et comment elle peut l’étudier, j’esquisserai une conception d’ensemble embras-

sant les faits naturels et historiques '“dans leur passé, dans leurs configurations transitoires, dans leur devenir J’aboutirai ainsi à l’ordre social actuel, dont je marquerai la place dans l’histoire et la position en face du socialisme contemporain ; celui-ci se présentera alors, à ce que je crois, comme la prévision correcte de la phase à la réalisation de laquelle conduit l’enchaînement général des faits.

Grâce à son système nerveux, et corrélativement â la perfection de ce système, l’homme sent et pense. Ses sens lui apportent la preuve de l’existence, en dehors de lui, de réalités. Par le seul fait de la sensation et des contacts qu’elle implique, l’homme a une double certitude, celle d’individu sentant et celle de milieu senti, qui est la base de toute connaissance.

La connaissance est relative : elle est relative aux circonstances dans lesquelles a lieu la sensation qui l’engendre, à l’état du sujet sentant et de l’objet senti. Une fois compris et admis que tout est relatif, qu’il n’est possible à un organisme vivant d’avoir que des connaissances relatives, une fois que, par l’exercice ordonné

de l’observation, les images sont devenues adéquates aux choses, il est complètement inutile de discuter la question de savoir si l’idée, représentation cérébrale de l’objet senti, est rigoureusement conforme à l’objet en soi, si la connaissance que nous acquérons par la sensation réfléchit, avec ou sans déviation, l’au-delà de la réalité accessible. Puisque ce n’est que par la sensation que nous avons prise sur la réalité, pourvu que le résultat de la sensation résiste à un contrôle réitéré, les connaissances qu’elle nous procure et les seules que, étant donnée notre organisation, nous puissions avoir, équivalent pour nous à la réalité.

Dans le milieu que la sensation révèle à rhomme, une multitude d’objets existent en même temps. Par cela seul qu’ils se trouvent ensemble, ils se trouvent dans un certain arrangement : toute juxtaposition entraîne, quels qu’ils soient, des rapports réciproques de situation. Les choses étant, sont évidemment de manière à être ; la disposition de l’univers que nous constatons, n'est l’exécution d aucun plan, elle n’est en elle-même ni bonne ni mauvaise, elle est et voilà tout. Telle qu’elle est, elle constitue la condition de notre existence ; aussi y apercevons-nous un ordre que nous aurions également aperçu dans une disposition différente où nous aurions pu vivre.

Donc il y a simplement un état de choses dans lequel nous vivons. Mais, l’homme ne s*en est avisé qu’à la longue Pièce d’un mécanisme dont l’action vivement ressentie lui prouvait l’existence, mais dont l’explication lui échappait, incapablu de concevoir un mode d’existence autre que le sien, l’homme s’est figuré que tout était à son image. Agissant, il a vu dans les impressions par lui perçues l’œuvre intentionnelle d’activités semblables à la sienne, transformées dans la suite, par une compréhension de plus en plus étendue, en produits de la volonté d’un être immatériel.

Une conscience plus exacte des faits a opposé à celte supposition suggérée .par rignoran(‘e, un démenti dont l’athéisme est l’expression. Négation préliminaire excluant une intervention chimérique qui n’éclaircit rien, au contraire, et dégageant les recherches de tout parti pris, l’athéisme n’est pas autre chose; préambule d’une philosophie scientifique, il ne saurait composer cette philosophie.

Le milieu senti, le monde extérieur, étant la source de nos connaissances, c’est son observation seule qui pourra nous fournir des affirmations positives. Or, dès que. nous observons l’univers, tout nous y apparaît comme étant en état constant de mouvement, de transformation.

Nous ne pouvons arriver à nous former une idée précise de cet ensemble de phénomènes se' déroulant incessamment devant nos yeux, avant de nous être arrêtés à étudier ces phénomènes. Pour bien pénétrer ceux-ci, il nous faut les considérer à part; ces analyses fragmentaires sont la matière des sciences spéciales.

Seulement l’observation attentive des phénomènes isolés ne doit pas nous faire oublier que cet isolement est notre œuvre, que, en fait, il y a un enchaînement infini de phénomènes influant les uns sur les autres dans un changement continu. Afin d’avoir une vue juste du mouvement réel, il faut, une fois les divers phénomènes analysés, qu’ils reprennent, et donnent par là aux différentes • sciences pariiculières dont ils sont respectivement le sujet, leur place dans la succession ininterrompue des faits. La conception d’ensemble qui associe les résultats d«s sciences, et les envisage dans leurs liaisons réciproques et dans leur éternelle mobilité, voilà ce que doit être la philosophie.

Nous tirons ainsi les idées générales des images partielles retenues par le cerveau, classées et condensées par lui d’après les rapports, les ressemblances et les dissemblances que nous découvrons entre elles. Formules abrégées d’une série de phénomènes cérébraux, les expressions ou les conceptions abstraites ou générales ne

sont qu’un procédé d’élaboration intellectuelle; simple moyen de nous rendre compte du monde extérieur, elles ne doivent pas être prises pour quelque chose ayant une existence propre, indépendante des impressions dont elles résument des caractères communs, antérieure à ces impressions et les inspirant. Produit du travail de l’intelligence humaine sur ses .connaissances dont tous les matériaux sont tirés de la réalité concrète, les idées abstraites ou générales n’ont une valeur légitime qu’autant qu’elles demeurent subordonnées à cette réalité. Et la logique, qui préside à l’organisation de ces connaissances, est un mot vide de sens hors des spéculations de notre cerveau. Elle classe nos représentations des faits et leurs relations mutuelles ; elle n’a action ni sur les faits, ni sur leur enchaînement. De ce que nous mettons de la méthode dans notre étude, il ne faut pas inférer qu’il y a une méthode dans ce que nous étudions.

La métaphysique, et c’est sa condamualion, croit les phénomènes régis par la forme que prend après coup leur connaissance ; l’expérience, elle, se borne à constater une coexistence et une succession de phénomènes indifférents à ce que nous fait éprouver leur contact et à la manière dont, pour notre commodité, nous les coordonnons. Cette indifférence, cette absence

complète d’intention, soit comme raison d’être, soit comme but, voilà ce quexprime le mot fatalité. Une cbo.se n’existe quautant que ses conditions d’existence sont réalisées ; mais ces conditions indispensables ne se réa'lisent pas afin que telle chose soit. Rien qui ressemble à un dessein ne se trouve au delà des faits émanés d’organismes pensants ; dans ce monde extérieur que nous avons à observer, il n’y a pas de pourquoi. La notion de cause et d’effet ne saurait, dès lors, recéler autre chose que l’impassible liaison de phénomènes simultanés ou consécutifs. Cette notion h’a, dû reste, un sens, que lorsqu’on isole certains phénomènes ; elle se perd dans l’ensemble, où tout s’enchaîne en une continuelle interversion de rôles, et est tantôt cause, tantôt effet, à la fois cause et effet.

Si les choses ne comportent pas de pourquoi, nous avons à élucider comment elles sont et de quelle manière elles se transforment. Les conclusions générales induites des observations recueillies, contiennent toute la philosophie scientifique. toute notre philosophie. Evidemment l’observation est sujette à erreur; mais cette synthèse spéculative de la réalité sensible qu’est la philosophie, doit toujours s’harmoniser avec les observations faites. Ses imperfections, qui sont exclusivement alors celles de la science de

chaque époque, admettent d’avance toutes les corrections pouvant provenir d’une investigation mieux approfondie ; jamais elles ne sont définitives, les lacunes d’aujourd’hui peuvent être comblées demain.

Impartialement entreprise de la sorte, fétude de la réalité sensible nous amène a certifier que la base de tout ce qui existe est une substance active désignée dans son ensemble par le mot matière, d'où le nom justifié de matérialisme pour caractériser la philosophie soucieuse de refléter le plus exactement possible ce qui est.

Tous les corps, toutes ces agrégations particulières dont l’universalité est embrassée par le mot nature et des éléments desquelles la matière est l’expression synthétique, se manifestent à nos sens de plusieurs manières Ces manières de se manifester ont été par nous classées en catégories spéciales. Chacune de ces catégories examinée séparément, a constitué à nos yeux une propriété de la matière, une force dont la matière est douée. Mais l’utilité que nous trouvons à résumer à faide des termes généraux des propriétés ou des forces, les mnoifestations diverses de la matièie, ne doit pas nous voiler que toutes ces manifestations ne sont que des phases de la mobilité incessante des éléments matériels. Cette mobilité considérée abstraction faite de toute

idée autre que celle de l’action même, c’est ce que nous appelons le mouvement.

Ni au mouvement, ni à ses formes spéciales, les forces, il ne faut prêter une exisieuc • isolée de la matière. Ce sont là des notions abstraites correspondant au groupement cérébral des phénomènes extérieurs, des ditférents étals de la matière observés, se justifiant, à fexemple de toutes les abstractions, sous la réserve expresse de n’être pas détachées des séries de combinaisons matérielles qui les motivent et qu elles ont pour unique mission de nous formuler brièvement, d’être non une personnification, mais un mode de compréhension. Une substance éternellement active, la réalité concrète ne renferme rien de plus, et tous nos termes abstraits ne sont que des moyens de nous représenter des aspects plus ou moins généraux de cette substance agissante.

Quelle que soit la constitution de cette substance, que les recherches scientifiques élèvent le nombre des corps simples, des corps actuellement indécomposables, en en découvrant de nouveaux, ou le restreignent en en décomposant certains, qu’elles corroborent l’hypothèse vraisemblable d’un seul corps simple, tous les autres nélant que des modes divers d’association de ses particules, ce qui est démontré c’est que la matière

ne se crée ni ne se détruit ; à quelque point de ue qu’on se place, qu'on s’attache à la configuration présentée ou à l’action manifestée, on ne rencontre que transformations.

ta chimie nous prouve qu’une quantité donnée de matière se retrouve toujours strictement la même ; elle n'augmente pas. elle ne diminue pas ; tout se réduit à des variations dans l’arrangement des éléments matériels, à des modifications de structure, de combinai'On. D’un autre côté, il est scientifiquement établi que de chacune des manières d’agir de la matière décrites à part, que de chacune des forces autrement dit, résultent directement ou indirectement les autres ; il n’y a qu’un changement réciproque des modes d’action ; unies par une corrélation de qualité et de quantité, toutes les forces se résolvent en un déplacement des éléments matériels. Mouvement de ses particules, c’est ù cela que se ramène n’importe quel état de la matière, qu’on l’envisage soit dans une forme à un moment quelconque de sa durée, soit dans une succession de formes.

Dans la suite ininterrompue des mouvements de la substance éternellement active qu’est la

matière, la terre, sortie comme tous les mondes sidéraux de la condensation croissante d’un amas de celle substance, a passé et passera encore par divers états. Les modifications des conditions ambianles ont été accompagnées de groupements différents des particules matérielles ; après des combinaisons exclusivement inorganiques, et à leurs dépens, ont paru les combinaisons organiques. Celles-ci ne contiennent rien de plus que celles-là ; les matériaux sont les mêmes, les actions de même ordre physique ou chimique.

La rencontre, dans des circonstances déterminées, de quelques-uns des corps regardés aujourd’hui comme simples, et principalement du carbone, de l’hydrogène, de l’oxygène et de l’azote, a pu suffire pour constituer le fond substantiel de tous les corps vivants, le protoplasma Formation d une certaine combinaison par le groupement, ' dans un certain milieu, de certaines agrégations matérielles, voilà ce qu’est, semblable en cela à la production de tous les corps, la production du protoplasma. Aussi n’est-ce que par abus des mots, qu’on a pu qualifier sa première apparition de génération spontanée. Il n’y a rien eu là de plus spontané que dans une autre série quelconque de phénomènes ; c’est un résultat lié à la réalisation préalable d’une certaine situation. L’impossibilité actuelle

à obtenir artificiellement ce résultat, prouve simplement qu’on ne connaît pas encore les relations intimes qu’affectent entre eux les éléments matériels dans l’agencement dont il est l’expression.

Ce qui distingue les composés organiques, c’est qu’ils sont plus complexes et moins stables que les autres. Leur instabilité s’accuse par une perte continuelle de leurs éléments ; de sorte qu’ils ne peuvent persister qu'en empruntant régulièrement de nouveaux éléments au monde extérieur. Tant que dure, au sein d’un composé organique, ce double courant d’assimilation et de désassimilation, on dit que le composé est vivant : mouvement simultané d’absorption et d’excrétion, la vie n’est pas autre chose. De ce que des combinaisons de la matière sont vivantes, on n’est pas en droit de conclure que toutes* le sont. La vie est inséparable des conditions dont elle est la conséquence ; état particulier à des modes spéciaux de groupement matériel, elle ne saurait être aliribuée à la matière en dehors de ces modes délimités de groupement.

Les phénomènes caractéristiques de la vie se montrent chez des êtres consistant en un simple grumeau de ce composé chimique qu’on appelle le protoplasma. Analogues aux formes végétales et animales les plus rudimentaires, ces êtres

marquisat le point de départ des végétaux et des animaux, et sont les ancêtres de l’homme.

Outre celte parenté entre les types primitifs et l’impossibilité de tracer une frontière distincte entre le règne végétal et le règne animal, la science constate que, des plus infimes aux plus compliqués, tous les organismes vont par transitions, que l’embryon humain, en passant dans son développement par les diverses séries du règne animal, offre un aperçu de l’évolution de l’animalité entière. Les transformations successives que démontrent ces faits, s’expliquent par l’action du milieu cosmique et de l’hérédité qui résument toutes les circonstances dans lesquelles les organismes se forment et se perpétuent. D’une part, les êtres vivants transmettent, de génération en génération, leurs caractères à leur descendance. D’autre part, les conditions du milieu n’étant jamais absolument identi()ues, quelle que soit la pi oximité des points ou des moments envisagés, la ressemblance entre les individus ne peut jamais être complète : aux incessantes variations extérieures correspondent, dans les org-mismes soumis à leur intlueni’e, des différences dont proviennent les caractères propres à chacun d’eux.

Ces variations cosmiques par lesquelles seules est constamment suscitée la production de nou-

veaux caractères, et dont les procédés de sélection peuvent accélérer l’effet sans jamais le suppléer, ces variations comprennent, à côté des lents changements positifs du milieu même, les modifications ambiantes, plus brusquement accentuées et à réactions plus rapides, n’exislant que relativement à tels végétaux ou à tels animaux, et résultant pour eux d’un éloignement de leur premier milieu, de leur migration, de leur expatriation active ou passive. Quelle que soit sa nature, l’action du milieu est d’autant plus puissante que les organismes sur lesquels elle s’exerce sont plus rapprochés de leurs débuts, partant plus malléables.

Les transformations de la terre ont abouti à des conditions extérieures de plus en plus dissemblables. L’homogénéité des commencements a fait place à une diversité croissante. Le milieu cosmique devenant plus complexe, les êtres vivants qu’il pétrit assortis à lui, le sont devenus aussi. Ne pouvant nécessairement vivre qu’en se conformant à leurs conditions d’existence, et celles-ci se modifiant, les organismes ont dû, pour continuer à accomplir leurs fonctions vitales, s’adapter aux nouvelles circonstances et prendre, par conséquent des habitudes nouvelles ; d’où, chez eux, un plus fréquent ou un moindre usage de certaines parties, une stimulation ou

une atténuation de certains mouvements organiques. Les changemenls de structure ainsi effectués directement ont, si légers soient-ils, leur contre-coup dans l’organisme entier

Telle est la manière dont a été provoquée par le milieu cosmique la succession de formes qui constitue l’évolution organique. Quant à l’ordre dans lequel celte succession a eu lieu, on en est, quelques faits importants exceptés, réduit à des conjectures. D’ingénieux classements ont été opérés, logiquement déduits des analogies' remarquées. Seulement ce ne peut être là qu’un tableau servant à coordonner nos connaissances, tant que nous ignorerons l’enchaînement réel des phénomènes qu’elles expriment. Bi-m entendu, i! ne faut pas se figurer que les organismes que nous, avons sous les yeux composent une série dont les types sont hi' rarchiquement superposés ; parce que notre . mode intellectuel de cooidination est la logique, il ne s’ensuit pas que les choses aient marché logiquement. L’évolution a eu lieu, voilà le point incontestable ; et tous les êtres, depuis le gi umeau protoplasmique animé jusqu'à l’homme, sont reliés par des dérivations successives dont le germe est dans Ladaptalion, sous peine de disparition, aux changeantes conditions de milieu, de vie.

Tant que Ihomme ne ^’est guère distingué

du reste de ranimalité, il a été lui aussi le produit immédiat des circonstances extérieures. L’indispensable mouvement organique d’absorption d'aliments, le besoin journellement ressenti de réparer les constantes déperditions de son corps, a dominé tous les actes de l’homme. L’activité mentale a été de la sorte régie par les nécessités de nutrition ; c’est à les apaiser qu’elle s’est appliquée, et ses efforts permanents à cet effet ont amené son développement. L’effort s’imposait d’autant moins soutenu, d’autant moins énergique, et, dès lors, le développement fut d’autant moins accentué , que les subsistances étaient spontanément plus abondantes et plus à la portée de l’homme. Au contraire, dans les régions moins favorisées mais caractérisées par des conditions multiformes, l’homme se trouva obligé de varier ses modes d’action et de multiplier par là ses facultés.

Il put ainsi arriver à concevoir l’idée de convertir certains objets environnants en auxiliaires de ses moyens naturels d’action. En annexant à son organisme des moyens artificiels, pour mieux agir sur les choses conformément à son but, l’homme a ajouté aux conditions naturelles d’autres conditions d’existence, et ces dernières sont son œuvre. De ce moment, au milieu cosmique influant sur tous les êtres vivants, se joint pour

l’homme Tinfluence da milieu spédal que lui crée l’ensemble des moyens d’action acquis, le matériel d outils employés.

Tandis que la brève existence de l’homme lui fait paraître stable le milieu cosmique dont les lentes transformations embrassent des millions et des millions d'années, le milieu façonné par lui, le milieu économique, qui ne compte que des milliers d’ans, lui olîre des transformations plus rapides. Aussi Thistoire de l’homme et des sociétés humaines, soumise à ces deux milieux, est-elle le théâtre de bouleversements, de métamorphoses, que ne présente pas à notre courte expérience l’histoire des animaux et des sociétés animales obéissant au seul milieu cosmique. C’est donc du milieu économique que provient la mobilité propre à l’histoire humaine, à la pensée humaine. Celle-ci, conséquence des mouvements extérieurs perçus et combinés par l’homme, des rapports de l’homme avec ce qui l’entoure, suit les variations du milieu économique : en modiflant ce milieu, l’homme prépare de la sorte une modification de sa personne môme.

En résumé, les conditions de vie déterminent en tous ordres la manière d’être de l’homme ; dès que ces conditions ont surtout dépendu des moyens artificiels d’action réalisés, l’état de ces moyens a présidé au mode de relations des

hommes avec lenrs semblables et avec le reste de la nature Si les instrumems qui aident l’homme à suffire aux nécessités de l’existence, si, en un mot, les organes productifs changent, la forme de produciion chan^iera, et la forme de production changeant occasionnera un changement dans les règles suivant lesquelles sont contentés les besoins humains, c'est-à-dire dans les rapports sociaux. La base des mœurs, des institutions politiques, juridiques, religieuses, etc., de févolution humaine sous toutes ses faces, est donc le système des forces productives.

Cette prédominance du milieu économique, qui explique l’histoire, mais qu’ont ignorée les historiens, toujours guidés dans leurs appréciations par une manie idéaliste quelconque, a la sanction de la science pour les temps préhistoriques dont les époques portent les noms d’âges de la pierre, du bronze, du fer.

L’homme est fauteur de son histoire, mais il ne la fait jamais que dans des. circonstances trouvées, à lui transmises, et auxquelles, boa gré mal gré, il doit s’adapter. Quand, par le développement de ses facultés, son travail a eu acquis une productivité telle qu’il a pu produire au delà de ce qui était strictement nécessaire à ses besoins, une séparation s’est opérée.

Des classes distinctes se sont constituées, soit

à la suite de guerres, par l’asservissement d’une peuplade que les vainqueurs faisaient travailler à leur profil, soit dans le sein d'une peuplade, à la suite d’une division du travail par laquelle certains individus étaient chargés d’affaires communes et débarrassés du souci individuel de la besogne directement productive. A mesure que le milieu est devenu plus complexe, la spécialisation des occupations s’est accentuée et enracinée; les fonctions ont fini par être l’attribution permanente des mêmes catégories de personnes, et cet état de choses subi par les hommes alors qu’ils n’en apercevaient plus Torigine, a eu, à leurs yeux, le caractère d’institution extrahumaine. Grâce à la tradition, ils se sont inclinés devant les rigueurs du régime social comme devant les exigences climatériques par exemple.

Par le fait que quelques-uns n’avaient pas à s’inquiéter de pourvoir à leur subsistance, ce soin incomba aux autres, ayant, dès lors, à ajouter au temps de travail prescrit par leur propre entretien, un surplus qui est le surtravail. Les différentes formes économiques qu’ont revêtues jusqu’à ce jour les sociétés humaines, se distinguent par la façon dont ce surtravail est sout'ré aux producteurs immédiats.

La partie vouée au travail, appelée à subvenir aux besoins matériels de tous, a été de plus

en plus exploitée, opprimée, son établissement se systématisant davantage avec le temps, avec la complexib' croissante du milieu, — les moyens de direction, de coercition, la force, se consolidant entre les mains de ceux qui, ayant la direction, vivaient du travail des autres, — les besoins de ces privilégiés se faisant plus nombreux, pendant que la possibilité de les satisfaire augmentait au double point de vue de l’état de la production et de l’autorité sur les producteurs.

Ces divers changements sont sortis de l’extension graduelle des forces productives, chaque découverte en provoquant d’autres à intervalles plus ou moins longs. Mais, en se modifiant petit à petit, ces forces ont cessé de cadrer avec les rapports de production, avec le régime social, conformes à ce qu’elles étaient avant ces modifications successives. Cette discordance entre les choses crée l’antagonisme entre les individus, entre ceux qui sont les supports de la forme préexistante des rapports sociaux, et ceux dont la fonction est de mettre en œuvre les forces productives dans leur nouvelle forme. Tandis que la base économique de la situation des premiers est ainsi peu à peu éliminée, que, dès lors, leur rôle social perd sa raison d’être et que m’affaisse le principe de leur domination, la situation des seconds grandit avec l’importance

du rôle économique qu’ils se trouvent avoir à remplir.

D'abord latent, l’antagonisme entre ces deux catégories générales de personnes éclate bientôt dans une lutte qui se manifeste par des conflits de moins en moins restreints et passagers. A la fin, les ferments de transformation, les pouvoirs productifs, acquièrent un développement inconciliable avec les rapports sociaux existant II arrive alors ce que l’on observe en tous ordres. Les conditions dans lesquelles les pouvoirs productifs ont atteint tout le développement compatible avec elles, sont brisées afin de réaliser de nouvelles conditions de développement. Quand elie ne peut plus dompter les forces quelle a formées, il y a par celles-ci rupture de lorganisation qui leur a servi de matrice : la période évolutive aboutit à une crise aiguë, à une révolution.

Une combinaison sociale concordant avec les pouvoirs productifs acquis à celte heure, remplace la combinaison vieillie. La situation des gens se modèle sur la situation matérielle de la production, sur le mode de vivre, et elle dure à son tour jusqu’à ce qu’une autre altération de la manière d être des moyens de produire domine assez pour imposer une autre situation sociale Nous savons que, en se modifiant, les phénomènes exté-

rieurs, et principalement ceux que cause le milieu économique, modifient les idées, qui ne sont que leur représentation cérébrale : un développement déterminé des forces productives, des conditions sociales de vie, a pour corollaire un ensemble particulier de croyances et de mœurs; que celleslà changent et celles-ci finiront par changer. Les écarts entre les croyances et les mœurs des diverses époques impliquent des circonstances économiques divergentes Si certaines croyances se sont maintenues communes aux ditïérenies formes économiques, c>st que ces formes ont eu jusqu’à ce jour, malgré leurs dissemblances, un caractère commun, l’exploitation d’une partie de la société par une partie privilégiée, et l’entière disparition de ces croyances est liée à celle de cette exploitation.

La transformation continue des principes sociaux, du régime social, amenée par la transformation des forces productives, et opérée par l’antagonisme, par la lutte entre la fraction dont l’existence est liée à la conservation de l’état social fondé sur leur ancienne forme, et la partie que son rôle dans la mise en activité de leur nouvelle forme pousse à vouloir, en fait et en droit,, la position équivalant à ce rôle, à vouloir, autrement dit, une réforme de l’état social, — c’est là ce qui constitue l’histoire.

L’antagonisme des classes et lenr guerre, sous l’apparence desquels s’engage la lutte pour Texislence au sein des sociétés humaines, ont leur solution dans les conditions matérielles mêmes qui les engendrent. La dissolution de celles-ci fournit la solution de rantagonisme qu’elles renferment, en dégageant les éléments de conditions viifféi entes d’existence; mais ces conditions ont apporté le germe d’un autre antagonisme qui, à son tour, après une évolution plus ou moins longue, s’éteint quand elles disparaissent. Le mouvement historique n’a été que l’enchaînement des antagonismes inhérents aux organisations sociales qui se sont succédé corrélativement aux modes de pioduction. Entraver la marche de ces antagonismes, étouffer, si possible, la lutte des classes qui en est la manifestation, ce serait retarder Thistoire, l’immobiliser ; au contraire, favoriser leur libre jeu, aider à ce qu’ils puissent franchement se débattre, c’est hâter leur solution.

L’histoire étant reconnue basée sur la conception matérialiste de l’évolution humaine, il est facile de constater que la première forme du surtravail,

l’esclavage, a répondu à la nature de la production et aux notions morales nées des intérêts sociaux tels qu’ils dérivaient alors de la situation économique. On n’a songé à le faire disparaître, et il n’a disparu, que lorsque les conditions extérieures ont rendu un autre genre de travail et de surtravail plus en rapport avec les exigences matérielles, plus utile que le travail de l’esclave.

De son côté, le servage a été conforme aux besoins et aux relations d'homme à homme issus des possibilités réelles de vie à une certaine époque Ce moyen âge dans lequel la plupart des historiens idéalistes ne voient qu’un entassement confus d’absurdités iniques, a eu son ordre et son équité, en contradiction naturellement avec la manière de penser résultant de la manière actuelle de vivre, mais procédant de la manière de vivre du moment. Lorsque ses institutions ont paru un non-sens, c’est que le milieu économique qui avait été leur raison d’être, s’était profondément transformé.

Afin que la production s’adaptât aux faits matériels, causes de cette transformation radicnle, le système capitaliste s’est à son tour présenté comme une nécessité historique; il n’existait pas pour la production, à cette heure, d’autre possibilité de développement.

Ce mode de production et la forme de surtravail, le salariat, sur laquelle il repose, touche déjà à son terme. Sa période aura donc été beaucoup plus courte que celle de Tesdavage et dn servage. C’est que, si Ins modifications du milieu économique ont été de tout temps prodigieusement rapides comparées aux modifications du milieu cosmique, elles ont été extrêmement lentes eu égard à l’accélération avec laquelle elles se précipitent dans les temps modernes. Troublé à chaque instant par des innovations fondamentales des forces productrices , le mode capitaliste de production et les rapports sociaux qui en découlent, ne sauraient avoir le caractère longuement conservateur des modes de production précédents et de leurs combinaisons sociales Aussi, incompatibles arec les pouvoirs productifs acquis, ne larderont-ils pas à être évincés par une organisation concordant avec la nouvelle façon d’être de ces pouvoirs.

Les exigences de la production entraînent tous les jours une plus large application de la division du travail et du machin sme. Avec cette extension de Findustrie mécanique, le produit est de moins en moins individuel, et la mise en œuvre de Finstrument de travail, Fusage de sa propriété, échappe au propriétaire pour être dévolue à une collectivité de salariés. En même temps

que le maniement des moyens de production si considérablement accrus réclame le concours d’une masse ouvrière, leur propriété nominale trop élevée pour un seul passe du capitaliste individuel à une association de capitaux, à une collectivité d’actionnaires.

Tandis que les forces productives se soustraient ainsi, par leur énormité, par la nécessité de leur centralisation, à l’appropriation strictement privée, et veulent pour entrer en exercice une communauté de travailleurs, tandis que le produit est œuvre collective, les propriétaires, sous forme d’actions, des moyens de production, et par suite des produits, perdent tout rôle utile. L’organisme producteur, en effet, dont la productivité ne dépend plus des qualités particulières du propriétaire, ne connaît pas le possesseur d’actions, fonctionne en dehors de lui, et ne s'aperçoit pas de son changement.

Non-seulement la caste propriétaire se dépouille de toute utilité sociale, mais, en outre, elle devient nuisible par sa préoccupation exclusive du profit personnel Nuisible, elle l’est désormais pour l’ensemble de la production sociale, en butte à des perturbations désastreuses, à des crises périodiques de surproduction; pour fensemble des producteurs, exténués et misérables ; pour l’ensemble des consommateurs, victimes de la falsification totale des produits ; pour les petits

propriétaires, menacés de ruine par l’intensité de la guerre de la concurrence qui donne la victoire aux gros capitaux.

En même temps que l’organisation du travail adaptée à la manière d’être actuelle des forces productives, écarte la caste propriétaire et est le signal de sa lin historique, elle généralise la mistî en commun des hommes parallèlement] à celle des choses; elle agglomère les travailleurs, les amène par l’identité de position et d’intérêts à se grouper, les constitue en classe de plus en plus consciente de la situation, discipline leurs, masses méthodiquement agencées dans chaque établissement industriel, façonne parmi eux une élite intellectuelle à laquelle incombent la surveillance et la directicn des entreprises. Et alors que la foi me individuelle de leur petit instrument de travail et leur mode de production qui les isole, engendrent, chez les ouvriers de la petite industrie, des idées individualistes ou anarchistes, là où la grande industrie a déjà arraché son outil à l’ouvrier et l’a transformé en un appareil mécanique effaçant l’individualité du travail, là où les procédés techniques ^sont tels que la tâche de chacun ne vaut que par la participation de tous et est la condition de l’exécution de la tâche collective, les tendances individualistes ou anarchistes des producteurs de

la petite industrie font place à Tesprit de solidarité qui, avec le progrès industriel, pousse chaque jour davantage la classe ouvrière vers les idées d'action et d’organisation communistes et centralistes : celles-ci surgissent des nécessités matérielles qui se répercutent et s’implantent dans les intelligences.

Celte préparation et cette éducation du prolétariat par les pouvoirs productifs, la consécration graduellement obligée de leurs téndances coilectives, la répulsion croissante de leur mode d’appropriation privée, aboutissent à un nouveau régime économique où leur appropriation et leur contrôle seront collectifs comme leur action ; or, leur mode d’appropriation régissant évidemment le mode de répartition des produits, une fois que la propriété des moyens de production et des produits aura revêtu la forme communiste, une distribution communiste des produits suivra. Cette appropriation générale par la collectivité, terme naturel de la phase sociale en cours, implique, avec l’élimination de la caste propriétaire devenue rouage inutile et nuisible, la suppression des classes et des antagonismes sociaux que leur existence comporte.

Les différents rapports économiques ont simplement substitué jusqu’ici une division des classes à une autre division : le mode d'appro-

mm

priation a changé tout en restant privilégié; car si, en se modifiant, les forces productives ont, à diverses reprises, élendu la sphère d’action d’une catégorie d’individus aux dépens de celle dont la prépondérance était basée sur leur précédente manière d’être, ces modifications ne dotaient pas le travail de la productivité suffisanie pour que son exécution pût paraître compatible avec d’autres occupations. Aussi, tandis que les un^ sont exclusivement attachés à la satisfaction des besoins matériels de tous, les autres accaparent, avec les attributions directrices, la force brutale et la force intellectuelle qui permettent de les remplir; ils détiennent la propriété, les moyens de domination, de compression, dont ils usent et abusent; ce sont, plus ou moins subdivisés, les privilégiés.

Les circonstances économiques faisaient de l’infériorité des uns la condition de déveluppement des autres. Pour la première fois existe maintenant la possibilité d’exercice de toutes les facultés de tous, autrement dit la possibilité de l’abolition des classes. Grâce au machinisme, on peut accroître la production, les moyens de consommation , dans des proportions énormes, tout en facilitant le travail et en réduisant considérablement sa durée nécessaire ; grâce à lui, après un travail d’autant plus court pour chacun

qu’il sera universalisé , il pourra être enfin loisible à tous de goûter à toutes les sortes de jouissances. Loin que chacun soit uniformément réduit à la portion congrue, tout le monde sera désormais appelé à bénéficier des plus larges conditions de vie.

Socialisées, c’est-à-dire comprises dans leurs tendances essentielles et disposées selon ces tendances, les forces productives qui. aujourd’hui, leur caractère social actuel se heurtant aux obstacles opposés par leurs appropriateurs particuliers, dominent, au détriment de tous, producteurs et appropriateurs, — seront les instruments dociles des besoins humains à contenter. Ouvrage de l’homme, elles le dirigent, ainsi que l’ont dirigé, tant qu’il n’en a pas eu pénétré le sens, les dieux et les entités métaphysiques qui sont également son œuvre; mais elles seront dirigées par lui le jour où il les emploiera en connaissance de cause. Capricieuses et funestes lorsqu’elles agissent aveuglément, pour ceux qui sont leur jouet, elles ne seront qu’utiles lorsque, consciente de leur marche normale, la collectivité gouvernera leurs effets prévus.

Contrôlant et réglant ces conditions d’existence qu’à l’heure présente ils sont encore contraints de subir, les hommes détermineront pour la première fois leur organisation sociale. Menant les forces

objectives sous la pression desquelles ils ont jusqu’ici fait leur histoire, ils pourront la faire à leur gré, ils régiront leur destinée en maîtres.

Solution exacte des phénomènes extérieurs contre l’état desquels nos préférences personnelles ne peuvent rien, expression matérialiste du mouvement économique, le communisme éveille une hostilité plus grande que toute autre attestation du réel formulée par l’investigation scientifique. C’est que l’émission de celte vérité n’ébranle pas seulement les facultés inlellectuelles, mais aussi les facultés émotives; elle surexcite les passions les plus mesquines des privilégiés. Que la théorie communiste soit fondée sur les faits, voilà qui ne touche guère leur intelligence ; ils songent à la situation que sa mise en pratique leur ferait, et partent de leur goût particulier, de leur façon de penser particulière, pour la condamner.

C’est au nom de la justice, de la liberté, de Tuiilité, que tout haut ses adversaires protestent contre le communisme. Après avoir puisé, naturellement, dans les rapports matériels de la production capitaliste leur notion de justice^ de liberté, d’utilité, ils démontrent qu’une structure économique différente serait en contradiction avec les émanations idéologiques de la société actuelle. Cela n’est pas contestable, mais ne

prouve qu’une chose, que la conception dujuste^ etc., changera, comme elle a déjà changé, avec la forme du milieu économique. Juger les rapports sociaux passés ou futurs d’après notre idée de justice, c’est substituer les conditions actuelles d’existence et leur reflet cérébral aux condiiions anciennes ou nouvelles.

La justice est la conformité des actes au droit; la liberté est le pouvoir d’exercer son droit; droit et devoir , dont la notion constitue la morale, expriment les conditions de satisfaction de besoins humains, telles que permettent à chacun de les exiger, ou qu’en imposent l’observation à chacun, la manière d’être de l’organisme producteur et les relations sociales inhérentes à celte manière d’être ; qualité de ce qui concourt à la satisfaction des besoins, l’utilité est subordonnée aux moyens matériels et sociaux de les satisfaire. Variant, par conséquent, de même que toutes les autres, avec les faits dont elles sortent, les conceptions 'de justice, de liberté, d’utilité, obéissent aux faits et ne leur commandent pas.

D’autres adversaires, et parmi eux des matérialistes, se placent dans leur critique au point de vue du progrès. A les entendre, le communisme est contraire à l’évolution parce que, état primitif, dès lors inférieur , de l’humanité , son application serait désormais un recul.

Ces matérialisles oublient que l’athéisme au?si fut l’état primitif de l’humanité. Inconscient alors, il a été effacé par la compréhension, grossièrement confuse à ses débuts et devenue petit à petit .moins imparbiite , des mouvements réels; puis il a reparu, conscient et raisonné , lorsque l’homme a été débarrassé , par une observation mieux conduite, des illusions qui ont obscurci d’abord sa perception des phénomènes extérieurs. De môme, le communisme aveugle de Tinforme milieu originel, éliminé par l’élaboration, peu à peu laborieusement effectuée, de modes moins rudimentaires de production, se trouve restauré par la complexité, aux éléments connus et aux effets discernés, de nos puissantes forces pro- . ductives.

D’ailleurs, ce genre d’objection est entaché de métaphysique. On commence par imaginer un plan d’évolution basé sur ce qu’on juge inférieur et supérieur; ensuite,- attribuant la réalité à ce plan, on déclare qu’un phénomène, indépendant de toute opinion, ne sera pas, parce qu’il est en opposition avec ce qu’on pense devoir être. L’ordre dans lequel s’opère l’évolution, ne dépend pas de la manière de nous figurer cet ordre. Les états matériels se succèdent sans souci du plus ou moins de valeur qu'ils n’ont que pour notre façon de sentir.

Quant à nous, notre préoccupation exclusive est de ne pas nous écarter de la réalité matérielle, de refléter le réel, et rien que le réel, sans faire entrer en ligne de compte nos inclinations personnelles. La recherche du réel, sa constatation précise et sa vérification permanente en dehors, si justifiée par des spéculations pure ment rationnelles , si pleine de bons sentiments qu'on la suppose, de toute idée préconçue, tel est l’unique fondement de notre philosophie ; or, à cet égard , le communisme est l’aspect sous lequel s’olïre aujourd’hui l’objectivisme matérialiste dans révolution économique des peuples qui sont à la tôte de la civilisation.

Lille. — Imprimerie du Comité Ouvrier.

Page 1