‹ Philosophie et musique; œuvre posthumeChapitre 25 sur 51 · A LA SOGTÉTE CHORALE DES ENFANTS DE LUTÈGE · texte numérisé non relu

A LA SOGTÉTE CHORALE DES ENFANTS DE LUTÈGE

L'art monumental soutient une lutte terrible. Il n'a plus que de rares adeptes. Partout la forme domine l'idée ou l'exclut, partout la pensée s'efface. Voyez ! la versification se substitue à la poésie, l'ornementation à l'architecture ; la peinture tourne à la photographie, la sculpture se rapetisse, la musique s'amoindrit. C'est un déclin général. On oublie l'ensemble, on s'appesantit sur les détails. Le main est habile, le cerveau manque de profondeur. Quel vide autour de l'art grandiose dont le souffle puissant ne saurait effleurer les fronts prosternés devant le veau d'or, ni les cœurs rétrécis par les passions mesquines.

A quoi tient une pareille situation? Il est plus facile de poser cette question que de l'élucider. Je vais cependant tâcher d'y répondre.

Notre époque est essentiellement transitoire. De là un malaise singulier, une inquiétude persistante, un état douloureux entretenu par ce personnage mysté-

rieux : rinconnu. De quoi sera fait demain? Nul ûe le sait. Hier nous laisse froid ou dédaigneux, aujourd'hui nous trouve incrédules. La France hésite entre TÉvangile chrétien et Tévangile révolutionnaire, entre le monde au cercueil et le monde au berceau, entre un couchant et une aurore. Les vieilles croyances affaiblies s'éteignent, les nouvelles croyances à peine formulées inspirent de la défiance, un double scepticisme livre les hommes, irrésolus et désarmés, aux intérêts particuliers, aux jouissances matérielles ; Pintérêt général, les jouissances supérieures ne comptent plus, et les artistes^ ceux du moins qui ne s'éclairent pas de l'esprit nouveau, au lieu de rêver de grandes œuvres, rêvent des œuvres lucratives. Ils se font industriels et commerçants. Sans principes, sans convictions, ils sacrifient l'art au bienêtre, ils ne voient rien au-dessus d'une existence aisée, luxueuse. La gloire accompagnée de la misère probable, ils la repoussent ; la fortune acquise au prix de l'intrigue et des concessions^ ils l'acceptent. Il s'en suit qu'ils changent l'église en boudoir, le palais en maison dorée, la statue en statuette, la musique en musiquette, la poésie en vers plus ou moins sonores, la peinture en trompe-l'œil. Adieu les cathédrales, les édifices, les tableaux splendides, les drames émouvants, les vigoureux coups d'ailes du lyrisme. Adieu les "Homère, les Michel-Ange, les Phidias, les Bach, tous les vaillants défricheurs de l'idéal. Quoi ! l'art a-t-il tout dit ? ne peut-il plus que décroître, mourir? l'&me humaine s'arrêtera-t-elle sur là route de l'infini? Non. Les misérables querelles des partis ne sauraient amener un si fataL résultat et si la pensée sommeille quelquefois elle se réveille toujours. D'ailleurs sommeille-t-elle en effet lorsqu'elle se tait? On la croit endormie, elle veille, on la croit inactive, elle travaille ; on la croit perdue, elle est sauvée ; on la croit expirante, et voilà qu'elle se dresse rayonnante et sublime. « Par mon ordre, on l'a

couverte de fers et jetée au cachot, dît la tyrannie ; je suis tranquille. » Insensée! lève donc la tête : elle plane là-haut dans 1^ lumière.

On n'étouffe pas *la pensée ; on ne Tempêche ni de naître, ni de grandir, ni de marcher ; les baillons, elle les brise ; les barrières, elle les renverse ; les obstacles, elle les surmonte; le but elle l'atteint.

Quand le véritable esprit de la Révolution aura pénétré partout, quand on ne le combattra plus, quand la foi en lui sera complète, l'art grandiose verra grossir le nombre de ses prophètes et enfantera de nouveaux chefsd'œuvre. Ce n'est pas qu'il n'ait rien produit de nos jours, L'Allemagne a Beethoven, la France a Victor Hugo. Tous les deux sont les fils de cet esprit sublime de 89.

Entendons-nous bien, l'art dont je parle ne s'adresse pas à certaines classes privilégiées auxquelles d'ailleurs il ne conviendrait nullement; il s'adressera à l'humanité toute entière ; il sera le foyer où elle viendra réchauffer son cœur endolori; lasource où les nations s'abreuveront; la lumière vers laquelle accourront les peuples devenus frères ; il sera la consécration des idées engendrées par la France pour le bonheur des races futures ; il concourra à la création de ce paradis terrestre qui est encore à naître et qui naîtra quand la vérité gouvernera le monde.

Travaillons donc tous ensemble à l'éclosion de l'avenir ; pressons la marche du temps en accomplissant de bonnes et nobles choses; avançons bravement Élans la voie ouverte devant nous ; comme Jésus, montons sur la montagne, renions les pharisiens, chassons les vendeurs du temple ; puis allumons nos flambeaux aux flammes éternelles du vrai et projetons-en les clartés sur les masses profondes, sur les foules compactes, avides et deshéritées, qui demandent à vivre de cette vie intellectuelle et morale dont les joies élevées et pures sont inexprimables.

Gloire au grand art, gloire à ceux qui le propagent.

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