‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 2 sur 51 · NAISSANCE DE LA PAROLE, DE LA MUSIQUE ET DES CHANTS POPULAIRES · texte numérisé non relu

NAISSANCE DE LA PAROLE, DE LA MUSIQUE ET DES CHANTS POPULAIRES

Quand rEternel eut tiré T univers de Fincompréhensible néant; quand, jetant à tous les horizons des étoiles, des éloîles, puis encore des étoiles, il régla la course vertigineuse des astres dont les révolu lions sont les pas du temps qui fuit; dès qu'il eut, avec les soleils, tracé des chemins qui se perdent dans Timmensité et mis partout le prodig^îeux fourmillement des mondes; après qu^il eut lancé les comètes échevelées à travers les planètes tremblantes, et dit à notre globe : « Tu feras annuellement deux cents millions de lieues, fi lorsqu'enfin la terre fut préparée pour recevoir Thomme, le Seigneur forma d'un peu d'argile la créature privilégiée à laquelle il donna le verbe en héritage. La créature étant née, les yeux s'ouvrirent pour chercher le père commun, les lèvres s'agitèrent pour prier, pour louer, pour bénir ; le nouveau né put dire à Dieu : Je t'adore ; à sa femme et à ses enfants : Je vous aime ! Et qui sait si la Création ne tressaillit pas d^aise en entendant prononcer ces mots divins ? La langue étant déliée, les sens, le coeur, Tcsprit avaient une interprète, O mystère ! ô bénédiction ! Le Verbe était descendu sur le

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front de i*homme, Tidéal s'enfermait dans le réel, le génie pouvait prendre son essor, le créé pouvait renvoyer à rincréé quelques-uns de ses rayons !

A cette heure sacrée j à ce moment suprême , la musique existait-elle déjà? Je ne le pense pas. Quand, où, comment fut-elle enfantée? Question épineuse, obscure^ insoluble! On ne connaît pas mieux ses origines que le lieu et la date de sa naissance, L'Egypte pratiqua cet art avant la Grèce ; les Indiens^ les Hébreux^ les Chinois le connurent certainement avant les Egyptiens. Confutzée passe pour avoir été un excellent musicien. — La légende raconte que le législateur de la Chine j invité à lire une mélodie dont on lui demandait s'il saurait deviner le sens, Confutzée pria le tiers qui lui transmettait cette étrange demande de venir le voir le lendemain; le lendemain, Confutzée déclara qu'il n'avait pas suftisamment étudié Fair qu'on lui avait confié ; il pria le consultant de repasser le surlendemain ; le surlendemain, nouveau rendez-vous proposé et accepté pour le jour suivant. Lorsque Tinconnu se présenta pour la quatrième fois chez le philosophe, celui-ci, allant au-devant du visiteur, lui dit en souriant malignement : a Si je vous ai fait un peu attendre, ce ne sera pas en vain, j'espère ; non seulement je crois avoir découvert le sens intime de la mélodie que je vous rends, mais j'ai, d'après le caractère de cette mélodie, dessiné le portrait de Tauteur. » La légende ajoute que le por* trait était fort ressemblant. — Je connais aujourd'hui bien des critiques qui ne sont pas de cette force-là.

La Bible assure que Jubal inventa les premiers instruments de musique. En acceptant ce fait comme positif ^ me voilà forcé de faire remonter Fart musical audelà du déluge. Or, il est indubitable qu'on a chanté longtemps avant de songer à fabriquer des instruments. Antérieurement à Jubal, le texte sacré ne fournit malheureusement aucun renseignement relatif au sujet

qui nous intéresse. Des conjectures, pas de certitudes, tel est notre bilan depuis la Création. Le fil des traditions rompu, nous marchons en pleine nuit. Toutefois, ce que l'histoire cache, le bon sens le découvre. L'homme, né d'hier, avait bien autre chose à faire qu'à chanter; il avait à défricher le sol, à protéger sa famille, à se défendre contre les bêtes fauves, à s'ouvrir un passage à travers les forêts inextricables , à se débattre contre les éléments, à sentir, à comprendre que la terre ne lui avait pas été confiée exclusivement pour qu'il en jouit, que le labeur était inévitable autant que salutaire. Ce n'est pas tout d'exister ; il faut se nourrir, se vêtir, s'abriter. Au commencement, les plantes donnèrent la nourriture, les sources calmèrent la soif, les troupeaux fournirent le sang des sacrifices et le vêtement ; les chênes énormes, les hauts troncs creusés par le mortel baiser des siècles servirent d'abri.

n fallut apprivoiser la brebis soyeuse, la vache pensive, le cheval qui hennit et se cabre ; il fallut fuir le lion et le tigre rôdant sur la montagne, s'aventurer au loin, en suivant le cours des fleuves, devenir berger, chercher des pâturages propres aux animaux domestiques qui vivent en société et se laissent le plus facilement approcher. De berger on se fit pâtre, chasseur. Les tribus se formèrent. La population augmentant toujours, la nécessité de se disperser parut évidente ; les uns restèrent, les autres partirent. Adieu, frères, sœurs, pères, mères, aïeux! Les voyageurs franchissent les plaines, escaladent les monts. Ils ne s'égareront pas cependant : ils savent de quel côté l'aurore se lève, de quel côté le soleil se couche ; ils vont au septentrion, au midi, dans toutes les directions ; pour mieux s'orienter ils observent les astres, car ils reviendront un jour sur leurs pas, ils voudront revoir le berceau commun, ils désireront embrasser ceux que la mort aura épargnés. Que de fois, pendant la séparation, ils tourneront

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leurs yeux et tout leur cœur vers rimperceptible point du globe où ils vécurent leurs jeunes années! Déjà r homme a perdu quelque chose de sa barbarie ; il a souffert, il sait la vie ; il regrette les êtres chéris demeurés aux champs paternels ; il s'attendrit, il pleure, il espère ; le voilà poëte. Est-il musicien? Peut-être.

Quoi qu'il en soit, comment découvrit-il le secret d'exprimer ses sensations, ses sentiments, ses pensées par des sons ? La musique existait en lui à l'état latent, c'est évident; par quel prodige s'échappa-t-elle soudain de l'âme humaine ? Jéhovah avait révélé la parole au grand couple pétri de matière et animé par le souffle de la divinité; la Genèse ne dit pas qu'il lui ait révélé la musique. Que d'infructueuses recherches sur la naissance de cet art ! Pythagore, si je ne me trompe, et après lui Misckiewicz , parlent de l'harmonie des astres ; c'est fort bien ; mais quelle oreille entendit jamais cette harmonie que Dieu seul, sans doute, peut percevoir? Diodore prétend qu'on retrouva la musique, perdue après le déluge, dans les roseaux du Nil, aux heures où ils étaient agités par la brise ; j'y consens, et des gens graves affirment que les bœufs, les loups, les ânes aussi apparemment, furent nos naïfs instituteurs...

Ces belles imaginations, je l'avoue, me paraissent assez ridicules. N'allez pourtant pas croire que je n'admire ni les cris souvent expressifs de nos aînés, les animaux, ni les bruits émouvants de la nature ; ne vous figurez pas que je sois insensible aux sifflements lugubres du vent qui se lamente, qui se rue, furieux, sur les rocs inébranlables, qui déracine les pins séculaires d'un coup d'aile et les précipite dans l'abîme ; qui s'abat sur la forêt, brise les branches et pousse devant lui les feuilles jaunies ; ne pensez pas que j'entende sans plaisir la goutte d'eau filtrant du rocher et tombant à intervalles égaux sur le caillou qu'elle creuse, conmie si sa petite voix disait : « Dieu nous mesure le temps à

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tous! j> Ne croyez pas que j'écoute avec indifTérence les roulements prolongés du tonnerre, la menace des vagues tumultueuses, le tintement de la grêle contre la vitre, le clapotement du lac tranquille; ne supposez pas que je perçoive sans un tressaillement intérieur le croassement aigu des corbeaux attirés sur un champ de bataille et tournoyant au-dessus des cadavres mutilés ; ne m'accusez pas d^écouter sans rétléciiir Taboiement du chien, gardien fidèle^ dont Tœil tendu et vigilant dit si clairement : « Maître je suis là pour t'aimer et, au besoin, pour te défendre ! »

Le gazouillis du rossignol et celui du ruisseau me jettent dans une ineffable rêverie. Ce que Ton appelle improprement le chant de la cigale me ravit, lorsque par une chaude soirée d'été jVrre le long des blés bariolés de bleuets et de coquelicots. Quand la nuit vient, quand la lune se montre au détour d*une allée ou s'accroche à Fangle d'un vieux toit , quand là-bas, dans les marais coassent les crapauds , moi , passant , charmé d'assister à ce concert nocturne, je sens Témotion me gagner tandis que les bois chuchoteurs applaudissent, doucement remués par un souffle imprévu... Comme je savoure avec joie ces bruits proches ou lointains qui, tous, me rappellent la munificence du Créateur! du Créateur dont Tamour a répandu sur la collerette des marguerites et sur la cîme des bouleaux, sur la mouche qui bourdonne dans Therbe et sur Taigle qui plane dans Tazur, cet adorable rayonnement : la grâce.

Maïs, en définitive, ces bruits ne constituent pas la musique ; ils ne la font môme pas pressentir. Certains oiseaux, à la vérité L/*hyt liment avec précision une phrase de deux, trois ou quatre sons. La caille, le coucou sont dans ce cas.

Si les reines habitantes des palais sont, en général, peu musiciennes, en revanche, les raines qui fréquentent

les étangs le sont beaucoup : elles se plaisent à répéter, soir et matin, leur refrain pastoral et mélancolique; malheureusement, ce refrain annonce la pluie ; il n'est pourtant pas ennuyeux comme elle, je vous jure, et plus d'un hautbois rimïterait volontiers. Et puis, s'il était naturel que Foiseau chant At, pourquoi n'eût- il pas été tout simple que Thomme en fit autant ? Les éléments, les minéraux, les végétaux, eurent en partage les sono* rîtes confuses ; les quadrupèdes eurent les cris plaintifs, fiers, câlins, menaçants^ stridents, sauvages et quelques oiseaux, le privilège de reproduire de génération en génération, une phrase invariable; Thomme seul sut moduler.

Lorsque les grands maîtres empruntent le langage des êtres inférieurs^ c'est accidentellement; ce qu'ils tiennent à reproduire, c'est bien moins les accents extérieurs de la nature que l'aspiration qui réside en elle ; c'est moins la sonorité matérielle que le mouvement psychique ascensionnel par lequel les êtres organiques et inorganiques les plus infimes et les plus élevés, les plus laids et les plus beaux, les plus abjects et les plus purs, remontent soit aveuglément, soit instinctivement, soit volontairement, la chaîne infinie qui relie entre eux les anneaux de la création et qui, des profondeurs de la matière, sont attirés vers les sommets où l'Esprit palpite affranchi de tous liens.

Née en Orient, la musique n'a dû être primitivement, ce me semble, qu'une sorte d'exclamation, d'interjectîon chantée. Les bribes mélodieuses éphappées a l'âme humaine se bornaient probablement à la répétition indéfinie de certains sons formant une phrase quel' conque j non dépourvue d'attrait peut-être, mais courte, et par conséquent sans baleine.

Aujourd'hui encore, pour les peuplades sauvages, le chant n'est pas autre chose. Ces bribes , répétées à satiété^ aidaient le pasteur à promener de steppe en

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steppe ses bestiaux et sa mélancolie. Lui qui, plusieurs siècles après, en Chaldée, devait, à force de conlempler les étoiles du haut des monts — ces observatoires naturels— fonder rastronomiej ne trouva-t-il pas aussi dans son isolement plein de tristesse et de rêves, quelquesuns des airs naïfs que les nations se transmettent les unes aux autres, comme un précieux héritage? Sa chanson, à peine plus longue que celle de la caille ou du coucou, abrégeait la journée, charmait sa solitude, endormait les moutons peureux et les chèvres bondissantes, éveillait les échos de la vallée ou de la montagne et s^éteignait, le soir^ sur ses lèvres murmurantes, m^lée aux derniers mots de la prière.

Il y a loin de là au Don Jiian, de Mozart, au Fretschûtz^ de Weber, aux flugaenots^ de Meycrbeer! Le pasteur inconscient, pourtant venait de créer un art nouveau ; il introduisait dans la société un élément extraordinaire qui portait en lui des causes inconnues de destruction ou de régénération, des forces incalculables susceptibles de rabaisser T humanité jusqu'à la brute ou de l'élever jusqu'à Fange,

Il apportait au monde encore enfant, une arme à deux tranchants, et il ne se doutait pas, lui, le pauvre pasteur, qu'il se trouverait un jour de prétendus maîtres assez lâches pour corrompre le souffle qui venait de s'exhaler ingénument d'un cœur viril. Ah ! s'il avait pu le prévoir, qui sait s'il n'eût pas étoufTé en lui cette mélodie initiale, s'il ne l'eût pas enfouie au fond de son cerveau ? Hélas, hélas ! il est dans la destinée de Thomme de tout connaître et d'abuser de tout! Qu'importe? Le Seigneur est là; il est patient, étant éternel : il attend,

A la longue, le mal succombe, le bien triomphe; les artistes indignes et leurs œuvres sont balayés par le temps et jetés au néant ; les artistes dignes, au contraire, les nobles artistes deviennent inévitablement les dominateurs, les véritables rois de l'univers.

klRS POPULAIRES DE DITERS PEUPLES

Les chants populaires, sauf les airs nationaux destinés à conduire les guerriers au combat, appartiennent presque sans exception au mode mineur- Cris anonymes des nations, ils expriment les souffrances des masses qui flottent depuis qu'elles existent sur les eaux stagnantes de l'ignorance, du malheur et du désespoir. Battues par toutes les tyrannies, par toutes les passions, ces tyrannies d'un autre ordre, par toutes les tempCtcs morales, politiques et religieuses, chavirant, comme de frc^les embarcations, sur Tocéan de larmes qu'elles ont versées, les nations, avides de liberté et rongées parTesclavage, bâillonnées dés Tenfance et ne pouvant dire leurs maux, les ont chantés. La mélodie, intime et discrète confidente de douleurs inénarrables, fut, pour le peuple, le moule grandissant dans lequel il jeta le trop plein de son âme; elle fut la soupape de la machine humaine, toujours prête à éclater. Ecoutez les antiques mélodies juives, les vieux noëls, les airs hongrois, russes, arméniens, français, écoutez même les danses espagnoles, vives et fiévreuses; écoutez le boléro pimpant avec son inévitable accompagnement de castagnettes, et dites-moi si les arabesques, les ornements, les traits de ces airs ne se dessinent pas sur un fond de désespérance irrémédiable ?

Les Turcs» les Polonais, les Arabes afleclionnent le mode majeur. Quelques rayons de soleil se glissent

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dans leurs improvisations et viennent rompre la ligne grise ou sombre des chants populaires. Les tonalités turque et arabe diffèrent entre elles, et toutes les deux se séparent de la nôtre qui est la tonalité par excellence. Les Polonais, comme la Mignon de Goethe, regrettent la patrie; ils sont chevaleresques, amoureux, courageux jusqu'à la témérité ; s'ils ont un culte pour leur pays, ils en ont un pour la femme ^ ils en ont un pour le plaisir ; de là les accents déchirants, les élans passionnés^ les accès de gai té folle répandus dans les mazurkas et les polonaises.

Les Scandinaves soupirent leurs chants ; pour eux, les notes sont des larmes, leur gailé même est si déso* lée qu'elle semble essuyer furtivement des pleurs.

Le GodsaQê the King, dont les allures officielles conviennent fort à la dignité anglaise, ne saurait ûtre considéré comme un air populaire. Dû à la plume de Bull, il sent le terroir, par sa majesté, par sa carrure ; il s'adapte admirablement au génie britannique. Il y a du confortable dans cet air-là*

Les montagnards écossais, moins solennels que les Anglais, se plaisent aux motifs agrestes ; ils se consolent des hommes avec la nature.

Composé par le bon Haydn, qui aurait voulu voir régner la concorde universelle, l'Hymne autrichien ne rentre pas non plus dans la catégorie des airs populaires. Quant à TAllemagne proprement dite, elle possède une si grande quantité de maîtres renommés et d'oeuvres magistrales, que le filon modeste des chants populaires se perd sous la végétation luxuriante des ouvrages enfantés par les plus riches organisations musicales du monde.

Je ne m'arrêterai pas au Ranz des vaches ; ii est trop connu. Je ne m'arrêterai pas davantage aux tyroliennes dont les mémoires les moins fidèles sont bourrées. Les vraies styviennes ont la cordialité des populations dont

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elles émanent. Elles ne franchissent guère la rampe, je veux dire les montagnes qui les séparent de nous*

Les canzone italiennes sont dolentes , efféminées, spirituelles, trop spirituelles même, car, en musique, Tesprit trop raffine tue le sentiment, et sans le senti* meut pas de poésie^ pas de chaleur communicalivej pas d'entraînement.

La France est la vraie terre des airs populaires ; elle en a produit un nombre considérable. Les contrées méridionales, la Bretagne, rAuvergne, le Berry, la Normandie, toutes ces belles provinces si dévastées naguère par la féodalité batailleuse, si unies à cette heure^ ont produit des milliers de mélodies jetées à tous les vents par des auteurs ignorants, eux-mêmes ignorés, y y retrouve Tesprit guerrier, la sensibilité sincère f la foi, la grâce naïve de ce cher et doux pays hospitalier qui fut de tout temps généreux et dévoué jusqu'au sacrifice. J'y retrouve Thistoire instructive de ses luttes^ la preuve de sa vaillance, la certitude des maux qu'il endura, la confidence de ses amours et, par intervalle, les francs éclats de son rire. Soit prévention, soit légèreté, Mozart se trompait donc grossièrement lorsque, écrivant de Paris à sa sœur, il lui signalait avec un dédain superbe, la pauvreté de nos vieux airs dont il ne pouvait ou ne savait rien faire. Mieux avisés, Beethoven, Weber, Rossini, Meyerbecr en tirèrent profit; Schubert en comprit le charme pénétrant. Un matin, il pressa la Muse française sur son sein et, de ce chaste embrassemcnt, naquit une de ses plus jolies compositions. Sans vouloir rabaisser aucune de nos gloires, j'ose affirmer que les airs français attendent encore le génie qui saura s'en servir, slnspirer de leur beauté, s'imprégner de leur parfum. Je ne conteste pas, certes, la finesse d'Auber, le talent d'Halévyj le sentiment d'Hérold, mais enfin je me persuade que Ténergique initiatrice à laquelle j'ap*

par tiens, ne s'est pas incarnée tout entière, musicalement parlant, dans un de ses enfants.

Je reviins à mon esquisse.

Les Infidùles, très fidèles à leur parole par parenthèse, forment leurs gammes de deuxtétracordes appartenant au mode mineur et à des tons différents; ces tétraeordcs se eoni posent l'un et l'autre de quatre sons dont la disposition amène les intervalles suivants : une seconde mineure, une seconde augmentée, une seconde mineure, 11 résulte de là que si nous prenons sol pour point de départ, le premier tétracorde sera en ut mi^ near^ et que le deuxième commençant à réj sera en sol mineur.

Signaler cet assemblage bizan^e, cette union anormale et forcée, c'est montrer que les airs turcs ne finissent jamais, car, en définitive , aucun des tons employés alternativement n'ayant eu le temps de s'établir, l'oreille reste en suspens, attirée qu'elle est vers une double conclusion. Pareils à certains époux, liés mais non unis, et plus pressés de proclamer leurs droits réciproques, de faire prévaloir leur volonté particulière que de s'entendre en mettant en comimun, dans une affection mutuelle, leurs peines, leurs joies et leurs espérances, ces infortunés tétraeordcs, rivés ensemble à la mOme ganmie comme des forçats à la même chaîne, se querellent sans cesse. Cela n'empêche pas quelques motifs turcs de mériter notre attention, et de la fixer par leur excentrieilé.

Les naturels du Canada, et je les en félicite, ont deviné une des prières de la Muette ; ces braves sauvages sont prophètes à leur façon. Quant aux Chinois, ils ont prévu une des plus jolies marches de Cherubini. Caractériserai'jc suffisamment les airs arabes en disant que ce sont de grands voyageurs, qu'ils émigrent volontiers d'un ton dans un autre?

Mon confrère et amî> Charles Lévy, passant naguère

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à Constantin ople (il a un peu voyagé partout), entendit près de THellespont (style poétique si l'on veut), un individu qui, assis sur je ne sais quelles ruines, chantait sans accompap^nement, à jîleîue voix et avec une justesse irréprochablejUne mélodie arménienne, Gémlssait-il sur le sort de TArménie morcelée, se plaignait-il de vivre sous la domination turque, regrcttaîl-il la bien-aimée absente?,., ou morte?,.. C'est ce que disaient sûrement les paroles; mais Charles Lévy, ne sachant pas l'arménien, ne rapporta sur son calepin que le chant. Ce chant navrant contrastait avec le ciel musulman dont la splendeur, je présume, est un reflet du paradis de Mahomet et qui, le soir^ avec ses myriades d'étoiles scintillantes, parait contenir les yeux de toutes les houris,

La mer gémissait dans les Dardanelles ; Lévy fit de ses gémissements lointains un trémolo harmonieux pour Tair qu'il transcrivait. Voyageant plus rapidement encore que mon ami Lévy, je quitte les Dardanelles et me voilà sur les bords du Rhin. Là, je rencontre une chanson à boire ; Am Rhein! Am Rkein; le bon vin, paraît-il, inspira de tout temps les bons musiciens; les produits de la nature viennent en aide aux produits intellectuels. Les airs populaires allemands ne sont point batailleurs, agressifs ; au contraire. Empreints d'une honnête médiocrité, humbles, lourds, ils ne relèvent guère la te te qu'à Tépoque où Luther entonne ses chorals; puis ils retombent dans leur mansuétude un peu servile. S'ils échappaient à la servilité, éviteraient-ils Farrogancc?

La Pologne,., ce qui fut la Pologne I est là tout près, La nation martyre, étendue sur le sol, gaiTottée par

Un géant hérétique Qu'un monde a peine à contenir.

Estpelle morte? Non, son pouls bat! Ses bras en-

chaînés se crispent, sa tête se hausse, son cœur se révolte. Ah ! fût-elle ensevelie que, semblable à Lazare, elle sortirait de son sépulcre à la voix de Copernic, de Mickiewicz , de Chopin, trois hommes qui ont vécu parmi les astres et qui lui crient du milieu où ils résident : <ï Mère, tu es immortelle ! » En effet, la Pologne, si jamais elle était effacée de la carte de l'Europe, serait toujours inscrite au livre de vie. Quand elle n'aura plus sa place sur le globe, elle l'aura dans le Ciel, elle la conservera dans le souvenir reconnaissant des hommes. Chopin résume en lui ce noble pays, où l'art, la science et le courage malheureux ont poussé un même cri : Liberté 1

Un fait me frappe avant tout autre quand je mets en regard les airs russes, arméniens, persans, hongrois, c'est leur parenté éloignée mais réelle. Ornés et même un peu surchargés d'arabesques dont le caractère virginal et charmant transporte l'auditeur dans une sphère nouvelle, ces airs offrent des points de ressemblance et des différences très prononcées. S'ils se rapprochent par l'usage et l'abus des fioritures, le sentiment pittoresque et poétique qui les a dictés, ils se séparent par des aspirations diverses qui caractérisent fortement la physionomie des différents peuples dont ils sont une émanation.

Si la tendance au merveilleux, l'amour, la volupté naïve f le mobile désir, la noblesse innée ou habituelle constitue le fond des mélodies persanes ou arméniennes; si un malaise où perce, avec Tennui de l'esclavage, la conviction de ne pouvoir en sortir, tant est invétérée l'habitude de la porter, se cache sous les ornements mélancoliques des thèmes russes dont toute virilité n'est pourtant pas bannie ; si cette virilité annonce que les paysans serfs sauront un jour prendre rang parmi les nations; en revanche, l'ardeur guerrière, rindépendance conquise au prix de la vie, un

penchant irrésistible à la rêverie, à la volupté tendre, le besoin d'imprévu, le souvenir presque effacé de contrées lointaines parcouinic*?, habitées autrefois par les aïeux et vaguement entrevues par les générations vivantes dans les mirages de lïmaginalion, tout cela a son expression dans les chants nationaux hongrois.

Si j'introduisais ici un Persan, un Russe et un Hongrois, on trouverait le premier porté aux rafTmements de l'esprit ; le second sauvage par lioutades ; le troisième épris de liberté à son heure, amoureux de légen* des toujours, rivant d'émigration dans les étoiles.

Jéhovah, le dieu formidable et vengeur, devait inspirer aux Juifs des mélodies terrilyles ou grandioses, La Synagogue, en eifet, nous a conservé quelques hymnes antiques ou très anciennes dont la beauté âpre et sévère répond parfaitement à Tidée qu'on se fait de Tétre implacable que les Israélites adorent.

Pour eux TEternel n'est pas seulement la justice, il est la vengeance, la vengeance effrayante, atroce, sans bornes; pour nous, l'Eternel est surtout celui qui pardonne, c'est-à-dire la suprême puissance, la suprême intelligence, le suprême amour. Un abîme donc, on le voilj sépare les mélodies juives des mélodies chrétiennes. Mon intention n'est point de les comparer entre elles, cela m'entraînerait trop loin ; j'ai voulu tout uniment indiquer d'un mot les côtés saillants par lesquelles elles diffèrent.

Je laisse en Espagne les boléros tapageurs; Je saute à pieds joints par dessus les airs italiens, dont j'aurai Foccasion de m'occuper bientôt, et je vais, me renfermant entre les Alpes, les F^y rénées, TOcéan et le Rhinj citer quelques-unes de nos richesses musicales.

Nous sommes tellement accoutumes à entendre fredonner, brailler, défigurer nos airs dans les rues par les ivrognes , gens aussi étrangers au chant qu'aux bonnes mœurs, que nous ne nous rendons pas compte de Feffet

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que ces airs si maltraités produiraient s'ils étaient chantés avec goût, avec esprit, avec vigueur, par des artistes assez intelligents jinur en rétablir le mouvement, pour les bien rhythmer, pour leur rendre tout leur charme. Reconstitués en quelque sortej grâce au talent d'habiles chanteurs ou d'exécutants consciencieux, ils reprendraient vite leur valeur, et sortiraient sans peine du ruisseau fangeux où la trivialité les oblige à rouler.

Ah ! qu'ils seraient heureux de remonter sur le piédestal dont on lésa contraints à descendre! Comme leur énergie, leur douceur, leur naïveté, leur héroïsmej leur galle, leurs qualités multiples, en un mot, gagneraient à être remises en évidence, en pleine lumière ! La foule de ces pauvres airsr néanmoins se présente à ma mémoire, et, franchement, ils ont si bonne tournure, ils sont si vaillants, si vifs, si légers, si tendres que je ne sais auxquels accorder la préférence.

Et d'abord, le Midi m'offre un Noël admirable, autant parle rayon de foi qui Tillumine, que par sa simplicité touchante* Faisant enttMidre, un soir, ce Noël à un feuilletonniste célèbre que ses nombreux amis eurcntia douleur de perdre prématurément il y déjà plusieurs années, Joseph d'Ortigues , cet excellent homme le trouva si beau qu'il me pria de le lui copier, ajoutant que son intention était de Tinsércr dans un Hvre sur le plain-ehant, ouvrage depuis longtemps en préparation et dont il rassendilait alors les matériaux ; je m'empressai de copier le Noël et de le lui porter revêtu de mon harmonie, bonne ou mauvaise, mais que d'Ortigues avait trouvée à son gré ; il me remercia, publia son traité^ y glissa mon travail et ne me nomma pas,,. Molière prenait son bien où il le trouvait; je reprends le mien où il est.

Qui ne connaît le Roi Dagobert? Bien rendue, cette chanson drolatique n^aurait-clle pas son originalité? Sans compter Au clair de la lune^ variée avec succès

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par Boieldieu dans les Voitures versées et avec talent par Moschelès ; sans parler de ; O ma tendre Musette^ des airs bretons, si colorés, des airs normands qui ne sont pas bêtes, des airs berrichons et béarnais, de Vive Henri quatre j n'avons- no us pas la Marseillaise^ c'està-dire le plus beau des chants patriotiques ? N^avonsnous pas les airs bourguignons, les bourrées d'Auvergne ?

Je ne saurais trop le répéter ; les trésors musicaux et populaires de la France sont incalculables et dignes d^elle. Vienne un vrai maître qui soit le produit et non Taccapareur de ces trésors, un maître qui sache les utiliser, un maître auquel la qualité de Français ne fasse pas oublier la qualité plus générale d'homme, et vous le verrez se rapprocher rapidement du faîte de Tart. Il sera grand parce qu'il aura mêlé à son âme la grande âme de la France.

Je ne crois pas avoir exagéré le mérite intrinsèque de nos airs nationaux ; mais, me fussé-je rendu coupable d'un peu de partialité, on me le pardonnerait certainement j en se rappelant qu'au-dessus de Tamour de la patrie, je place l'amour des patries, qui nous rap* proche de tous les hommes, et Tamour du progrès qui nous rapproche de Dieu.

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