‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 11 sur 51 · LE FAUST DE GOUNOD · texte numérisé non relu

LE FAUST DE GOUNOD

n existe en France une classe nombreuse tle gens qui louent ou critiquent le Faust de Gœthe, sans Favoirjamais lu. Comment porter un jugeuieiit sur un ouvrage sans le connaître? dira-tron. — Sans le connaître ! Oh I oh ! il est bien question de cela, vraiment ! j'ai dit : sans l'avoir jamais lu. — Vous plaisantez, sans doute? — Pas le moins du monde, Et tenez, demandez à votre voisin de droite, ou à celui de gauche, comment le tour se fait... — Mais ils n'oseraient peutêtre pas vous répondre franchement ; permettez-moi de le faire à leur place.

Le premier, en parcourant, un matin, son journal ; le second, en feuilletant, un soir, une revue, ont trouvé deux appréciations diamétralement opiî<.)sées de l'œuvre immortelle du grand poète allemand, eliacune d'elles formulée en vingt ou vingt-cinq lijfues, au moins : celle-ci tout sucre, tout miel; celle-là remplie de fiel, d'acrimonie... Voilà nos gens fixés* L'opinion de leur feuilletonniste ordinaire une fois casée en eux , ils la considèrent comme leur, la répandent avec opiniâtreté et la soutiendront jusqu'à la mort, endossant de bonne grâce le savoir, l'ignorance ou le prtjugé d'autnii. Maintenant, mettez ces juges impartiaux en pré-

sence, le voisin de droite s'écriera : « Quel admirable livre que ce Faust !» — « Je le trouve détestable ! » répond invariablement le voisin de gauche. Vous prieriez ^ ainement ces fiers antagonistes de motiver leur opinion, et pourtant, si vous alliez leur rendre visite, vuus apercevriez le livre célèbre mis en évidence sur le plus beau rayon de leur bibliothèque... Mais gardezvtïus de le toucher, car si vous le liriez de la noble poussière au sein de laquelle il repose^ vous remarquenez que les feuillets n'en sont pas coupés.

Les traducteurs amateurs sont encore assez amusants ; ils se figurent un jour qu'ils ont envie d'apprendre Tallemand, et ne voient rien de mieux , pour satisfaire cette envie, que de débuter par une traduction complète de Faust. Leur professeur a beau leur représenter qu'ils ne sauraient en comprendre un mot, ils persévèrent dans leur idée et travaillent avec une ardeur qui se dément rarement avant la quatrième page du monologue. (Ces jeunes savants ne regardent pas les deux prologues : Sur le théâtre et Dans le ciel comme dignes de leur colère). A partir de ce moment, ils connaissent le Faust ^ c'est convenu. Ils s'élancent à la recherche de toutes les traductions qui paraissent, afin de voir de quelle manière on a traduit ces fameuses quatre premières pages sur lestju elles Us ont pâli trois mois durant, et chacune de ces traductions est corn* mentée, critiquée de main de maître^ et habillée comme elle le mérite.

Vient ensuite le lecteur semi-sérieux. Geluî-ci lit le chef-d'œuvre d'un bout à l'autre; il y met le temps^ un an ou deux, par exemple, ptûs il reconnaît, avec son impartialité accoutumée, que certains passages lui ont fait plaisir. Malheureusement, Tensemble manque d'in^ térêL

En remontant l'échelle des êtres, je rencontre, un peu plus haut, la race terrible des Lmitalem^Sj qui^ sous

rarrogant prétexte de refaire ce que le génie a créé de son souffle puissant, s'emparent insolemment d*^ la pensée du maître, conservant le titre qui l'a rendue célèbre, mais ajoutant, dérangeant, rognant, di' plaçant les situations, dont ils détruisent l'enchaînement logique, et défigurant, en im mot, ce qu'ils aurment dû respecter. Vandales nouveaux, ils substituent les arbustes taillés en pain de sucre des jardins à la Le Nôtre aux arbres majestueux, libres dans leur essor, de la forêt vaste et profonde. « On fait ce qu'on peut - , ob* jectera la bienveillance. D'accord, faites ce que vous pourrez, mais ne souffletez pas le génie, et laissez doi*mir en paix les géants dans leur tombe.

Parmi les écrivains qui ont imité le Faust de Goethe, on en compte pourtant plusieurs dont le talent s'est montré, ailleurs que dans ces pâles imitations, sous im jour favorable. Presque tous même, dramaturges ingénieux ou littérateurs distingués, jouissent d'une célébrité assez méritée. Si je les attaque aujourd'hui, ce n'est donc que relativement aux altérations qu'ils ont fait subir, sans nécessité, sans excuse valable, au fond, à la forme, à la pensée, à l'ordonnance admirable du poème de Gœthe. Qui voudrait refaire Y Iliade ou V Odyssée^ malgré leurs défauts ! Qui oserait adapter ime musique nouvelle au libretto du Don Juan de Mozart, du Frejschutz de Weber, de Guillaume Tell ou de Robert-le-Diable? Or, il me semble non moins insensé de vouloir aborder, après le Shakespeare alle^ mand, le sujet qu'il traita avec une prodigieuse supériorité, si ce n'est pour en faire un opéra, une symphonie, une œuvre d'une autre nature enfin.

Je regrette de ne pouvoir donner un aperçu détaillé des Faust français, accompagné d'un échantillon du style, des ficelles dramatiques, des idées, des jugements bizarres des imitateurs de Gœthe. Ce serait fort divertissant. L'un d'eux (on me pardonnera les citations

suivantes) s'ingénie à transformer Tesprît du mal, Méphistophelès, ce personnage essentiellement dramatique, original, en un galérien ayant nom Cimbar, espèce de - Figaro ,du bagne », par la raison, dit judicieusement rauteiir, que l'existence dtiiR bon ou d'un mauvais principe est une hypothèse^ et que nous ne sommes plus au temps où ton croyait au diable. Quelle excellente raison! je trouve aussi, en léte de Tavis d'où ces lignes sont tirées ; Je me sais amusé à arranger Faust pour la scène française. Bravo! voilà de la modestie. Il faut être doué, on en conviendra, d'un mérite exceptionnel pour arranger, en s'amusant, pour la scène française, un drame qui a coûté des années de travail à Gœthe.

Un autre, lionmic d'esprit du reste, éprouve le besoin d'ajouter des scènes au Faust allemand, et il met en action le passage de TEvangile où Fàme des démons passe du corps des possédés dans ceux d'un troupeau de pourceaux. Fnlin, tous ces petits Faust (j'en connais douze ou quinze) me semblent des diminutifs du grand, quMls rendent souvent méconnaissable, et je ne ctmiprendrais pas pourquoi on a brisé en mille pièces la suprrhe statue pour nous en faire admirer ensuite, en détail, le pietl, la main ou le nez, si dame Vanité n'était pas là pour expliquer toute chose. Qu'est-ce là? Encore im Faust! Oui, celui-ci s'étala pendant quelque temps aux feux de la nmipe à la façon d^une .truie se roulant au soled sur du fumier. Vous voyez cela d'ici. La béte folâtre au bord d'une mare en compagnie d'une troupe d'oies et de canards; elle promène son groin sur un tas d'ordures; elle s'y couche, elle s'y frotte, elle s'y vautre; ravie, elle s'étend parfois sur le dos et montre à tout venant son ventre énoime et débordant, sale, monstrueux, difforme,.. Elle se rapproche de l'eau croupie et s'y plonge avec ravissement; cVst le bouquet! Quel beau spectacle...

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PHILOSOPHIE ET lïUSIQUE 211

pour ceux qui raiment ! Les jeunes gens auxquels on a doimé, je crois, le nom charmant de « petits crevés », allaient voir trottiner ranimai sur son litde fange ; ils se plaisaient à lui rendre visite, ils se taniiliarisaient avec ses manitTes, ils étudiaient, ils apprenaient son lan* gage et quand, par hasard, ils daignaient pénétrer dans un salon, ils y entraient avec un grognement, et par bonds tout à fait galants. Après cela qui nierait les bienfaits de l'éducation et qui oserait prétendre que le théâtre est sans influence sur les mœurs? Ce Faust de basse-cour fit du bruit ; cependant il ne vint à personne Teuvie de parodier cette parodie. Heureusement! Où nous eût-on menés? Je n'ose le dire, mais vous le devinez- Si vous ne le deviniez pas, souvenez- vous de Cambronne : sa bravoure vous donnera le mot de l'énigme.

A Paris comme ailleurs les farces grossières furent toujours de mode, je me rappelle avoir lu ja4is sur une affiche : La tentation^ parodie de la parodie de la TeU' talion j co chonaille en un acte, lardée de couplets. Ce titre était drôle, du moins. Quant à la pièce, je ne Tai pas vue. Hélas ! ces choses-là arrivent à la suite du succès, elles naissent sous les pas du génie, elles sont une espèce d'exutoire pratiqué au profit de la bassesse humaine, et il semble que, dans les rares occasions où le beau se manilcste àThunianité, celle-ci n'ait rien de plus pressé que de le dénaturer et de le tourner en ridicule, A Texubérance de son admiration bien involontaire, il faut pour contrepoids la violence de ses dénigrements. Elle pleure, puis elle rit de ses larmes; la huée lui parait être le corollaire naturel de Tapplaudissèment ; elle voudrait faire des trous à Tazur, Impossible! Quel donunage! Si d'aventure elle sVlève jusqu'à la contemplation des splendeurs immaculées^ vite eUc redescend aux bas-fonds de la vie et s'y cramponne pour rétablir réquilibre, EUe dresse le tréteau contre

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rautel» elle pr^ft^re les taloches de la parade aux coups d'aile do Tesprit^ la charge au portrait, le ruisseau de la rue an torrent de la montagne ; à peine s'est-elle bai* gne le Iront dans la lumière tprelle le courbe dans les ténèbres, O Gœthe ! pouvais-tu t'imagîner qu'un jour ton Faust serait Innisformé en une ignoble parade? Après les imitaleurs et les [)arodîstes, voici les traducteurs donl I'nni([iir souci est de re[>rDduire exacte* nuMil l'iiuvre <uiginale, et de la Taire passer vivante dans leurs traductions. Mais ici se présentent plusieurs dillicnltés à peu près ou totalemeni invincibles, surtout s'il s'agit d(^ ti^aduire de Talleinand en français, voire du français en allemand. Un antag(misme réel sépare ct^s dt^nx languies. l'ntre elles, aucun rapport. Elles ne se ressemblent ni parles traits, ni par la physionomie, ni par Tallure, Rien de plus opposé que leurs formes grammaticales respeclives; cliaeiine d'elles a son esprit, sa syntaxe, sqn ^enre de [ïroiondeur. Si les Allemands sont plus riches que nous en articles et par consc(j Lient en déclinaisons, nous sommes plus riches qu'eux en terminaiscms verbales, et il est inconlestal:)le que les inlinitifs de nos quatre^ conjugaison» jettentdans le discours une vairiété de sons qui manque absolument, en ce sens, à ridionu geruumicpu^* Ainu^r^eourir^ avoir, prendre, nlTrent à Toreille des somu^tés dillerentes qui la séduisent : lieben, laufen, haben^ nehmen, la fati* guent au contraire par leur inonolunie. Nos voisins construisent souvent un mot avec deux substantifs (jtTils unissent tout bonnement Tmi à l'autre ; au lieu de diri* bottier, t'i>rdnnnier, ils disent : faiseur de bottes, stiejelmacfier ; faiseur de souliers, schnhmacher. Je ne vois pas bien eu quoi consiste la richesse de ces accouplements luiïfs qui ont pour nùssion de remplacer le mot propre, de masquer son absence ; je préfère un substantif formé pai* contraction, comme Lorraine^ par exemple (de LoUiare regnum) à Tunion forcée de deux

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OU plusieurs substantifs placés les uns au bout des autres et tout étonnés de se trouver côte à côte. Certain savantasse me soutenait, il y a quelques années, que nous n'avions que des mots très courts, et comme je lui citais anti-constitutipnnellement : Bah ! me répondit-il, voilà un mot bien long en effet ! Nous avons, nous, Leihbibliothecksbûcherschrankschlûssellockchen, J'éclatai de rire, mais je me tins pour battu, tout en pensant avec raison qu'il avait composé instantanément cet interminable substantif pour me donner tort. Le fait est qu'on le chercherait vainement dans le dictionnaire, mais il pourrait exister, et c'est déjà trop- Lorsqu'une expression manque aux Allemands, ils la prennent à une nation voisine, ils l'intercalent sans y rien changer dans ime phrase quelconque, ils la pn»noncent à leur façon, puis ils s'écrient avec orgueil : « Nous l'avons aussi ! » Cette manière de l'avoir aussi me paraît admirable ! C'est ainsi qu'ils possèdent colossal; à notre tour, nous pourrions leur piper schnucht^ qui nous manque. Tautefois, et, quels que soient nos larcins futurs, nous ne leur emprunterons jamais « Leihbibliotheckbûcherschrancksclûssellockchen » !

Dieu me garde de nier la valeur intrinsèque de la langue allemande, si lyrique par le mélange des longues et des brèves ; j'en apprécie les énergiques beautés, j'en aime les constructions savantes, les inversions hardies, poétiques et grandioses ; mais le grand cas que j'en fais ne m'empêche pas de priser comme je le dois les magnificences de notre langue, dont la syntaxe est si logique, la simplicité si noble, la clarté merveilleuse, la grâce adorable, la précision parfaite, et qui, souple et forte, adroite et puissante, spirituelle et incisive, primesautière, élevée, profonde, réfléchie, se plie avec une étonnante facilité à tout ce que l'écrivain exige d'elle. Les étrangers la critiquent. Voltaire la ravale ; moi je soutiens qu'elle est à la fois un flambeau

et un le^^e^. Elle est une force, étant une lumière* Un matin, fatigué des attaques que les Anglais, les Allemans, les Italieus et les autres peuples de TEurope ne manquent jamais de tliriger contre elle, peuWtre parce qu'elle a fidèlement servi un nombre presque incalculable de poètes et de prosateurs, je me consolai en écrivant ces deux sonnets :

Aiasi c'est eatenda 1 tu a' es qa'une pauvresse, Brave laQ§fue française; on Taffirme, ou le croit ; Qaaîid, ^râce à ta beauté, ton inilueuce croU, Oa feiat de mépriser tes formes, charmeresse I

La France, TÉtranger connaissent ta détresse ; Oq abhorre partout tes rigueurs, ton air froid, Ta grammaire, prison où Fou est à rétroît) Tes mille exceptions, voire ta sécheresse.

L'Allemand, glorieux de âept à huit cents mots Quli a de plus que toi, te dénigre à propos ; Voltaire t'appelait sans façon une gTieuse,

Toi, tu ris* Après tout on a ce que Ton a.

Tu ris, tu ris encor, toujours, et te voilà Narguant tes détracteurs dans la verve fougueuse.

C'est bien. Ris de ce rire incisif, fier, courtois. Qu'aimaient Régnier, Pascal, Molière, La Fontaine; Ris en montrant les dents, en les montrant à peine. Aux pédagogues, ris de ton rire gaulois.

On prétend, je le sais, que tu parles patois \

La critique Tassnre et la chose est certaine;

Des juges compétents à mine puritaine

Pour t'en convaincre mieux Tout crié sur les toits.

Qae t'importe ? As-tu mis chez nous Tesprit en friche ? Bossuet, Beauma reliais, t'ont trouvée assez riche; Tu suffis à Corneille, à Chénier, à Rousseau ;

Tu charmas le grand siècle et tn charmes te nôtre,

Tu devins océan, toi qui fus un ruisseau,

Et sur toi l'avenir compte encor, noble apôtre !

Quoi qu'il en soit et malg^ré la belle traduction en prose et en vers du Faust de Gœthe par le pauvre Gérard de Nerval, je demeure convaincu qu'il est réellement impossible de rendre exactement en français des pensées auxquelles certaines tournures de phrases inhérentes à rindividualité, au langage gennaniqiie, ajoutent une force considérable. Ces pensées, rendues plus saisissantes par Tarrangement de certains mots présentés dans un ordre particulier, spécial, brillent avec la rapidité de Féclair qui frappe la vue comme elles frappent Tesprit, et demeurent comme lui insaisissables dès quHl s'agît de les transporter dans un autre idiome.

En voici deux exemples :

Comment, lorsque Faust a laissé tomber de ses lèvres la coupe empoisonnée en entendant les chants sacrés qui ont réveillé en lui la foi des jeimes années ; comment, dis-je^ rendra-t*on ce vers, expression sublime des sentiments qui bouleversent Tâme de Faust : Die Thrane quillt, die Erde hat mich wieder \ (i)

a Wieder ï> , placé à la fin du vers, acquiert en cet endroit une étonnante puissance. Il exprime parfaitement rintensité de bonheur qu'éprouve Faust à presser encore de ses genoux qui ont fléchi et de ses mains avides notre mère commune, la terre; et il y a tant d'aspirations dans cet impétueux retour aux émotions de la vie, que je ne puis lire ou entendre déclamer

(1) Leskaraies ont coulé, la terre m'a r&coD(iiùt- Uttéralement ^ m'a de nouveau ^

PHII^SOPHIE ET MUSIQl^E

celte phrase si simple sans me sentir énra jusqu'aux larmes.

Le second exemple se trouve dans le chant de Marguerite au rouet, dont je transcris quatre strophes;

Meiae Rtih* ist hio, Mein Herti isl schwer ; Ich fînde sw nimmer Und nimmer melir.

Nach ihm titir schau'ich Zum Fenster hinau9, Nach ihm nur geK ich Aas dem Haus.

Mein Busen drangt Sich nach ihm bin Ach diirft' ich fassen Und halten ihn:

Und ktissen ihn So wie ich wolir An seinen Kûsaen Verge hen sollt'!

THAPorTroH T>E oéharu de serval r

Le repos m'a fui ; la paix de mon cœur malade je ne la trouve plus et plus jamais.

Je suis tout le jour à la fenêtre, ou devant la maison pour rapercevoirde plus loin»

ou pour voler à sa rencontre !

Mon cœur se serre à son approche ï Ah! que ne puis-je le saisir el le retenir pour toujours !

Et Tembrasaerà mon envie!

Et finir mes jours sons ées baisers !

Que de passion, d'exaltation du eœnr, de délire inconscient dans ces inimitables strophes où Ton sent circuler, comme le sang dans les veines, les sentiments qui dominent dans Texistence de la femme, c'est-à-dire Tamour inconnnensurabk\ le dévouement sans bornes, Toubli de l'univers dans la contemplation du bonheur qui n'est plus et dans le désir brillant de le goûter encore, ne fût-ce qu'un instant! C'est prodigieusement beau et cela fera éternellement le désespoir des traducteurs.

Pourtant on reproche à Gœthe de manquer de cœur! On ne lui a pas épargné cette accusation terrible, et de magnifiques intelligences n'ont pas craint,

en la lui adressant, de lui refuser la première place parmi ceux des auteurs contemporains qui ont abordé le drame fantastique. M""« Sand, dans un intéressant article publié il y a plusieurs années dans la Revue des Deux-Mondes, cherche à établir la suprématie de Byron et de Misckiewicz sur le poète allemand; et Lamennais, dans V Esquisse d'une philosophie^ attaque assez violenmient Gœthe et son Faust^ où domine, dit-il, un rire sec, acre et moqueur.

Voyons, en expérimentant sur le vif, si ces jugements sont ou non dénués de fondement.

Me promenant un soir avec un poète de mes amis, un vrai poète celui-là, nous suivions tous deux en cau" sant un charmant sentier qui longe Tune des rives de la Marne. Nous respirions à pleins poumons Tair chargé des parfums que la brise enlevait aux arbres fruitiers et à la prairie en fleur, subissant malgré nous Finfluence du silence éloquent qui se fait aux champs à rheure où se taisent par degrés les bruits de l'homme, où le soleil couchant semble descendre à regret derrière la colline en jetant, comme un dernier adieu, ses rayons pâlissant dans Téther bleu du ciel. La rêverie avait succédé à la causerie et nous écoutions ce que nous contait cette riche et belle nature, laissant sommeiller la discussion qui éclate inévitablement entre deux penseurs lorsqu'il s'agit d'art. Les noms de Schiller, de Gœthe avaient été prononcés, et, comme cela arrive toujours quand la conversation tombe sur ces rivaux de génie et de gloire, nous ne nous étions pas entendus. Tout à coup mon ami s'arrête en s'écriant avec un geste significatif : « Non, ce Gœthe n'avait rien là. — Eh quoi ! vous aussi, vous croyez cela? — J'en suis convaincu. J'ai lu son chef-d'œuvre, son Fausty et je n'y ai pas trouvé un mot qui m'allât au cœur, — C'est que vous l'avez lu dans une mauvaise traduction et sans le compreindre ! i> lui répkm-

dis-jc hardimonl ; puis, après lui avoir rappelé les scènes si loucïianteK du Jardin et de Marguerite au rouet^ j'arrivai à celle de la Prison, Tune des plxis émouvantes que je connaisse, et, en Tabsence de Mar- ^lerite, je déclamai de mon mieux :

a Quoi! tu ne peux m'embrasser? mon ami, depuis si peu de temps que tu m'as quittée, dt\jà tu as désappris à m'embrasser? Pourquoi dans tes bras suis-je si inquiète?.., quand naguère une de tes pai'oles, un de tes regards m*ouvraient le ciel, et que tu m^mbrassais à m'étouffer, Emhrasse-moi donc ou je t'embraRse ïtioionOme! (Elle Tembrasse.)

« O Dieu! tes lèvres sont froides, muettes. Ton amour, où Tas- lu laissé? qui me Ta ravi?

Et plus loin :

a Je vais te décrire les tombeaux que tu auras soin d'élever dès demain ; il faudra donner la meilleure place à ma mère ; que mon frère soit tout près d'elle; moi un peu sur le côté, pas trop loin cependant, et le petit contre mon sein droit. »

Jusque-là le poète, gardant un profond silence, luttant contre sa propre émotion, s'était assez bien contenu ; mais à ce dernier trait il n'y tint plus, et j'entendis ces mots plusieurs fois répétés ; et C'est sublime ! c'est sublime ! »

En effet, c'est sublime ! Mais Fesprit et le cœur réunis peuvent seuls, selon moi, atteindre ces sonunets élevés que le talent regarde de loin avec un désespoir farouche ou avec une douloureuse résignation.

Quoique les traductions versifiées ne soient, au au fond, qu'une paraphrase du texte traduit, il arrive que, grûce au rhythme du vers et à sa forme saisissante, elles donnent le sentiment de Foriginal mieux que ne peut le faire la prose. J'en trouve une preuve frappante dans une publication récente intitulée ;,

Faust et Marguerite, d'après Gœthe, par Victor Fleiiry (Havre i858).

Le charniant fragment transcrit ci-après me fera pardoniier, j'espère, cette dernière citation :

(Les Remparts. — Dans un creux de mur rimage de Mater Dolorosaf — des pots de (leurs devauL)p

BCARGUERiTE, apportant des /leurs noiicelles.

Abaisse, 6 Mère des douleurs, Ua œil de pitié sur ma peine ; A tes pieds je répands les pleurs Dont mon âme brisée est pleiae.

Tu contemples, le glaive au cœur.

Et dans uue angoisse profonde, La mort cruelle du Seigneur, De ton fils, le Sauveur du monde*

Tes regards navrés, vers les Cieux, S'élèvent pour prier son Père, Et les larmes comme tes vœux Demandent secours, sainte Mère !

Mais, hélas I qui le sentira Le mal profond qui me déchire?

De mon cœur qui devinera L'inquiétude et le martyre?

En quelque lieu qu'errent mes pas, C'est une douleur bien amère, Bien amère que celle, hélas; Qu'après moi je traîne sur terre 1

Dès que je suis seule un moment, Tonte seule dans ma demeure.

Je m'abandonne à mon tourment.

Je pleure, je pleure, je pleure !,,.

Mère, je t'apporte ces fleurs Qui venaient devant mes croisées ; Elles ont grandi sous les pleurs Dont mes yeux les ont arrosées !

Jetés cultivais de ma main.

Dans leur étroite plate*bande,

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Mère du Christ, et ce matin Je te les apporte eQ oflrande.

Le premier regard du soleil Me trouve sur ma couche assise ; Il n est plus pour moi de sommeil :

Une leate 'Jouleur me brise!

Arrête, s'il est temps encor, Le (lot qui grandit et qui monte ; Mère» sauve-moi de la mort; Vierge, sauve-moi de la honte L.»

On Ta écrit cent fois et personne n'en disconviendra, en di^pit des jugements stS-ères d'une partie de la critique, des a[ipréciations étranges des demiconnaîj^seurs et des préjugés de la foule : le Faust est un monde* On a cherché à le déprci;ier, ce monde, à l'amoindrir, à en contester la valeur, la beauté, ce qui n'a pas empêché les faiseurs d'y puiser à pleines mains; mais s'il a assez mal servi nos dramaturges et nos vaudeviUistes, il a tburni aux peintres et aux musiciens des tlièmes précieux, dont les uns et les autres ont su tirer parti-

Qui ne connaît les splendides toiles que Faast à inspirées à Ary SchefTer? Qui ne se souvient de Marguerite au rouet, de Mar guéri le à la fontaine, de Marguerite à Téglise? Ces tableaux et quelques autres, imprégnés d'un sentiment profond, éclairés par les rayonnements d'un idéal supérieur, vaudront à Tar* tiste dont Tart a pleuré la perte prématurée, d'être considéré non seulement comme un peintre immortel, mais encore comme un penseur qui rivalise d'audace et de profondeur avec Gœthe< Ary SchefTer donne un corps à rinstinct, à la passion, à la pensée ; ses personnages ont la fluidité des esprits ; leurs formes vaposeuses, d'ailleurs ravissantes, font longuement rêver à un monde où la vie psychique, presque indépendante de la matière j se manifeste par des douleurs et par

des joies puremeiit spirituelles. La critique ne me parait pas avoir compris cela; elle le comprendra bientôt, et elle se rendra compte alors du progprès immense qu'Ary Scheffer a fait faire à la peinture.

Ecrire la musique de Faust ou d'une imitation de Faust^ fut le rêve d'un noinbre considérable de compositeurs d'élite et parfois aussi, hélas ! de compositeurs médiocres. Beethoven, le grand Beethoven, avait formé le projet de composer une partition pour le poème de Gœthe, quand la mort le déroba aux risées de la plupart des artistes viennois, et à l'admiration tardive de ceux qui commençaient à sentir, à comprendre et par conséquent à aimer ses splendides conceptions. Mais Beethoven était-il l'homme qui convenait à cette tâche diflicile? Je ne le crois pas. C'eût été bien plutôt l'affaire de Weber, dont les mélodies fantastiquement colorées et les harmonies imprévues se fussent mariées à merveille aux situations dont Gœthe embellit la légende allemande et le drame anglais de Christophe Marlowe. Weber, pourtant, ne paraît point y avoir songé, et ce fut toujours là, pour moi, un sujet d'étonnement. Une chose plus surprenante, c'est que Spohr, auquel on doit d'ailleurs d'intéressants ouvrages et principalement une très belle symphonie en fa (Die Weihe der Tœne), ait voulu poser son harmonie compliquée, enchevêtrée, scolastique, ses motifs aux allures lourdes et surannées sur un libretto en deux actes portant le titre de Faust^ signé J.-G. Bernard, et qui nous prouve que les Allemands se rendent comme nous coupables, à l'occasion, du crime de lèse-littérature. A peine peut-on signaler un chœur de sorcières où l'on remarque une jolie phrase, dans cette longue partition dont la musique sans entrailles, semblable en cela au libretto de M. J.-G. Bernard, est l'antipode de la tragédie de Gœthe.

Linpaifner, un honnête musicien, appartenant,

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m PHILOSOPHIE ET MUSIQUE

comme Marschner, qui lui est supérieur, à Técole de Wcbt*r, a fourni son contingent musical à la poésie lyrique contenue dans le vrai Faust.

Le prince Radziwill a fait la même tentative avec un meilleur sucei^s. Ses idées sont assez originales, asse2 saillantes et rehaussées par un sentiment poétique étranger aux notes enrégimentées de Linpaitner. Qui sait si le prince Radziwill ne fût pas devenu un maître, iï Taide d'études sérieuses, approfondies? La nature lui avait confié d'heureuses facultés, et il s'en serait probablement mieux servi si certaines positions n'étaient un obstacle parfois plus fatal que la misère même au développement du talent. Je recommande aux malheureux cette réflexion consolante, et je conseille aux heureux d'en faire leur profit.

Je connais, de Schubert, quatre morceaux composés sur des paroles de Faust : le Dies irœ (chœur et récitatif) ; le Lied écrit sur ces vers :

Ach neige

Du scbmerzenreiche

Deia Antiitz gnadig meiner Noth I etc.

La ballade du roi de Thulé (dans le genre gothique), et Marguerite au vonet (Gretchen am Spinnrade). Les deux premiers ne méritent qu'une mention honorable ; le troisième est joli ; mais le quatrième, devenu très populaire, est d'une beauté si complète ; Schubert a trouvé, pour rendre les sentiments de Marguerite, des accents si vrais, si touchants, les élans de la passion y sont mêlés avec tant de bonheur aux accents déchirants du désespoir, que je ne comprends guère comment on a osé mettre en musique, depuis, ces strophes de Gœthe.

Les a illustrations » de Faust de Henri Litolff*n'offrent rien de bien remarquable. Aussi le pianiste-compositeur auquel ou doit le beau concerto symphonique en

PHILOSOPHIE ET MUSIQUE âgî

ré mineur^ a-t-îl dû se convaincre que les applaudissements du public et les gâteries dont la presse Ta liltL^ralement accablé, n'ont pu s'étendre jusque sur les c( illustrations » dont quelques voix ont vainement cherché à rendre la chute moins sensible. Ou je me trompe fort, ou ces illustrations-là n'illustreront pas leur auteur.

On vante beaucoup, en Allemagne, une ouvertiin^ de Faust j de Richard Wagner, et les partisans de la nouvelle école parlent avec enthousiasme d'un travail inédit de Listz. De ces deux partitions, l'une n'a pas encore franchi le Rhin (la musique ne voyage pas si vite!) et l'autre reste jusqu'à présent en portefeuille. Il ne me reste donc à parler que de la légende en quatre parties, de Berlioz, avant d'arriver à l'opéra de MM. Jules Barbier, Michel Carré et Charles Gounod,

Dans l'avant-propos qu'il a placé en tête de son œuvre, Berlioz dit expressément :

« Le titre seul de cet ouvrage indique qu'il n'est pas basé sur l'idée principale du Faust de Goethe, puisque, dans l'illustre poème, Faust est sauvé. » J'ajouterai (jue si la fin du poème fut changée, le commencement ne le fut pas moins, et que je ne retrouve dans aucun des Faust français, y compris la légende de Berlioz, le point de départ élevé et dramatique du. Faust allemand. Ces réserves faites, convenons-en, la musique de Berlioz a rendu dangereux, pour les compositeurs à venir, l'abord de ce sujet. Cette page magistrale, la plus belle qui soit sortie de cette plume laborieuse, brillera, j'en suis convaincu, parmi celles que notre époque léguera aux siècles futurs. Ouvrez cette partition au hasard, lisez, et vous trouverez quelque beauté à signaler. C'est d'abord le thème ravissant de la fugue instrumentale (scène i'®), qui se développe sous les phrases entrecoupées de Faust, et qui, dans ses ingénieux dé* veloppements, peint d'une façon si naturelle le réveil

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de la nature ; puis c'^est la gaie chanson des paysans, sautant dans la plaine au bruit de l'orchestre champêtre établi sous le tilleul au feuillage arrondi ; cVst la marche hongroise, pleine de feu, instrumentée à ravir, et successivement : la fugue eu /a dièze mineur, parfaitement à sa place au début de la seconde partie , quand Faust, rentré dans son cabinet de travail, exprime Femiiu qui le rouge et le dégoût de la vie ; le grand cri : Christ Qient de ressusciter; le chœur des gnomes et des sylphes ; le ballet qui le suit, adonible inspiration ; le chant des soldats et la chanson des étudiants, adroitement réunis dans le final ; la ballade du Roi de Thulé, mélancoliquement accompagnée par un alto solo, qui toujours fait entendre à propos la phrase principale du thème; le menuet des Follets, vif, original, terminé [ïar un trait d'esprit (la sérénade de Méphistophélès, qtron entendra dans un instant à trois temps et qui, d'abord, se joue à tjuatre temps pour faire danser messieurs de Tair) ; linvocation à la nature avec ses harmonies sauvages j et enfin la course à Tablme, morceau symphonique, dans lequel le chant joue un rôle secondaire, mais dont raccompaguement, vous prenant en croupe, vous oblige à galoper, haletant, à la suite de Faust et de Méphistophélès, Son rhythme formidable, confié premièrement aux violons, acquiert bientôt une puissance inouïe par l'adjonction des altos et des violoncelles. Le hautbois pose ses notes tristes, naïves, suppliantes, comme la voix lointaine de la pauvre Marguerite devenue folle et que Faust croit entendre, sur les traits fle rorchestrc bondissant; tandis que les autres instruments à vent, dessinant pour ainsi dire à vos oreille^es horreurs d^une danse de monstres hideux, grouillant dans des bas-fonds invisibles, et de squelettes heurtant les uns contre les autres, en ricanant horriblement, leurs os d'ivoire jauni aux craquemcuts secs et sonores, porLent la terreur au comble.

Je regrette de n'avoir entendu que deux fois ce duo extraordinaire ; mais je le relis de temps en temps, el cela me console. Que de poésie, d'imagination, de disUuction native, d'originalité, d'élévation dans cet ouvrage ! Sans doute on y retrouve çà et là les défauts du maître, des mélodies brisées, des tendances à l'exagération et l'abus du grotesque. Quoi qu'il en soit, je préfère de beaucoup cette musique avec ses écarts aux compositions incolores de quelques maîtres à la mode, et je dirai avec Victor Hugo : Taime mieux une barbarie de Shakespeare qu'une ineptie de Campistron. MM. Michel Carré et Jules Barbier, comme leurs devanciers nationaux, ont fait de Faust un savant avide de jouissances, et pressé de se dépouiller de ses quatrevingts ans, afin de goûter un peu aux plaisirs accordés à l'humaine faiblesse, quand cette faiblesse est jeune et vigoureuse. — Dans Goethe, au contraire, Faust ne cherche que le secret de Dieu. Il le demande aux livres, à la science, à la nature; il sent son impuissance radicale, irrémédiable ; il évoque des esprits dans Tespoir de savoir ce qu'il ignorera toujours, et c'est en rentrant dans la vie, en retombant sous l'empire des passions, qu'il commet des fautes qui le conduiraient tout droit en enfer sans l'intervention de Marguerite et sans la miséricorde divine. Le Faust de MM. Barbier et Carré, sorte de reproduction d'un vaudeville sentimental représenté il y a quatorze ou quinze ans au Gymnase, ne se montre pas si ambitieux : « Je demande à être rendu au Saisir, à l'amour en ce jour. » Voilà tout. Sauf le reproche relatif à cette légère différence entre le poème et Itiiibretto, je n'ai que des compliments à adresser aux arrangeurs, dont l'habileté est reconnue, comme on sait, mais qui eussent été bien aimables de ne pas substituer aux chants religieux qui^ au premier acte, arrachent aux lèvres de Faust la coupe empoisonnée, des chœurs qui achèvent de changer en-

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tièrementla signiiication de la pièce alleniande pour la Iransibnner en une donnée vnlj^aire.

Le collaborateur de MM. Barbier et Carré, M.Charles Gounod, a débuté au théâtre par un grand opéra en trois actes, Sapho. Il y avait environ une quinzaine d'années qu'on n'avait entendu, rue Le Peletier, une parlilionde cette valeur, et je fus des premiers A applauflir le coup d'essai d'un musicien inspiré, sérieux, marchant librement dans sa voie et méprisant les beautés de convention dont on nous vantait outre mesure le clianne, peut-être parce qu'elles apparaissaient de loin en loin, au milieu d'un déluge de notes sans parfum, sans saveur. Les bons instincts du public, endormis par des banalités un peu trop fortes, se réveillèrent spontanément à l'audition de Sap/w. Ce fut une acclamation générale en faveur du prophète en herbe, cjui justifia pleinement son premier succès par les Chœurs dtUijsse^ œuvre charmante, remplie de fraîcheur, de suavité, de verve juvénile, et iiar la Nonne sanglante^ opéi^a fantastique en cin€[ actes, dans lequel il déploya les richesses de son imagination et de son savoir.

Témoin du bruit qui se faisait autour du nom de Gounod, M. Carvalho se ra[>pela tout à coup qtf il devait son appui aux jeunes gi^iset se souvint des devoirs que lui imposait son privilège. Quoi ! ne jjas dernier le nioindre témoignage d'intérêt à un homme dont les conijiositions avaient été applaudies à la Comédie- Fran^^aise et à l'Académie impériale de musique ? M» Carvalho avait trouvé le moyen de faire de son théâtre une scène nationale allemande; on y représentait ; le Freyschutz^ Obéron, Earianle^ Preciosa, et il sentait qu'il devait um^ satisfaction à l'opinion publique en faisant diversion avec un artiste français, avant de mettre à l'étude les Noces de Figaro, VEnlèçement au sérail^ de Mozart, et Abou- Hassan^ opérette en un ■acte, dont la représentation, loin d'ajouter à la glorieuse

réputation de Weber, l'aurait fait pâlir, s'il était possible de porter atteinte à la renommée de ce maître, En conséquence, il demanda un ouvrage à M. Gouiiod, qui s'empressa de lui remettre le Médecin malgré laij de Molière, versifié par MM. Barbier et Carré.

On a prétendu que M. Gounod a voulu dater son œuvre en imitant les maîtres du siècle dernier. Pourquoi alors imiter aussi Rossini? Je suis peu partisan des archaïsmes musicaux (Je demande grâce pour ce néologisme). L'imitation des anciens ne saurait en aucun cas être substituée à ce qu'on appelle la couleur; ce calque me semble puéril, indigne d'un esprit sérieux, et je crois que l'impression des connaisseurs et celle de la foule n'ont pas été favorables à la tentative de M, Gounod. On ne ressuscite plus lesmoils. La gentille chanson des Glouglous et le chœur des Fa go tiers méritent d'être précieusement recueillis au milieu de ces souvenirs du passé, et j'aurais applaudi sans réserve Texcellent sextuor du second acte, s'il n'était pas trop rossînien.

Le Médecin malgré luiy entouré des hommages de nombreux amis, soutenu par la presse entière, fournit une carrière d'une soixantaine de représentations qui n'enrichirent guère la direction, assure-t-on. Les mêmes auteurs, moins Molière, gratifièrent alors le Théâtre- Lyrique du Faust qu'on a représenté depuis à T Opéra. J'ignore quel sera, dans vingt ans, le sort de ce dernier ouvrage, au point de vue de la popularité, mais il est, musicalement parlant, de beaucoup supérieur au Médecin malgré lui, sans s'élever à la hauteur de la Nonne et des nobles et pures inspirations de Sapho.

Dans l'introduction qui précède le lever du rideau, M. Gounod exprime, comme Berlioz, les sombres préoccupations, les désillusions du savant par un motif fugué d'un caractère large, imposant. On voit de suite qu'on est en présence d'un artiste connaissant à ibnd

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les ressources de son art. La toile se lève, Faust, assis devant une table clmrf^ée de pareheiniiis. méditant aux lueurs vacillantes de la lampe qui va s'éteindre^ se désespère d'avoir si lonf^temps étudié pour ne rien savoir, Tout son récitatif, empreint, si j'ose m'exprimer ainsi, des teintes f^rises du désenchantement, retrace à merveille les misères de cette vieillesse virile qui voudrait arracher à la mort même le secret de la vie. Les rayons du soleil levant annoncent à Faust un nouveau jour. Il n'en jouira pas, car il a IiÙte d'en finir avec Texisîenc€, et il s'écrie, en saisissant ime fiole dont le contenu lui rendra Téternel repos :

Salut, à mou dernier matin I

Une fraîche mélodie, chantée par des jeunes (illes qui passent, joyeuses, sous les fenêtres du vieillard, le fait hésiter.

Vains échos de la joie humaine dit-il.

Passez, passez votre chemin L., O coape des ateux, qui tant de fois fut pleine, Pourquoi trembles-tu dans ma main?

Cependant un chœur de laboureurs se rendant aux champs détourne encore la liqueur homicide. La joie de ces braves gens porte au comble la rage de Faust, qui lance cette foudroyante a()ostrophe contre tout et contre quelque chose de plus que tout, comme disait Mme de Staël :

Maudites soyez- voua, à vohiptés humaines î

Maudites soient les clialnes

Qui me font ramper ici-bas.

Vain espoir qui passe avec Theure*

Maudit soit tout ce qui nous leurre :

Rêves d'amour et de combats l Maudit soit le bonheur, maudite la science, La prière et la foi 1

Maudite sois-tu, patience I

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Décidément le caractère de ce bon docteui' laisse à désirer ; il s'aigrit :

A moi, Satan, à moi î

ajoute-t-il. Satan n'a garde de répondre si facilement à l'appel de l'imprudent philosophe, vt il se borne ;\ envoyer à sa place son fondé de pouvoirs , Méphistop hélés, qui arrive en chantant :

Me voici!...

Le duo entre le diable et le penseur est écrite comme le reste de ce tableau, auquel on* a donné le nom ambi* tieux d'acte, dans un style ample, plutôt qu'élevé. Cet éloge ne s'applique pas à la phrase principale :

A moi les plaisirs! etc.

dont le sentiment banal fait songer de ténor italien, non de docteur tudesque.

Le thème entendu à l'orchestre pendant rapparîtion de Marguerite est au contraire d'une exquise suavité, et fait pardonner les deux ou trois réminiscences harmoniques et mélodiques qui le précèdent.

Il règne une certaine confusion dans les chœurs d'étudiants, de soldats, qui commencent la kermesse. Celui des bourgeois réveille l'attentinn par son rhythme piquant; je déplore qu'il se termine par une formule vieillie qui le dépare. La ronde du veau d'or ne manque pas d'énergie. La part qu'y prend le chœur produit le meilleur effet. On a signalé avec raison le choral qui a pour but d'éloigner Méphistophélès et la surprise que cause la fuite de ce démon, qui ne craindra pas, au quatrième acte, de s'installer à l'église.

Le premier motif de la valse et sa coda font regretter que la seconde phrase en Za et celle en ré ne portent pas le cachet de distinction qui donne tant de charme au début et à la péroraison de cette gracieuse Muette. J'aurais souhaité plus d'individualité dans les

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couplets de SLebeL Quant à la cavatine de Fanst^ j'avoue qu'elle ne m'a pas enthousiasmé, malgré Tacçompagnement dialogué d'un violon solo avec le chant, et les quatre mesures qui ramènent heureusement;

Salut, demeure chaste et pare I etc.

Je VOUS demande pardon de parler encore de musique rétrospective à propos de la chanson du roi de Thulé. Est-ce ma faute? Elle est jolie, toutefois, cette chanson, et bien préférable à Tallegro qui la suit, dit avec infiniment de goût par Mme Carvalho, mais où l'auteur se perd dans d'interminables roidades, qui remplacent désavantageusrment la finesse^ la naïveté coquette dont il était si aisé d orner cet air.

Le quatuor du jardin est également manqué.

M- Gounod a perdu là ime occasion unique de mettre en relief les diverses qualités qu'il possède. Je'me hâte de le dire : il a pris une éclatante revanche dans le duo suivant (entre Faust et Marguerite). Rien d'amoureux comme la divine mélodie qui ondule sur ces poétiques paroles :

Je veux contempler ton visage Sous la pâle clarté Dont Tûstre de la nuit, comme dans un nuage.

Caresse ta beaulé !.,,

Le chant ;

O nuit d'amour î... etc.

est adorable ; plus adorable encore est la réponse de Marguerite, Quel dommage que le final de ce duo soit d'un ordre secondaire ! Heureusement Texplosion de bonheur qui se lait au cœur de Marguerite lorsqu'elle croit son bien aimé parti, relève victorieusement la fin du troisième acte ; cela est beau, passionné, entraînant et digne ^ en un mot, de la réputation de Gounod.

Passons le chant du rouet.., vous savez? Schubert!

On aurait dû retrancher la seconde romance de

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Siebel ; elle allonge la pièce sans bénéfice pour le coni' positeur. Le chœur des soldats, justement applaudi , serait un chef-d'œuvre s'il se maintenait d'un bout à Fautre à la hauteur du refrain, très chaleureux, très entraînant. Malheureusement, et cela m'étonne, il est assez maladroitement présenté ; la ritournelle manque de brio, de spontanéité; les idées succédant au refrain sont molles et vulgaires.

La sérénade de Méphistophélès et te trio du duel entre Valentin, Méphistophélès et Faust, pèchent, l'un par l'absence de mordante raillerie, Fautre pai* défaut de verve. La mort de Valentin, mieux venue, ne vaut pas, tant s'en faut, le bout de chœur murmuré par la foule consternée:

O blasphème!..

A ton heure suprême,

Infortuné!..

Songe, hélas ! à toi-même,,, Pardonne, si tu veux être un jour pardonné l

Le tableau suivant vous transporte dans T enceinte sacrée : Marguerite, agenouillée près d'un pilier, humiliée, le cœur plein de remords, présente au Seigneur son âme meurtrie et repentante. Mais une voix s'élève des profondeurs de la terre ; un être dont la volonté cherche à la dominer, fait taire la prière qui monte de son cœur à ses lèvres tremblantes. Un ange des ténèbres la maudit comme l'a maudite son frère. Les chants religieux, le Dies irœ redoutable, redoublent Tangoisse affreuse de la fille-mère, qui se débat, chancelle et tombe foudroyée sous la triple malédiction de l'enfer, du ciel et de ses propres entrailles. Cette scène, d'une puissance colossale dans Gœthe, est rendue par M. Gounod avec plus de talent que de génie. Chaque chant en particulier rend convenablement l'intention du poète ; mais tous ne se fondent pas de maaière à former, comme, par exemple, dans le duo avec chœur

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du cinquième acte de Robert-le- Diable, un ensemble parfait. M. Gounod est dominé par la situation, Meyerbeer la domine.

J'ai remarqué de beaux passages, dlniernales harmonies dans la scène du Sabbat; je nVn dirai pas autant de celle où apparaissent des reines et des courtisanes de Tanticpiité. Celle-ci ne devrait pas être signée de la même main (pii a tracé les belles pages de Sapho et A' Ulysse.

La chanson bachique laisse froid, et la terreur u'a pas le temps de se communiquer lorsque T image de Marguerite se dresse devant Faust épouvanté. Un grand et magnifique trio termine cette intéressante part ion, (Je ne compte point le chœur final). On y rencontre des notes inspirées, et surtout, vers la fin, une mélodie fiévreuse, palpitante, répétée dans trois tons diflTérrnts, et qui monte, qui monte toujours avec un indicible élan. Cette mélodie, resplendissante de loi, d'espérance^ d'amour, où Ton sent que la vie va se rompre, s'empare des sens, de la tête, du cœur, vous transporte aux cieux sur ses ailes de flamme, et vous rend brisé à la terre,

A partir de la Nonne sanglante^ M. Gounod abandonne les grands effets scéniques pour entrer dans la voie anti-dramatique où Ton sacrifie la majesté de Faj't aux applaudissements qui naissent et meurent dans les réunions mondaines. Choyé, adulé par les siens, grisé d'éloges par la presse et pai' le public, Tillustre auteur de Sapho quitte sa lyre pour une guitare. Il confinait à Gluck, à Mozart, à Meyerbeer ; il s'éloigne de ces compositeurs sublimes pour frayer avec la foule bariolée des salons, si amoureuse des mélodies mesquines et banales. Dans l'espoir de réussir plus sûrement, il rogne ses ailes. Ce sacrifice suffit-il ? Non ! elles ont encore trop d'envergure pour se mouvoir sous les plafonds dorés où se glisse le succès fragile* Allons, maître, coupe-les entièrement, ces ailes qui remportaient

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vers les hauteurs sacrées ; renonce à ton vol hardi, ne plane plus seul dans les espaces incommensurables où rayonnait ta muse ; si tu tiens aux bravos de ces amateurs riches et blasés et à l'aisance que leur enthousiasme factice procure, humanise-toi. Déjà la fortune te prépare des lingols d'or ; oui ! pour peu que tu descendes dans Tarène armé d'inspirations faciles, frivoles, précieuses, élégantes, l'aveugle déesse va t'ouvrir ses coffrets pleins de perles fines et ruisselants de pierreries. Et maintenant tu te hâtes de mettre la main sur ces trésors ; tu les saisis, tu les tiens... Soudain une réflexion assombrit ton front radieux naguère; tu pâlis, tu frissonnes ; qu'as-tu donc? Tu songes au paradis perdu, et tu te demandes si tes ailes repousseront. Oh ! clier grand artiste, remonte le cours du fleuve où ta barque glisse à la dérive ; prends pied sur le rivage d'où les richesses matérielles sont exclues, où croissent les fleurs enivrantes de la prairie, les arbres à l'ombrage séculaire; reviens dans la contrée où les oiseaux chantent en liberté, où le soleil, le jour, couvre les champs, les monls et les bois de ses rayons, où brille, la nuit, la légion des étoiles; je t'en conjure, reprends le chemin de la montagne ! Ta place est vide là-haut: efforce-toi de l'occuper de nouveau ; le sommet déserté t'attend : c'est en contemplant l'hnmensité que tu rentreras dans ta gloire î Que Gounod entende ou non l'appel que je lui adresse, et quelque sévère qu'on trouve le jugement que je vais émettre, je dois avouer que le vrai Faust, celui de Gœthe, n'a pas été mis en musique jusqu'à présent, au théâtre, d'une manière satisfaisante. L'opéra verra-t-il éclore un jour cette merveille : une partition digne du poème ? Je l'espère ; mais les musiciens morts ou vivants qui se sont approchés du Faust ont pu mesurer la distance qui les en sépare, et ils laissent le champ libre aux concurrents futurs. Attendons.

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