ZACHARIE
... Dans un des parvis aux hommes réservé
Cette femme superbe entre, le front levé,
Et se préparait même à passer les limites
De l'enceinte sacrée, ouverte aux seuls lévites.
Le peuple s'épouvante et fuit de toutes parts.
Mon père... Ah! quel courroux animait ses regards!
Moïse à Pharaon parut moins formidable.
« Reine, sors, a-t-il dit, de ce Heu redoutable,
D'oia te bannit ton sexe et ton impiété.
Viens-tu du Dieu vivant braver la majesté ? »
La reine alors, sur lui jetant un œil farouche,
Pour blasphémer sans doute ouvrait déjà la bouche.
J'ignore si de Dieu l'ange se dévoilant
Est venu lui montrer un glaive étincelant ;
Mais sa langue en sa bouche à l'instant s'est glacée.
Et toute son audace a paru terrassée.
Ses yeux, comme effrayés, n'osaient se détourner.
Surtout Éliacin paraissait l'étonner.
JOSABETH
Quoi donc ! Éliacin a paru devant elle ?
Athalie, suivie de son général Abner, paraît ;
elle révèle en une langue digne de Corneille sa politique; mais le remords l'agite sous la figure de ses songes.
C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit.
Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée,
Comme au jour de sa mort pompeusement parée ;
Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté;
Même elle avait encor cet éclat emprunté
Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage,
Pour réparer des ans l'irréparable outrage.
« Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi I
Le cruel dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi :
Je te plains de tomber dans ses mains redoutables.
Ma fille ! » En achevant ces mots épouvantables,
Son ombre vers mon lit a paru se baisser ;
Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser...
Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange
D'os et de chair meurtris et traînés dans la fange ;
Des lambeaux pleins de sang, et des membres afïreux
Que des chiens dévorants se disputaient entre eux !
ABNER
Grand Dieu !
ATHALIE
Dans ce désordre, à mes yeux se présente Un jeune enfant couvert d'une robe éclatante, Tels qu'on voit des Hébreux les prêtres revêtus. Sa vue a ranimé mes esprits abattus ; Mais lorsque, revenant de mon trouble funeste. J'admirais sa douceur, son air noble et modeste. J'ai senti tout à coup un homicide acier Que le traître en mon sein a plongé tout entier... De tant d'objets divers le bizarre assemblage Peut-être du hasard vous paraît un ouvrage?
Moi-même quelque temps, honteuse de ma peur,
Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur;
Mais de ce souvenir mon âme possédée
A deux fois, en dormant, revu la même idée ;
Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer
Ce même enfant, toujours tout prêt à me percer.
Lasse enfin des horreurs dont j'étais poursuivie,
J'allais prier Baal de veiller sur ma vie,
Et chercher du repos au pied de ses autels...
Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels !
Dans le Temple des Juifs un instinct m'a poussée,
Et d'apaiser leur dieu j'ai conçu la pensée.
J'ai cru que des présents calmeraient son courroux ;
Que ce dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux...
Pontife de Baal, excusez ma faiblesse...
J'entre : le peuple fuit, le sacrifice cesse ;
Le grand prêtre vers moi s'avance avec fureur.
Pendant qu'il me parlait, ô surprise ! ô terreur !
J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée,
Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée.
Je l'ai vu : son même air, son même habit de Hn,
Sa démarche, ses yeux, et tous ses traits enfin;
C'est lui-même. Il marchait à côté du grand prêtre;
Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparaître...
Voilà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter.
Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter...
La scène qui suit, une des plus tragiques et des plus naïves en même temps qui soient sur aucun théâtre, place face à face Athalie et l'enfant vengeur, encore inconnu, de David. Ilfaut remontei* à la Bible des patriarches, et aux scènes entre Joseph enfant et ses frères, pour retrouver de tels accents. Cette scène ne peut s'analyser; il faut la lire tout entière.
ATHALIE
O ciel! plus j'examine, et plus je le regarde!...
C'est lui!... D'horreur encor tous mes sens sont saisis.
Montrant Joas.
Épouse de Joad, est-ce là votre fils?
JOSABETH
Qui? lui, madame?
Lui?
JOSABETH
Je ne suis point sa mère.
Montrant Zacharie.
Voilà mon fils.
ATHALIE, à Joas.
Et vous, quel est donc votre père ?
Jeune enfant, répondez.
JOSABETH
Le Ciel jusqu'aujourd'hui...
ATHALIE
Pourquoi vous pressez-vous de répondre pour lui? C'est à lui de parJer.
JOSABETH
Dans un âge si tendre, Quel éclaircissement en pouvez-vous attendre?