LA GUERRE
Le glaive au poing, les traits livides, à la bouche
Un hymne sombre et frémissant, Les deux bras étendus sur le globe, farouche,
Les pieds, les mains rouges de sang,
La guerre à travers la mêlée.
Où le soldat tombe e^. se tord*
Par sa propre rage aveuglée,
Conduit les peuples à la mort.
Elle aime les héros broyés par la mitraille,
La poudre, la flamme, les cris, Les coursiers foudroyés «ur le champ de bataille,
Les fuyards par le fer meurtris,
La charge, les strophes hurléeâ
Par d'innombrables bataillons.
Les phalanges amoncelées
Qui pourrissent dans les sillons.
Elle se plaît au choc des masses formidables, I
A l'éc roulement des remparts, Au vol des escadrons serrés, inabordables, |
Qui meurent sous leurs étendards ;
Elle veut les villes conquises»
L'incendie aux flancs des palais,
Les toits des maisons, des églises.
Troués à jour par les boulets.
Les plaines et les monts ne sauraient lui suffire» M lui faut encore les luers
Et les vaisseaux ^f^aats dont soudain on voit luire Le ventre sillonné d'éclairs , L'abordage, la voix des vagues Mêlée à dliorrihles clameurs, Les plaintes de plus en plus vagues De ceux qui disent : « Je me meurs I n
Que lui font les vieillards pleurant dans les ténèbres,
Les Tierges que le viol étreîntp Le rire des vainqueurs, et les accents funèbres
Des vaincus au re^j^ard éteint î
Le désespoir des fiancées,
Les sanglots des femmes en deuil,
Et les prières repoussées.
Et le meurtre sur chaque seuil?
Pour qu'on rensanglantât, le Seigneur lit la terre ;
Le massacre doit Feu vabir.
Debout 3 peuples! debout I Teifroyable mégère
Demande des corps à flétrir !
Dans la forêt, plus d'un convive
Attend pour dévorer vos os ;
Il est bon que la guerre vive.
N'est-ce pas, vautours et corbeaux?
Offres donc votre chair au tranchant des épées,
Nations et princes jaloux; Est-il rien de plus beau que des têtes coupées
Roulant sous les pattes des loups ?
Qu'importe si le sort des armes
Trahit le droit et la raison,
Et si les mères tout en larmes
Tremblent là-bas à Thorizon !
La marâtre aujourd'hui vous parlera de gloire
Et du triomphe de vos droits; Demain, elle inscrira vos crimes dans Thistoire
Et votre nom sur une croix I
Hàteis-vous d'entourer la vierge
Au sein infécond, mais puissant ; —
Allons» meunier» quitte la berge
Et va payer Timpût du sang !
4d PHn.OSOPHJE ET MUSIQUE
Dis adieu* pauTre pâtre, aux rochers, aux montagnes
Où paissent tes Ipoupiîaux soyeux !
Enfants des laboureurs^ dé5erte2 les campagnes
Où passent mille sons joyeux !
Le sabre vaut bien la charrue,
Les clairons priment les pipeaux ;
Pour ravager le^ champs, la rue.
Travailleur, combats sans repos I
Guerre funeste ! toi qui répands répouTaotc
Sur chaque génération.
Va! malgré tes grands airs, tu a'es que la servante
De Torgucil, de Tambition.
Tu n'es que Fimplacable esclave
De la tyrannie el du dol,
Toi dont nul obstacle uVntrave
Jusqu ici la course et le vol.
Âli I maudite soit Fheure où, déployant tes aile»
Sur Tunivers épouvanté, Tu pris et tu tordis dans tes serres cruelles
La justice et rhumanilé !
Maudite k jamais soit laurore
Où, le sein gonflé d'attentats,
Dans ton délire qu*on abhorre
Contre Dieu tu te révoltas !
Mais déjà le présent t'insulte, te menace.
Oui, ton rôie est près de finir.
Et des penseurs ont vu se contracter ta face Sous le souffle de l'avenir.
La civilisation dompte Petit à petit tes eflorts Et bientôt, couverte de honte, Tu t'enfuiras parmi les morts,
PHILOSOPinE ET ^^JSIQUE él
Les hommes si longtemps arrêtes par la force
Dans leur iiumenïîe ascension, Las de te suivre, enfin dédaigneront Tamorce
Tend ne à l'usurpulion.
Ils t'exileront a\'ec joie.
Toi qui Tus leur maîtresse un jour,
Et leur front que la haine ploie
Sera relevé par l'amour.
n approche, Tinstanl où ton œil sec et morne
Chargé des ombres du trépas.
Verra Tavènement de cet amour sans borne Que Jésus rêvait ici-bas ; Où le progrès a Tàrac fière.
Révolte du mal que tu fis, Te fera tomber en poussière Aux pieds mêmes du crucifix.
Alors point de moissons, point de cités brûlées,
Au bruit du tocsin, des tambours, Point de femmes courant, hâves, écheveïées.
Sous la gueule des canons lourds.
Tu plongeras dans les abîmes,
Tandis que sur les purs sommets,
Les arts, les sciences subliutes
Rayonneront seuls désormais.
Alors se confondront ensemble les patries
Dans un divin embrassemcnt.
Alors les libertés dès longtemps aguerries
Souriront au bleu firmament ;
Puis, marchant vers i'htre suprême.
Tranquille, le pas assure,
L'homme saura conmient on aime
Sur le sol devenu sacré.
(Paris, lflfl7).
En effet, la guerre, c'est la barbarie. La science et l'art, avi contraire, c'est le progrès, c'est la civilisation. Que resle-l-il de la guerre? Des ruines. Que reste-t-il de la civilisation? Des monuments. Ce simple rapprochement est une démonstration.
42 PHILOSOPHIE ET MUSIQITE
O peuples! quand brîscrez-vousvos glaives? quaad fondroz-vous vos canons? Quand, au rebours du chien delà fable qui abandonne la proie pour Fonribre, lùcherez-vous la fausse g'ioîre pour la vraie ? Quand permettrez-vous aux épis de mûrir tranquillement sur leurs sillons? Quand préfère rez-vous Tamour à la haine, le beau à un intén^t vulgaire et passager? Quand direz-vous aux ambitions : a Nous ne marcherons plus contre nos semblables? »
O peuples ! peuples dévoués et malheureux, c'est par leurs conqui^tes guerrières que les nations meurent, c'est par leurs conqutMes intellectuelles qu'elles vivent.
Préférez Kepler, Gœtbe, Beethoven au Grand Frédéric, Washington à un conquérant quelconque ; Corneille et Molière à Louis XIV, Jean Goujon, victime de la Saint-Barthélémy, à François I", victime de la débauche; Cuvier à Napoléon, Cîcéron et Juvénal à Jules César, Firdousià Cyrus; considérez Fo-hi, législateur de ia ('bine, Yen-ti, son premier agriculteur, Confutzée, à qui Ton doit la revision des Kinf^s (livres sacrés des Chinois), comme supérieurs à la cohue des Tchevu-Kue (rois combattants); rappelez-vous que s'il est bon, utile, nécessaire d'élever parfois de solides murailles pour se défendre contre les envahisseurs mongols ou autres, il est préférable de placer, entre les hommes et leurs folles passions, cette forteresse bien autrement sûre : la sagesse. N'admirez pas, chez le chantre David, le jeune meurtrier de Goliath à Tégal du vieillard qui composa les psaumes ; ne placez pas au même niveau les capitaines grecs qui ont ravagé la terre au lieu d'instruire ses habitants, et les Homère, les Eschyle, les Platon, les Socrate ; n'encensez pas le courage, si vénérable en soi, jusque dans ses excès les phis condamnables, et ne vous prosternez que devant le génie créateur, devant la lumière.
Que serait la Grèce ancienne malgré tant de com*
Googk
PHn^OSOPHIE ET MUSIQUE 43
bats gigantesques et tant de victoires^ sans ses poètes, ses architectes, ses sculpteurs, ses savants, ses philosophes, ses musieiens? Un empire détruit, rien de plus. Mais l'esprit de la Grèce, notre mère, survit à son beau corps mis en lambeaux par les guerres et les invasions* On disloqua, on dispersa ses membres souillés et meurtris, on déchira sa robe parsemée d'étoiles et on sVn partagea les morceaux ; mais les brigands qui Tout vaincue n'éteignirent pas la clarté qu'elle a répandue sur le monde. Wisigoths, VandaleSj Ostrogoths, Bulgares, Slaves, Arabes soufflèrent vainement sur cette clarté; sereine, elle pai'\dnt jusqu'à nous à travers les révolutions, les luttes fratricides^ la destruction, le carnage; elle nous éclaire encore, elle flotte sur une foule dVeuvres modernes plastiques, littéraires et musicales, soit qu'elle y pose des rayons ou qu'elle y laisse des reflets,
Gluck était grec. Gounod Test. 11 Test un peu dans les chœurs d'Ulysse et beaucoup dans Sapho.
Peut-être la formidable mélodie accouplée aux paroles du Dîes irœ par les créateurs du plain-chant, qui lui ont sans doute donné Tabsolulion, nous vient-elle de la Grèce, Quoi qu'il en soit, on ne comprend guère comment les Grecs, si intelligents, si instruits, si inventifs ne se sont jamais avises d'émettre simultanément des sons différents. L'harmonie, pour eux, c'était la succession gracieuse des sons ; la mesure était la valeur relative des syllabes. On le voit : ils n'avaient ni harmonie ni mesure dans le sens que nous protons aujourd'hui à ces mots.
On ne trouve dans Platon, dans Aristoxène, dans Pythagore , dans Plutarque, ni ailleurs, la moindre trace de ce que nous nommons harmonie ; les voix chantaient à Funisson ou à l'octave ; les instruments doublaient les voix, et ce que nous appelons maintenant parextension unisson.les Grecs l'appelaient: ensemblcj chœur. Us n'avaient pas, comme les nations européennes
modernes, une tonalité déterminée, unique, invariable ; Us comptaient quinze modes, dont Alipius fait le dénombrement et que Ptolémée réduit à sept. Rien de plus embrouillé que celte question des modes ; les anciens eux-mômes la comprenaient de différentes manières.
Les Grecs possédaient le genre diatonique, le genre chromatique qui se subdivisait en trois espèces, et le genre enharmonique. Leur échelle musicale se composait de quatre tétracordes joints de deux en deux ; il y avait disjonction entre le second et le troisième (on sait que, au rebours des Grecs, je compte du grave à l'aigu), et quand cette disjonction n'avait pas lieu, la note aiguë du deuxième tétracorde servait de note grave au tétracorde synnéménon qui s'introduisait dans le système en qualité de cinquième tétracorde ; la disjonclion, alors, s'établissait entre les tétracordes synnéménon et hypcrbolécn. Au-dessous des tétracordes était le la ou proslambanoménos, son le plus grave du diagramme. L'enthia était une suite de noies allant du grave à l'aigu ; Tanacamptos, au contraire, procédait de l'aigu au grave ; la double octave se nommait disdiapason; les sons bas avaient nom hypathoïdes, les sons moyens mézoïdes, les sons hauts nétoïdes.
Les Grecs pensaient que la musique influe sur les mœurs et ils avaient raison. Mais Platon proscrivait de sa république le mode lydien qu'il trouvait efféminé, et il avait tort, car ce n'est pas dans le mode qu'est la mollesse, c'est dans la pensée; les intervalles, quels qu'ils soient, ne sont que les bruits vagues et matériels à l'état fixe ; ils ne disent que ce que le compositeur leur fait dire, et un artiste habile sait se servir des pires éléments pour un but élevé. Beethoven, dans un de ses derniers quatuors, a tiré un parti admirable du mode lydien. Sur ce point, le républicain Beethoven battait le républicain Platon. A la vérité, ces deux grands hommes ne concevaient pas la république de la même manière.
Les modes moyens elaient le lydien, l'éolien, le phrygien, rionien, Je dorîen; pour des modes aigus on ajoutait à tous ces noms le mot hyper, sur: quant aux modes graves, on les laisail précéder du mot hj'po, sous; aiusi se trouvaient constitués les quinze modes auxquels, i>our ne rien omettre, il eonvieut de joindre Thyper-mixo-lydien, cité, je crois, par Euclide,
Le lecteur connaît Topinion de Platon et la mienne sur le mode lydien.
Le mode éolien était grave, étant asiatique ; le mode phrygien embouchait la trompette et se prêtait aux accenls belliqueux ; Platon prisait le mode dorien, un des plus anciens de la musique grecque ; sévère et majestueux, ce mode fut inventé par TUamaris de Thrace, qui avait eu la faiblesse de défier les Muses, ce qui prouve que Tamour-propre, cet aveugle, ne date pas d'hier. La mode dorien paraît avoir eu un caractère moins accusé que ses conlréres en harmonie.
La musique grecque , dans le principe, fut-elle uniquement rexagération de Taccent ? Le rhythme, Fintonalion furent-ils le résultat excessif de la quantité et du ton? Le musicien devint-il en quelque sorte Tenlumineur du poète? Les anciens chantaient sans doute beaucoup en parlant. Est-ce cette espèce de mélopée dont les acteurs allemands donnent une idée assez exacte, qu'on appela musique chez les Grecs ? Denys d'Halicarnasse penche pour rafiirmative et, s'il faut ajouter foi à ce queditBoèce, on supposera, sans s'écarter notablement de la vérité, que Tunique tétracordc que les Grecs possédassent quand la musique commença à poindre chez eux, ne servait qu'à rendre plus sensibles les inlonatious prises par le déclamateur.
Celte méthode menait tout droit au récitatif* Mais à ce premier tétracordc s'en joignirent successivement quatre autres; dés lors, les sons durent se préciser davantage ; les mélodies ne taixièrent pas à sortir du
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domaine restreint alïbcté à la déclamation, à s'accentuer, à prendre leur vol. Aussi les Grecs eurent-ils, outre certains monologues de leurs tragédies intitulés cantiques, des hymnes, des péans, des odes. Ils avaient des chansons pour tous les métiers, pour toutes les phases de la vie, pour tous les dieux : celle des tisserands s'appelait éline; celle des meuniers, épiaulie; celle des vendangeurs, soutenue par la flûte, épilène ; celle des ouvriers en laine, yule ; celle des nourrices, nunnie ; celle des moissonneurs , lytierse ; celle des amants, nomion; celle des tilles, harpallice. L'épithalame , gracieux et chaste, plein de souhaits et de rêves, s'arrêtait au seuil des nouveaux époux et murmurait : Soyez heureux!
On dansait en l'honneur des dieux sur le cantique hyporchema. La iule était destinée à Proserpine, le dithyramhe louait gaiement Bacchus sur le mode phrygien, la philélie s'adressait à Apollon , les upinges concernaient Diane, la triple déesse. Pour la joie , on avait le datis; pour la tristesse, le linos.
Les Grecs, dit -on, n'avaient pas moins de seize cent vingt notes désignées par des lettres qui, droites, renversées, penchées, couchées, indiquaient par leurs différentes positions des sons divers.
Aussi l'étude de la musique oflrait-elle des difficultés énormes. Les cinq tctracordes conjoints ou disjoints, accordés par quartes, avec leurs notes extrêmes invariables et leurs notes internes variables, les quinze modes, les seize cent vingt notes représentées par l'alphabet ; la nécessité de se confiner dans tel ou tel mode, rétendue du lexique musical, tout cela présentait des complications assez nombreuses pour que deux ou trois années de travail parussent indispensables à ceux qui voulaient se familiariser avec les rudiments de l'art. Et cependant tout cela péchait par la base, tout ce savoir n^était pas de la science et les efforts des artistes, des
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phiiosophes, des théoricieDs, échouaient sur quelque rocher aride loin de celle pierre précieuse inaperçue: Tagrégalion des sons.
Que Jupiter me pardonne si je fais tort aux anciens en altestant qu'ils ne connurent pas la musique instrumentale, bien qu'ils eussent la lyre, le psaltérion^ la cithare, le sambuca, qui obéissaient aux doigts et à l'archet et divers autres instruments appelés tuba, litnus, tibia, crcpitaculum, tympanum, cymbaluni, etc, qui accompagnaient les voix ou plutôt s'y unissaient. La musique instrumentale naquit avec rharmonie.
Comment, dira-t-on, les compositions dont les chants n'étaient point mesurés, pouvaient-elles être exécutées avec ensemble par une armée de chanteurs et d'instrumentistes ?
Voici :
Un coryphée, semblable en cela au cheval dont Buffon fait le portrait, frappait du pied la terre; sa main droite tombait avec fracas dans sa main gauche, ses sandales, garnies de bois ou de fer et ses mains nues, s'écarlant et se rapprochant violemment runedeFautrc, organisaient un tapage rhythmé qui, utile aux chanteurs et aux instrumentistes, devait plaire médiocrement aux assistants. Aujourd'hui, lorsque le chef d'orchestre s'ingénie de donner un coup d'archet sur son pupitre pour ramener renscmble qui s'esquive j les choristes en sont honteux et le public se fâche.
L'antiquité honorait les inventeurs et le talent comme on les honore de nos jours ; un téméraire ajoute une corde à la lyre, on le bannit; ne faut-il pas que le progrès serve à quelque chose? Alors comme à présent on prétait volontiers aux riches.
Voyezj certains auteurs attribuent Tinvention de la musique à Apollon , d'autres h Amphion, d'antres à Olympe, Malheureusement on Tattribue aussi à Mercure, et cela me taquine, car rémlssali'e aux quatre
ailes était le dieu des marehands et des voleurs, — impertinent synonyme, — et je ne voudrais pas lui devoir la musique et la lyre.
Si nous eûmes les gluckistcs et les piccinistcs, ne nous en vantons pas trop ; les Grecs n'eurent-ils pas les aristoscéniens et les pythagoriciens?
Se quereller au Heu d'agir, de produire, est une manie commune a tous les hommes. On discute fort les théories — la jalousie, Tenvie, la vanité aidant. Ecoutez Aristoxène : il prétend que Sapho est Finvcntrice du mode mixo-lydien; écoutez Plutarque : il assure que Pytoclide en est Tauleur, Est-ce Arisloxéne qui frustre Pytoclide ou Plutarque qui dérobe Sapho? La question vaut la peine dVlre examinée, bien que dans ce temps-là on n'eût pas encore inventé les droits d'auteur.
J'ai raconté, ailleurs, eonmient les orgaBisîeSj soit fortune, soit inspiration, imaginèrent dlnsérer çà et là des tierces dans les anli]jhonies. Ces tierces, ajoutées principalement à la note sensible vers la fm des airs, c'était la naissance du contrepoint qui est Tart de faire mouvoir ensemble deux ou plusieurs parties, d'après certaines régies fort rigoureuses; ces tierces ^ c*é tait le berceau de Tharmonie,
Le contrepoint grandit rapidement; il chargea d'un accord chaque note du cantus-Jirmus, Cela devenait excessivement lourd. Les notes de passage destinées à introduire des valeurs diflérentes dans les diverses parties coniiées aux chanleurs remédièrent à cet inconvénient. Est-ce alors que la nécessité de reposer les voix fit inventer les entrées successives, puis rimitation qui n'est pas autre chose qu'une phrase proposée par une voix et reproduite par une autre voix sur un degré quelconque de la gamme ? De là à la fugue et à l'imitation perpétuelle sous forme de canon il n'y avait pas loin, et comme il est dans la natme de Thomme
d'abuser de tout, on eut la constance de construire des canons à soixante parties réelles où s'étalaient à plaisir les artifices propres à ce genre de composition. Ce révoltant gaspillage, qu'on pourrait appeler a le grotesque sans le savoir », enchantait probablement les malheureux qui se le permettaient; mais la foule, mais les auditeurs dont le goût n'était pas absolument perverti ne devaient y voir qu'un chaos de sons, un désordre monstrueux, un étalage risible de moyens qui, s'ils fussent demeurés le point de mire des musiciens, eussent eu pour résultat l'anéantissement de l'art.
Eclos dans les rues, sous le porche des églises, sur les collines, au fond des bois, partout, le chant populaire, sorte d'engrais propre peut-être à féconder la science, fumier si l'on veut, mais fumier précieux, susceptible de communiquer sa chaleur même aux intelligences qui s'égarent ou se refroidissent dans les spéculations purement savantes, le chant populaire, dis-je, était seul capable d'apporter un remède à cette pléthomérie scientifique dont l'art se mourait.
Ne comprenant rien à certaines combinaisons bien au-dessus de sa portée et souvent oiseuses, le peuple» se moquant des règles musicales, s'appuyant sur l'instinct, sur le sentiment, sur les étemels élans du cœur, avait ses chansons à lui, chansons naïves qui parfois se haussaient jusqu'à l'idée religieuse et parfois aussi tournaient les choses saintes en ridicule. A Toccasion, ces chansons-là se gaussaient de ces bons moines, gros, gras, gourmands, hypocrites, pusillanimes et lascifs, dont on ne saurait assez rappeler le gosier toujours sec, la chair toujours faible, le ventre bondissant aux éclats d'un large rire, et les fredaines suffisamment gauloises. Outre le chant sentimental, héroïque à son heure, amoureux ou narquois, le chant burlesque s'affirmait donc à côté de l'art magistral. La plèbe longtemps comprimée, longtemps agenouillée, fatiguée
TïO PHILOSOPHIE ET MUSIQUE
de se traîner à terre dans cette posture gênante, lasse de se sentir dominée, se mit un jour à rire de ce qui Tavait jusque-là subjuguée^ et dès lors, ne fit plus trêve ii sa raillerie. Et Firrévérencieux mouvement dYipaules de l'esprit gaulois ébranla d'un seul coup le pouvoir illimité du clergé et la fausse science dont les coniposilrurs abusaient. La Renaissance vint arrêter le développement naturel du génie français qui, plein de sève, armé d'aiguillons comme l'abeille, non dénué de grandeur, était encore légèrement barbare. On se mit à contempler l'antiquité; ébloui par tant de clarté, on tourna le dos à l'avenir, au présent; on étudia le passé. Les anciens s'emparèrent de tous les esprits, se logèrent dans toutes les mémoires; ils envahirent, ils occupèrent le terrain intellectuel national, ils animèrent de leur souffle une multitude d'œuvres dans lesquelles les innombrables dieux de la mythologie prennent une place qui ne leur appartient plus : Jupiter se pavane dans le voisinage du Père Éternel, la blonde Vénus sourit à la Sainte-Vierge, Prométhée s'agite non loin du Christ, Homère dispute la palme à Dante, Platon, élève de Socrate (quel élève !), se faufile avec ses disciples et son maître parmi les apôtres étonnés, le Destin se promène bras dessus bras dessous avec Jéhovah; on rencontre Gérés dans les champs, on aperçoit distinctement Pomone dans les vergers; Phœbus reparaît dans le ciel, le soleil retrouve ses quatre chevaux : Ethon, Piroïs, Esiis, Phlégon; Garon, réintégré dans ses fonctions, rame sur le Styx et TAchéron; on retrouve les Nymphes, les Faunes, les Satyres, les Euménides; la lune redevient Hécate et voilà que Diane chasseresse parcourt les forêts. Le brave Terme habite les jardins ; la nature reprend le nom de Pan. Il ne manque plus à la France que de revêtir le péplum et la chlamyde. Cela viendra. Le théâtre va se fonder, et avec lui reparaîtront les tragédies, les
comédies, les costumes grecs et romains. En un mot, les arls demeureront tributaires d'Athènes et de Rome en attendant l'époque qui rendra à notre patrie son individualité compromise au contact du vieux monde. Au moment où Voltaire — succédant à Corneille, à La Fontaine, à Molière, à Racine, ces explorateurs de l'antiquité qui avaient bien aussi leur originalité pourtant, àFénelon, disgracié par Louis XIV pour avoir écrit Télémaque^ — publiait ses petits vers mythologiques et où J.-J. Rousseau composait son PygmalionyS\xy\ml un homme extraordinaire qui fut, dans l'art si diflicile de rendre la pensée par des sons, la plus haute, la plus complète expression de la Grèce : Gluck. Né dans le Haut-Palatinat en 1714? mort en Autriche, à Vienne, le 17 novembre 1787, Christophe Gluck fit ses pre* mières armes en Italie où il avait étudié la musique avec le religieux franciscain Martini. Peu remarqué 'd'abord, mal secondé par des librettistes sans mérite, il ne tarda pas à mettre la main sur un poète, Ranieri di Calzubigi, qui lui confia un scénario intitulé : Hélène et Paris. Accueilli avec enthousiasme, cet ouvrage, empreint d'une certaine largeur, ouvrit au musicien la voie qui lui convenait. On vivait depuis des siècles sur le territoire grec ; Gluck y vécut aussi. Arrivé à Paris en 1774» âgé par conséquent de soixante ans, il y donna Iphigénie en Aulide, Orphée, Armide, Iphigénie en Tauride, Alceste, un opéra-ballet : Oythère assiégé, et enfin sa dernière production : Echo et Narcisse. Gluck dut trouver chez nous une exécution satisfaisante, car l'Opéra, fondé naguère chez Baïf, rue des Fossés-Salnl- Victor, puis installé, en 1646, rue du Petit-Bourbon, par Mazarin, avait pris une importance réelle grâce à Lully, grâce à Rameau, deux maîtres dont les œuvres peu connues mériteraient de l'être davantage.
Mais, accablé par les ennuis qu'on lui suscita, par les intrigues et les criailleries dont il eut tant à souiTrir,
m PHILOSOPHIE ET MUSIQUE
Gluck prit la résolution de ne plus rien livrer à la publicité. Sa plume brisée, sa femme morte, il mourut bientôt lui-même d'un coup de sang, riche et seul, comme le remarque un de ses biographes.
Quelle que soit la valeur des génies qui naîtront, nul d'cnfre eux ne diminuera la gloire de Gluck. Le premier acte d'Alceste marque le point culminant où Tart puisse atteindre; c'est le réel et l'au-delà dans toute leur puissance. Iphigénie en Tauride se maintient à cette hauteur. Orphée est une page sublime.
Ayant à faire chanter celui devant lequel la cime mouvante des forêts se prosternait, le prenant pour un dieu sans doute; celui dont la lyre suspendait le cours des fleuves attentifs, captivait les bêtes féroces redevenues inoflensives, arrachait des larmes aux rochers et parvenait à attendrir les divinités infernales, Gluck ne mit aux lèvres de son héros que des accents émus, profonds, désolés, déchirants. Orphée oblige Cerbère et les spectres, et les larves, à lui laisser franchir le seuil des Enfers et pénétrer malgré eux dans les Champs-Elysées. Les ombres heureuses errent au bord des ruisseaux où coule une onde toujours pure, dans les prairies couvertes de fleurs éternelles, sous les feuillages diversement nuancés, éclairés par une douce lumière, par une lumière calme, reposante, favorable aux Ames que ne tourmentent plus les épreuves de la vie,., 11 cherche Eurydice... Comment la découvrir? Inquiet, il interroge les ombres pâles et mélancoliques qui glissent sans bruit sur les herbes embaumées. Quelle anxiété! Et cependant, Orphée, gagné par toute cette sérénité qui l'environne, ose à peine élever la voix tant il a peur de troubler le repos de ces formes vaporeuses, tant il craint de voir s'évanouir sa dernière espérance,
O merveilleux artiste !
£n signalant cet air extraordinaire, unique, je n'ai
certes pas la prétention de faire un choix. Orphée est admirable d'un bout à l'autre, et je rappelle avec émotion la touchante musique adaptée à ces paroles, à ces vers étonnants qui eussent peut-être égayé Rabelais :
Objet de mon amour, Je te demande au jour,
Avant l'aurore; Et quand le jour s'enfuit, Ma voix, pendant la nuit, T'appelle encore.
D'où il résulte, ce semble, qu'Orphée ne redemande Eurydice que pendant la nuit. Et les convenances, cher poète ! — Il fallait que Gluck eût l'inspiration robuste pour composer de si large musique sur de pareilles niaiseries. Telles sont pourtant les intolérables fadeurs, les sottises amphigouriques qui ont permis au vrai penseur, au musicien, de répandre sur le monde charmé les tendresses et la poésie de son âme!
Gluck disparu, l'influence grecque se fait de moins en moins sentir, la musique devient allemande en Allemagne, italienne en Italie, française en France. La Révolution, qui n'était peut-être à son début que le triomphe de la morale évangélique et son avènement dans les lois, va avoir son contre-coup dans la révolution artistique qui s'opérera au xix« siècle. Méhul écrit bien Stralonice, Spontini — trait-d'union entre Gluck et Rossini, — écrit bien la Vestale, mais ces retours isolés vers un passé devenu absolument étranger à nos mœurs, à nos idées, à nos inspirations^ et dont une secousse violente nous a séparés pour toujours, ne piquent nullement notre curiosité.
Deux compositeurs, Berlioz, Gounod, ont tenté récemment au théâtre une résurrection impossible ; Berlioz par la représentation des Troyens, Gounod par celle de Sapho. Aucune de ces remarquables partitions j
-nmr I
composées sur des poèmes dont les sujets grandioses mais trop connus laissèrent le public indifférent, n'ont pu malgré leur valeur se maintenir au répertoire. L'une et l'autre, après un nombre fort restreint de représentations à peine suivies, disparurent et furent remplacées p^ des opéras plus ou moins nouveaux qui ne les valaient musicalement, sous aucun rapport.
Or, les partitions précitées étant d'une beauté tout à fait supérieure, que doit-on conclure de leur insuccès, sinon qu'Enée et Didon, Phaon et Sapho, les Troyens, les Carthaginois, les Grecs, leurs aventures et leurs amours, ne nous promettent plus la moindre parcelle de ce plaisir si nécessaire à la foule qui fréquente les spectacles : l'imprévu, nous fatiguent, nous ennuient.
S'il est grand temps que l'antiquité se repose, l'heure est-elle proche où le christianisme occupera la scène? Je vois dans l'élément chrétien une source presque inépuisable de drames lyriques, soit qu'on fasse entrer le Catholicisme en lutte avec le Paganisme, comme dans le beau livre de Chateaubriand, les Martyrs, soit que, revenant en quelque sorte aux anciens Mystères, une poésie et une musique sublimes expriment les souffrances de THomme-Dieu.
Mais ce qui fut permis naguère ne le serait pas aujourd'hui. Nul de nous ne verra représenter le drame des drames : la Passion. Nul ne verra se dresser sur les planches la grande croix aux bras sanglants. Nul n'y verra paraître la robe sans tache du Fils. Notre siècle menteur se révolterait contre le divin maître tançant les hypocrites de son temps ; nos moralistes à courte vue ne souffriraient pas que Jésus protégeât la femme adultère ; les athées ricaneraient en entendant parler de l'enfer, du ciel, de Dieu; ils ne comprendraient point que la résurrection de Lazare est la régénération de l'homme par la foi. Le rachat du monde par Jésus serait mal vu par ceux de nos gens, —
et ils sont nombreux, — qui ne consultent que leur intérêt. Les faux dévots ne manqueraient pas de crier au scandale, les marchands du temple se sentiraient gênés. La douce Madeleine versant des parfums sur les pieds du Sauveur serait couverte de quolibets. La modestie de saint Jean ferait sourire M. Zola. Il est vrai que le rôle de Judas et celui du malin esprit seraient parfaitement compris, mais cela ne siiffirait pas. Que diraient nos compatriotes lorsque le Christ, sortant du tombeau le troisième jour, renaissant pour Péternité, s'élèverait triomphant vers son père ?
Avant i83o, le Christianisme n'avait pas inspiré un seul opéra digne de lui. Depuis nous avons vu Robert le Diable^ une légende, et les Huguenots, une page d'histoire.
Oublierions-nous enfin la Grèce? Non, nous avons Sapho et les Trojyens.
A mon avis, Sapho est la plus belle partition de Gounod. Comme Racine dans Phèdre, Gounod mêle dans cette œuvre rayonnante ses sentiments chrétiens à des inspirations, à des souvenirs païens; il ajoute aux reflets antiques dont sa musique s'illumine, une mélancolie, une rêverie toutes modernes ; il christianise la Grèce, quoiqu'il la voie un peu par les yeux de Gluck, notamment dans certaine prière. Toutefois, l'individualité de Gounod s'accuse énergiquenient dans Sapho, ouvrage infiniment supérieur à Faust^ à Ulysse et même à Ja Nonne sanglante. Que Faust poursuive sa course triomphale, je ne demande pias mieux; mais cela ne m'empêche pas de lui préférer Sapho. Mon admiration ne va pas toujours où va le succès.
Je n'ai pas à revenir ici sur la longue analyse que je fis de Sapho lors de son apparition; pourtant, je ne puis m'empêcher de signaler de nouveau le superbe final du premier acte, le délicieux début du second, et la noble, la touchante mélodie que la grande Lesbienne,
dédaignée par Phaon qu'elle aime, chante avant de se précipiter dans la mer. C'est puissant, magnifique.
Le public ne connaît vraiment pas les Trojyens. Pourquoi? Eh! mon Dieu, parce que Berlioz était encore vivant quand M. Garvalho monta cette pièce, n fallait à nos graves amateurs le bruit qui se fit autour de la Damnation de Faust pour les obliger à prêter leur attention à un homme dont le double malheur était d'ôtre Français et de ne pas être mort.
Il n'existe actuellement à Paris aucun théâtre où puissent être représentées des œuvres de cette envergure. A l'Opéra-Comique, elles ne seraient pas à leur place ; à l'Opéra , elles n'aboutiraient pas . Aucun directeur ne diffère de ses devanciers. On n'y veut que des réputations toutes faites et de fortes recettes. De là rimpossibilité de sortir du statu quo ridicule auquel on nous condamne, qui fait rire les étrangers à nos dépens et dont les compositeurs, le public et l'art ont cruellement à souffrir.
Sans l'ancien Théâtre-Lyrique, sans M. Garvalho, sans le Journal des Débats surtout, nous n'eussions jamais eu les Troyens. On sait le mot de Berlioz au moment suprême : « On va donc jouer ma musique ! » En effet, il était indispensable que le fondateur de TEcoIc romantique musicale mourût pour que sa musique passât et fût goûtée.
Berlioz, lui aussi, marche çà et là sur les traces de Gluck, mais comme Beethoven marcha sur celles d'Haydn, de Mozart; comme Bichard Wagner marcha sur celles de Weber — je veux dire en signant son œuvre à chaque ligne.
Quand j'aurai cité les beaux chœurs chantés au premier acte des Troyens^ l'air si noble d'Enée, la chasse qui, je ne sais pourquoi, ne fut exécutée qu'à la première représentation , le fameux septuor, le ravissant duo entre Enée et Didon, le quatrième et le
cinquième actes tout entiers, je noterai un chœur dansé qui, à lui seul, eût fait la fortune d'un ouvrage de Félicien David : c'est le pas des Aimées. Ces femmes, dont le nom signifie savantes^ improvisent des vers, chantent et dansent dans les fêtes publiques. Qu'elles ne soient pas trop instruites, je n'en répondrais pas* Pour plaire aux Orientaux, il faut qu'elles aient, outre l'inspiration et le savoir, la grâce des mouvements et la pureté des formes. La beauté est un ingrédient qui doit s'ajouter à leur mérite et elles sont obligées de charmer autant par le sourire des lèvres que par l'imagination, ce sourire de l'esprit. D'ailleurs, les Aimées brillent pour tout le monde et il y en a pour les différentes classes de la société. En cette circonstance comme en beaucoup d'autres, Berlioz spiritualise la volupté ; il ouvre au réel la porte de l'idéal ; bravo, maître !
La musique ne prit part qu'indirectement aux expositions universelles qui eurent lieu à Londres en i85ï, à Paris en i855 et 1867. Il n'en fut pas ainsi en 1878, Des concerts officiels, fort bien organisés et magistralement dirigés i)ar M. Edouard Colonne, permirent aux compositeurs français et étrangers de se produire dans de bonnes conditions. On comprit alors combien il existe de talents presque ou totalement inconnus sur cette noble terre de France. Cent vingt partitions inédites, si je ne me trompe, parvinrent au Comité chargé de faire un choix parmi elles. Certes, ces partitions n'étaient pas toutes intéressantes. Beaucoup furent écartées après une lecture et avec raison. D'autres, au contraire, favorablement accueillies, se virent admises à l'Exposition. Quelques-unes, reçues avec transport, prouvèrent que plusieurs de nos musiciens jouiraient d'une juste célébrité s'ils avaient les mojcns d'aborder le théâtre ou si, fatigués de solliciter vainement les directeurs de nos sociétés orchestrales, ils ne finissaient pas par rester chez eux, découragés.
Eh bien ! la Grèce eut encore un rôle dans ces beaux concerts. Des fragments des Troyens y prirent place ; on y entendit une Sapho composée par Fauteur de cette étude. Exécutée plus tard aux concerts du Châtelet, puis à la Société des concerts du Conservatoire, ma Sapho sera-t-elle le dernier écho du génie grec dans l'art musical français? Je ne sais; mais j'avoue avoir bu avec avidité au sein splendide, élernellement jeune et généreux, auquel toutes les nations se sont abreuvées.
Ah! si nous pouvions oublier les discordes, les guerres, nous consacrer à la science, à l'art, vivre enfin!!!,.. Ciel! qu'entends-je? Hélas! c'est encore le bruit du canon.
DE QUELQUES OPINIONS RELATIVES A LA MUSl I )■
Si quelque musicien instruit recueillait, nnulysaîl, comparait les innombrables idées émises sur hi niusiciue depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, il ferai» un livre bien curieux.
Les anciens accordaient une puissance e:ïcefisive, presque illimitée, à Fart musical, lequel pointant n'a guère commencé d'exister qu'au moyen âge. Lrs;iiiU'nrs chinois, si j'en crois le P. Amiot, missionnaire à Pikin vers l'an 1776, disent positivement : « L'mth it luir' musique pouvait faire descendre du ciel sur la inre les esprits supérieurs ; elle pouvait évoquer 1* s nnibirs des ancêtres ; elle inspirait aux hommes l'ann mu- (h* la vertu et les portait à la pratique de leurs (h ^r^its, Veut-on savoir, ajoute-t-il, si un royaume tsi ïnvn gouverné, si les mœurs de ceux qui l'habiu ni sont bonnes ou mauvaises? Qu'on examine la musiqin* iiui y a cours. »
Huit cents ans avant la naissance d'Amphîon. Koiici, causant avec Œum, s'écriait : c( Quand je fais ri sonner les pierres sonores de mon King, les animaux viennent se ranger autour de moi. » Plus tard la Grèce. 1 ciu hrrissant sur la Chine, assure que le fils d'AntinjK^ altendrissait les pierres qui, émues et obéissantes, venait ni se placer d'elles-mêmes à l'endroit voulu pour drvi nir, en se réunissant, les murs de Thèbes. GonfuLz<'<\ avant entendu certain morceau composé et exécuté par Koiici,
flO PHILOSOPHIE ET MUSIQUE
fut trois mois sans pouvoir penser à autre chose. Il en perdit le boire et le manger.
Une partie de la nation égyptienne prêtait à la musique une origine céleste, tandis qu'une autre partie de cet te même nation la considérait comme une invention satanique, comme une création du mauvais principe.
Platon, convaincu de la nécessité de calmer les passions au lieu de les exciter, reconnaît que la musique, dirigée parla philosophie, est un des plus beaux présents du Ciel, une des plus belles institutions des hommes. En cela Platon a raison. Mais il affirme que « Temploi des instruments sans voix est une barbarie et un charlatanisme, » et il se trompe. Il se trompe aussi quand il repousse certains modes dont l'influence sur les mœurs lui parait désastreuse; cette fôcheuse influence doit être attribuée aux sentiments bas, aux conceptions voluptueuses ou lascives du compositeur, non aux éléments matériels dont il dispose, aux modes dont il se sert.
Les Indiens avaient divinisé les sons et Snaragrâma était la déesse de leur gamme. Une ancienne mélodie consumait celui qui la chantait ; une autre mélodie appelée maid malaar rang attirait, rassemblait les nuages, et faisait tomber une pluie abondante sur les moissons. Ce système d'arrosage était facile, commode et peu dispendieux ; tout dégénère ! Un chanteur célèbre, Mia-Tusine, entonnait-il un chant consacré à la Nuit, aussitôt le soleil disparaissait. Josué arrêtait le grand astre, Mia-Tusine l'escamotait. Au fond de ces imaginations, de ces contes, de ces légendes, il y avait une étrange vénération pour la musique. Or, la Musique si estimée autrefois, a-t-elle aujourd'hui la place qui lui convient? L'aime-t-on, l'admire-t-on, la respecte-t-on assez ? Cette noble sœur de la Poésie inspire-t-elle à la foule des passions bien vraies, bien profondes? Bach, Gluck, Méhul, Beethoven, Berlioz ont-ils en effet l'oreille
du public? L'administrateur, Tindustriel, le commerçant, le courtier, le savant, le philosophe, l'ouvrier, la femme à la mode, le poète sentent-ils, apprécient-ils vraiment les merveilleuses beautés dont l'art musical est si prodigue? Ne vîtes- vous jamais l'amateur sérietix s'endormir aux beaux endroits et se réveiller tout guilleret au moindre rigodon? Applaudit-on avec un égal enthousiasme les belles choses et les choses brillantes, et se douterait-on, en voyant le succès obtenu par certaines élucubrations, que l'homme, comme la nature, a horreur du vide?
Que de paradoxes ne débite-t-onpas quotidiennement sur la musique dans les journaux, dans les revues, dans les livres, dans les salons, dans les rues, dans les cafés, partout ! Quel tohu-bohu de niaiseries prétentieuses, ridicules, extravagantes! Que de faussetés pour une vérité! que de ténèbres pour un rayon! Cependant tout le monde se croit apte à juger une œuvre musicale quelconque ; chacun, prenant bravement son gottt pour une appréciation, argue de sa manière de sentir qu'il prétend transformer en critérium, comme si l'instinct ou même le sentiment individuel pouvait remplacer la manière de voir reposant sur certains principes, sur la science, sur l'analyse, sur une critique impartiale et raisonnée, sur les tendances éternelles et fondamentales de l'art I
Voulez- vous un échantillon de ce qui s'écrit et se dit journellement sur la musique ? Ecoutez :
« La science étouffe l'inspiration.
« Contrepoint, imitation, canon, fugue — fariboles, « vieilleries dont on ne se sert plus! instruments « démodés, dangereux, propres à donner des entorses « au génie !
€ Des dispositions naturelles, un peu d'harmonie, « la connaissance des voix et la pratique suffisent à a l'éclosion d'un maître.
c( Les intelligences supérieures n'ont que faire du a bagage scientifique des pédants.
« Rossini s'en est passé.
a L'Italie s'en passe.
<( L* Allemagne, à la vérité, se montre avide de ft connaissances techniques ; le savoir l'affole ; aussi, la (( vieille étudiante s'égare- 1- elle dans le dédale des a combinaisons oiseuses. Beethoven, qu'on vante à a tout propos, trouve-t-il de ces mélodies enchante- « resses dont l'Italie regorge?
a La France perd déjà par son application au a travail la légèreté d'esprit qui la rendit si fameuse « au beau temps d'Adolphe Adam.
« A quoi la musique est-elle bonne sinon à cha- « touiller agréablement l'oreille, à bercer voluptueuse- « ment ceux qui ont bien dîné, à rendre un peu ft dV airain aux conversations commencées?
« La musique, matérielle et sensuelle, ne pense « point.
« N'ayant pas de signification précise, elle s'apet plique indistinctement à ceci ou à cela.
a Plaît-elle? on la proclame excellente; déplaît- «t elle ? on la déclare détestable. Elle subit l'influence u de la mode ; le frais vêtement d'hier, fripé aujour- « d'hui, ne sera plus demain qu'une guenille !
« Le plain-chant seul convient à l'église.
a Au théâtre, l'idée dont sort le poème, le sujet, a Tac lion, la déclamation, la prosodie, la couleur, la a situation^ les types ou les caractères des personnages, (c le lieu de la scène, l'époque où se développe le <( drame , le rhythme , l'harmonie , l'orchestration , « Tinslrumentation, sont des éléments secondaires « dont le compositeur se préoccupe trop, en général. »
Une après-midi, circulant dans Paris un livre à la main (j'avais alors l'habitude de lire en marchant), je rencontrai Clapisson. Quoi! me dit-il après avoir regardé
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ce que je lisais, vous étudiez l'histoire, vous, un musicien! A quoi bon? — A savoir ce que je fais, lui répondis-je. — Bah ! ce qu'on ne sait pas on le devine, répartit Clapisson qui ne passa jamais, lui, pour avoir deviné quoi que ce soit.
Entre les esprits incultes et les esprits cultivés se placent les esprits systématiques.
Un jeune compositeur, qui demeurera jeune sans recourir à l'eau de Jouvence, s'écriait un matin en causant avec moi : — On cherche d'abord sa mélodie ; puis, lorsqu'on l'a trouvée, on y adapte une harmonie choisie, piquante, inattendue !!...
Vraiment ?
Gluck prétendait rendre la musique esclave de la parole ; il voulait qu'elle fût strictement l'expression du mot ; rien de moins, rien de plus. Si Gluck ne s'était pas presque toujours écarté de son programme, nous n'aurions ni Orphée, ni Alceste, ni Iphigénie en Tauride. Heureusement le génie franchit à son insu les cercles où voudraient l'enfermer les systèmes.
Critiquant Gluck sous ce rapport, Berlioz écrivait jadis dans son autobiographie, si je ne me trompe : « Ne restreignons pas la musique, étendons-la au contraire et laissons-lui toute sa puissance », En revanche et par une contradiction bizarre, Berlioz, qui avait une si haute idée de son art, soutenait que le beau est une affaire de goût, de tempérament, que ce qui satisfait celui-ci mécontente celui-là, et que, conséquemment, le beau ne saurait être défini. Je me permets de mettre en doute l'exactitude de ce raisonnement.
Après les vrais connaisseurs, viennent les faux connaisseurs, et ceux-ci me paraissent assez amusants.
Me trouvant un soir chez un de nos meilleurs historiens, lequel passait pour un amateur distingué quoiqu'il eût écrit, jadis, une page fulminante conLre le Bai'bier deSéville — celui de Rossini, s'il vous plaJt — je
m'avisai de lui jouer un tour de ma façon. Il était question de phrases musicales carrées et mon antagoniste alïirmait que Tirrégularité dans le nombre des mesures avaîl quelque chose d'insupportable et qu'il fallait qu'elles se succédassent invariablement de quatre en quatre. Je lui fis observer que Mozart et Beethoven avaient trouvé beaucoup de motifs non carrés, dont la beauté me semblait inattaquable.
Je me mis au piano pour lui en faire entendre plusieurs ; il les critiquait tous de parti pris. Fatigué de tant d^obstination, je lui jouai un dernier thème. « Sans doute î ce passage est joli, me dit-il, mais on se sent mal à Taise en Técoutant et, pourvu qu'on ait Foreille un peu délicate, on s'aperçoit de suite qu'il n'est pas carré. » Or, le passage en question l'était absolument !
Ouvrez les Nouçelles méditations poétiques de Lamartine (qui a écrit sur la musique une page que je n'oserais qualifier ici par respect pour le grand poète), et vous trouverez, au commentaire des Préludes^ la réflexion suivante : <( La poésie n'était plus pour moi (en i8ii2) qu'un délassement littéraire ; ce n'était plus le déchirement sonore de mon cœur. J'écrivais encore de teuips en temps, mais comme poète, non plus conmie homme. J'écrivis les Préludes dans cette disposition d'esprit. C'était une sonate de poésie. » Ainsi voilà qui est entendu : une sonate ne saurait être le déchirement sonore du cœur. Presque tous les poètes ont jugé la musique avec cette intelligence et cette impartialité.
Oii attribue ce singulier aphorisme à Théophile Gautier : « La musique est le moins désagréable de tous les bruits. »
Enfin les théoriciens, les savants, les artistes, le public frivole, la foule ignorante, les amateurs, la critique indépendante et celle qui ne l'est pas, c'est à qui exhibera les jugements les moins raisonnables, les appréciations les plus bizarres, les préjugés les plus
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injustifiables. Dès qu'il s'agit de musique on se croit tout permis; c'est à fendre Tâme ou à faire éclater de rire.
Un écrivain assez distingué pour pouvoir signer un de ses livres : Un homme de rien^ osait écrire, il y a une vingtaine d'années :
a Et après tout, qu'est-ce que la postérité pour un compositeur ? Où commence* t-elle ? où fini t-e lie ?ju9qu*à quel point le beau absolu, en musique, est-il séparable de ce beau relatif qui tient aux goûts particuliers de chaque génération et qui disparaît avec elle? quel compositeur peut se fiattrr de vivre, je ne dis pas chez les érudits, mais dans les masses, cent ans de plus que tel chanteur dont la voix a popularisé ses inspirations? Talma mort, on lit encore Racine, et il reste beau quoique dépouillé d'une partie de son prestige; le gondolier qui chante les vers du Tasse sait que ce sont les vers du Tasse, Qui lit aujourd'hui Tancréde, ce délicieux opéra? » Et notre Homme de rien ajoute quelques lignes plus bas : « Des quarante-huit ouvrages de Rossini, dont trente-sept opéras, combien en reste-t-il aujourd'hui à la scène, et combien en restera-t-il dans cinquante ans? Et cependant nul homme n'a remporté de plus grands et de plus légitimes triomphes; mais le temps, qui dévore tant de gloires, est insatiable de gloires musicales. Ici la fragilité est en proportion même de l'éclat..* » L'auteur de ce passage parait tenir à la fragilité des gloires musicales, car il s'exprime ainsi dans une biographie de Cherubini : « ... et cependant, soit qu'il ail manqué (Cherubini), de ce fe ne sais quoi que ne donne pas la science la plus parfaite du contre-point, soit ejffet naturel de lajragilité des gloires musicales et des variations du , goût en cette matière.,,, il est certain que de tous ses ouvrages, dont quelques-uns firent une sensation profonde à leur apparition, pas un ne s'est maintenu au théâtre. »
Non, messieurs les raisonneurs, la musique n'est pas
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seulement un art d'agrément. Si elle n'était que cela, elle ne vaudrait pas la peine qu'on prend pour elle ; non, la musique ne doit pas viser exclusivement à chatouiller Foreille ; sa mission consiste au contraire à tourner riniiïianité du côté des jouissances idéales et à l'arracher aux plaisirs sensuels; non, l'inspiration ne tient pas lieu de tout, car l'inspiration qui n'est pas soutenue par le savoir n'exerce qu'une action incomplète et momentanée sur les masses ; elle voit d'heure en heure se restreindre ses limites, elle perd peu à peu de sa force, elle finit par se paralyser tout à fait. Oh ! non, la science n'est point inutile, elle aide le musicien à formuler ses chants, à les développer, à les embellir, à les transporter dans une sphère élevée revêtus d'une forme spendide ; ce n'est pas uniquement la science musicale, c'est la science universelle que le compositeur doit interroger. Le contre-point, l'imitation, le canon, la fugue, qu'est-ce, sinon l'art du mouvement? Dire que les dispositions naturelles, une teinte d'harmonie, la connnaissance des voix et la pratique suffisent pour devenir un maître, c'est (lire une sottise ; sans études sérieuses continuées durant toute la vie, pas de talent sérieux, pas de productions immortelles. Si Rossini, servi par une admirable organisation, a fait fi du savoir envié par tant d'autres, il ne faut pas l'en féliciter. Quant à moi, je ne puis îu'empêcher de le plaindre et je regrette amèrement que cet admirable génie ait cru pouvoir se dispenser d*apprendre, dès sa jeunesse, ce que Mozart n'ignorait point. Que d'œuvres prodigieuses n'eût-il pas enfantées si la science fût venue les compléter ! Malheureusement son exemple a été suivi par l'Italie musicale tout entière, et de riches, de magnifiques organisations sont venues se briser contre cet écueil terrible : des études superficielles. Bellini, Donizetti, Mercadante, Carafa sont des artistes bien doués, non de grands artistes. L'Allemagne laborieuse possède ce qui manque à l'Italie : la volonté
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persévérante, la patience, la continuité d'efforts qui ne se lassent point ; aussi voyons-nous s'élever au-delà du Rhin certaines réputations inattaquables que le temps respecte. Le vieillard à la faulx peut tourner et retourner son sablier, il ne verra pas tomber en ruines les monuments musicaux de la Germanie. D'ailleurs, ce qui était beau hier Test aujourd'hui, le sera demain, le sera toujours ; le beau est plus indestructible que le granit. Qu'importent les afiirmations ambitieuses du vulgaire ? J'ai connu une dame qui détestait la forêt de Fontai* nebleau; cette aversion incompréhensible pour les arbres séculaires et pour les roches pittoresques empêche-t-elle la forêt de Fontainebleau d'être admirable et admirée ?
Il ne me semble pas que Bach, Haendel^ Scarlatti, Gluck, Mozart, Méhul, Grétry, Spontini, Sacchim, Weber, etc., etc., aient perdu de leur mérite parce que la mort a passé sur eux et le temps sur leurs partitions.
Loin de là. L'éloignement met en relief leurs ouvrages, expression vraie et belle d'une époque déter^ minée, d'un courant d'idées particulier à tel ou tel siècle, à tel ou tel individu, à telle ou telle nation. Leurs chefs-d'œuvre se dégagent des broussailles du passé, ils grandissent encore ! bientôt ils planent dans l'espace illimité. Montent-ils de la terre ? descendent-ils du ciel ? on ne sait ; ils se montrent alors aux yeux de tous ce qu'ils sont en vérité pour l'art : des étoiles de première grandeur, et, du point où ils apparaissent, ils jettent à l'intelligence, abîme plus profond que le gouffre azuré, leur éblouissante lumière.
A ceux qui prétendent que la musique ne pense pas, je demande sans hésiter ce qu'elle fait ? Ses lettres sont des notes, ses mots des accords, et avec ces notes et ces accords elle exprime tout. La mélodie c'est la pensée ; l'harmonie, c'est le milieu d'où la phrase musicale jaillit ; conclusion : la mélodie et l'harmonie doivent arri-
ver ensemble à Tesprit et demeurer unies. Une harmonie quelconque, choisie, piquante, inattendue, trouvée après coup ne sera guère en général qu'un jeu d'esprit, quelque chose comme un mouchoir auquel on a fait un trou pour y mettre une reprise.
La musique, semblable en cela aux autres arts, se sert des sens pour arriver à l'esprit. Peut-être, en y réilcchissant, la trouverait-on encore moins matérielle que la parole même. En effet, le son sort de la matière et il agît sur la matière, mais il n'est pas matière et il n'exprime rien qui le soit; or, le mot, lui, désigne d'abord un objet physique avant de s'inmiatérialiser ; il s'appuie sur le réel avant de s'élancer vers les régions de ridéal; il est corps avant d'être esprit.
Continuant à combattre les idées citées au début de ce chapitre? je dirai qu'une réunion de pensées mélodiques ne constitue pas plus une partition qu'une réunion de pensées ne constitue un livre. La mélodie, autrement dit la pensée musicale^ si importante d'ailleurs, n'est pourtant qu'un détail relativement à l'idée, au sujet, à l'action, à la déclamation, à la prosodie, à la couleur, à la situation, aux types, aux caractères des personnages, au lieu de la scène, à l'époque où se développe le drame, au rhythme, à l'harmonie, à l'orchestration, à l'instrumentation. La mélodie doit émaner de Tenscmble de ces éléments multiples ; il me serait facile de le démontrer, de le prouver; elle n'est donc pas aussi libre qu'on le suppose, bien qu'elle soit en quelque sorte l'âme de cet ensemble.
Quant à la prétendue fragilité des gloires musicales dont il a été question ci-dessus, je ne la vois pas, et je nie absolument que les petites dents de la mode ou les longues dents du temps aient la moindre prise sur les œuvres laissées par les Bach, les Mozart, les Méhul, les "Beethoven.
Si on ne lit plus Tancrèdey c'est peut-être la faute de
Tancrède ; c'est peut-être aussi celle du public qui ne sait pas lire. Mais on joue toujours Don Juan qui date d'un siècle ; la Serça padrona figurait récemment sur Taffiche du théâtre Italien ; les oratorios de Hœndel s'exécutent à tour de rôle en Allemagne, en Angleterre, en Amérique ; dans cent ans les messes, les cantates de Bach seront aussi populaires que le sont devenues ses belles fugues ; le Joseph, de Méhul, demeure au répertoire de tous les théâtres allemands; la Création du mondey les Saisons ne vieillissent pas et ne sauraient vieillir. Nous n'aimons, en France, ni la tragédie, ni les Grecs, ni les Romains, et, cependant, qu'il prenne fantaisie à un directeur de monter convenablement les ouvrages de Gluck, de réunir certains artistes capables de les interpréter, et vous verrez aussitôt tout Paris, toute l'Europe se presser aux représentations de ces ouvrages. Que de fois François Delsarte n'a-t-il pas ému, transporté des milliers d'auditeurs en déclamant, en chantant quelque scène de Gluck. Il était sûr du succès lorsqu'il disait le magnifique passage qui commence par ce vers :
Le calme rentre dans mon cœur t
Quel calme que celui du parricide Oreste, poursuivi, torturé par le remords et s'affaissant sous le poids de ses souvenirs ! Ce calme terrible fait frémir et, en écoutant la voix, et en percevant les accents tumultueux de l'alto qui dit avec tant d'énergie qu'Oreste est mal apaisé, l'âme humaine se sent remuée jusqu'en ses profondeurs. Ces beautés-là sont éternelles au même titre que les passions, et ceux qui ont le malheur de ne pas les comprendre ou les sentir ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes.
Une dernière observation.
Si la langue musicale se modifie, la langue parlée ne se modifie pas moins, et il est certainement aussi diffî-
cîle de se familiariser avec Rabelais qu'avec Palestrina. Les gens instruits seuls entendent le grand philosophe et le grand musicien. Après? En quoi l'ignorance de la foule nuit-elle à Rabelais, à Palestrina? J'avoue ne pas le voir.
Les lecteurs qui ne savent pas le grec n'empêche* ront pas Eschyle d'exister 5 de vivre plus longtemps qu^eux et d'être immorteL
ROSSINI, BEETHOVEN ET l'ÉCOLE ITALIENNE GONTEMPORAIKE
Parmi les droits féodaux, il y en avait un particulièrement monstrueux, c'était le droit de bris. Vous vous rappelez en quoi il consistait? Un vaisseau échouait-il sur la terre d'un seigneur, notre homme s'en emparait ; il accaparait et les naufragés et les débris du naufrage.
Le vicomte de Léon disait en parlant d'un écueil r « J'ai là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne des rois. » Eh ! bien, le pouvoir absolu ressemble à cette pierre ; tout s'y brise, il engloutit tout. Ce n'est pas trop d'une nation entière pour arracher le bloc de granit, pour le broyer et pour en jeter les restes à la mer.
Féodal, oligarchique ou monarchique, le pouvoir absolu, comme Protée, change de forme sans changer de nature. Autrefois , la féodalité régnait , je suppose par la grâce de Satan ; la royauté, elle, régna par la grâce de Dieu. Par la grâce de Satan on eut l'hommage lige, les droits d'aide, de chasse, d'épave, de marquette ; par la grâce de Dieu, on eut le massacre des Vaudois, la Saint-Barthélémy, les Dragonades. C'était trop beau, cela ne pouvait durer. Un jour, en 1681, Louis XIV fit ce que Grégoire VII n'avait pu faire : il supprima le droit de bris qui, des seigneurs féodaux avait passé à l'amiral de France ; un autre jour, le 14 juillet, quelqu'un détruisit l'absolutisme qui devenait vieux et dont
les griffes s'étaient usées à force d'égratîgner le peuple. Le i4 juillet affranchit-il définitivement la France? Hélas! Quant à Tltalie, passant de main en main, elle ne devait s'appartenir que plus tard. En attendant qu'elle retrouvât ses forces sous un régime supportable, elle demeurait bâillonnée à Parme, à Modène, à Florence, à Venise, à Rome.
Si profondément artiste au siècle de Léon X, malgré les Arioste, les Berni, les Machiavel, et à cause des Michel- Ange, des Raphaël, des Titien, des Vinci, des Gorrège, des Tintoret, elle végétait, humiliée par l'étranger, arrêtée dans ses élans par toutes les tyrannies, muselée ou gardée à vue par l'Autriche, découragée par l'impuissance de ses efforts, repliée sur elle-même. On tenait sa tête et son cœur dans un étau ; dès qu'elle essayait de se dégager, de se relever, d'entonner l'hymne de délivrance, des bourreaux resserraient ses liens, étouffaient sa voix et rassemblaient sur sa poitrine et sur son cerveau les plis de ce suah*e : le despotisme.
Dans un pareil état de choses, l'art devient ce qu'il peut. Comme on lui interdit toute communication libre avec la religion, avec la poHtique, avec la patrie, il se rabat sur les sentiments personnels limités, amoindris. Gherche-t-il à sortir du cercle terrible où se meut forcément sa pensée ? on l'arrête ; porte-t-il trop haut la tête ? on le rappelle à l'ordre ; se révolte-t-il ? on l'exile ou on le condamne au carcere duro. Alors, triste et résigné, il écoute la brise qui passe, prête l'oreille au murmure des flots, cueille une fleur dont le parfum l'enivre ; il ne pense plus, il rêve; spectateur d'un drame immense dont il ne peut raconter les péripéties, il se réfugie dans la poésie vague. Il lime, il cisèle ; la forme seule le préoccupe et il finit par se rapetisser entièrement dans un travail sans intérêt et sans but. Ou bien il se Jette dans l'indifférence, dans la matière, la vie à outrance, le scepticisme, le plaisir, le faux, la courtisa-
nerie, la domesticité ; il s'énerv^e, se démoralise et se flétrit. Renonçant à sa foi pour adorer publiquement le Dieu qu'en secret il renie, il préconise des principes qu'il hait et un système politique qu'il a en horreur, il lèche les pieds du maître et se tait devant l'étranger. Ne pouvant s'émanciper, il tourne sur lui-môme et s'affaisse. Est-il mort? non. Mais ayant jeté sa couronne à la mer et pris lestement sa pourpre sous le bras, il court les palais et les ruelles, mendiant quelques pièces d'or, quêtant les applaudissements vulgaires et réclamant la récompense de ses sacrifices. Il est plat, vil, hideux. Désintéressé des hautes questions sociales, privé de liberté, il végète misérablement, s'amuse et s'étourdit. Quel événement ou quel homme lui rendra sa beauté, sa dignité, son indépendance? Quel événement? une révolution; quel homme? un martyr. La révolution religieuse s'appellera le christianisme , la révolution politique s'appellera 89 ; le martyr sera Jésus.
Les révolutions sont donc inévitables? les martyrs sont donc nécessaires ? Sans doute. Qui l'ignore ! L'idée est une grande guerrière ; elle veut la lutte, le sang et les larmes. Le passé lui envoie, comme Junon à Hercule, des serpents pour la dévorer, et il faut que, sous peine de mort, elle étouffe les animaux venimeux quila poursuivent à travers les ruines et les tombeaux dans l'espoir de l'atteindre, de s'enrouler autour d'elle et de lui inoculer la mort. Tous ces tyrans, les préjugés, les intérêts, se liguent contre elle. Patience ! elle grandira, elle combattra, elle vaincra, dût-elle recourir à un moyen qu'elle abhorre, à sa dernière ressource : une révolution. Aussi, un sourire fort irrévérencieux passe-t-il sur mes lèvres, je l'avoue, lorsque j'entends prononcer à la tribune ou ailleurs, par un personnage quelconque, amoureux de pouvoir, de réaction, de despotisme, cette phrase solennelle et mémorable : // est temps dejermer Vère des révolutions . Voyez-vous d'ici cet orateur qui,
pressé de retourner le plus tôt possible à son vomissementf comme disait Tévêque Cauchon de Jeanne d'Arc, ferme à lui tout seul, sans aucune difficulté, Vère des révolutions, c'est-à-dire classe l'homme à sa place, empêche la pensée de passer et pétrifie la société. Laissez faire cet individu et observez ce qui arrivera. Si vous voulez parler, il vous coupera la langue; si vous voulez écrire, il vous coupera le poignet; si vous voulez agir, il vous jettera en prison et si vous agissez, il vous fera fusiller. Voilà ce qu'il appelle fermer Tère des révolutions. A ce prix vous verrez régner l'ordre et la société sera sauvée. Que j'en ai vus de ces sauveurs !
Il y aurait bien un moyen d'empêcher les révolutions ; ce serait de répandre l'instruction, d'apprendre à rhumanité à aimer la justice, à remplir ses devoirs et de la laisser jouir de ses droits. Mais c'est précisément à ce moyen si simple, si naturel, qu'on ne veut pas songer. Donc les révolutions ont du pain sur la planche et, chemin faisant, elles transformeront encore bien des choses.
Par malheur il y a révolutions et révolutions, comme il y a fagots et fagots.
L'art dont les rapports évidents avec la religion, la poUlique, les mœurs, le climat, le paysage et les^ êtres qui raniment, ne sauraient être contestés, est-il, ainsi que le prétend Ballanche, la décoration de la Société? Non, il en est l'âme ; il est la société même sous la forme donnée par les artistes supérieurs à ses sensations, à ses sentiments, à ses idées. Les tendances des peuples, spirîlualiséespar le génie avide d'idéal, illustrées parle talent , voilà l'art.
Mais l'art affecte plus particulièrement ou les sens ou le cœur, ou l'esprit ; de là des œuvres d'ordres bien diflérents, sensuelles, sentimentales, intellectuelles; de là, aussi, des appréciations diverses formulées par les
connaisseurs, par les amateurs, et par la foule sur les productions artistiques.
La diversité de ces appréciations inspirait à Berlioz cette réflexion : « Qui peut définir le Beau ? Ce qui est beau pour Tun ne Test pas pour l'autre. » C'était, on le voit, la négation du Beau. Et cependant le Beau existe, il peut être défini, et les siècles ne se trompent pas quand il s'agit de signaler l'étemelle et resplendissante Beauté.
Les définitions du Beau fourmillent; j'en citerai deux qui me paraissent remarquables. On connaît généralement la première ; elle date de deux mille trois cents ans environ, et nous fut léguée par Platon. La voici : ce Le Beau est la splendeur du Vrai. » La seconde appartient à M. de Maistre : « Le Beau dans tous les genres imaginables, dit-il, est ce qui plaît à la vertu éclairée. » Or, la définition de Platon me semble supérieure à celle de M. de Maistre de toute la distance qui sépare l'absolu du relatif. Platon a pensé à Dieu ; de Maistre a pensé à l'homme, à un certain homme. Au surplus il serait triste, désolant, redoutable, que le Beau n'attirât que la vertu éclairée ; il n'en est point ainsi, heureusement. Le Beau, au contraire, possède la faculté particulière, providentielle, de charmer l'ignorance et d'éclairer le vice perdu dans les ténèbres. L'enfant n'est encore ni instruit ni vertueux ; pourtant il s'arrête tout pensif devant un site pittoresque; une fleur l'enchante, les vives couleurs d'un papillon le séduisent, la demoiselle bleue ou verte qui vole au bord de l'eau le ravit, il admire le soleil levant ; il sent, derrière l'astre qui colore sa petite figure émue, l'Inconnu sublime dont sa mère lui révéla le nom. Le soir, il admire les arbres touflus de la forêt frissonnant au vent ; le cri des éléments déchaînés l'émeut profondément ; il aime l'âme mystérieuse qui respire et se cache dans la nature; il veut gravir la montagne. Qu'y a-t-il au-delà
W PHILOSOPHTE ET MUSIQUE
de cette montagne ? une autre montagne. Tant mieux! il y montera, s'écriant comme Gœthe :
Immer hôher muss ich ateigen, Immer weiter muss ich scharen.
Je veux monter toujours plus haut, Je veux creuser toujours plus loio,
n lui semble que son ascension le rapproche des étoiles. Ah! s'il avait des ailes !
Passe-t-il à côté d'une église? Son imagination s^éveîUe, son pouls bat avec force; il pénètre dans Timmense édifice; Tombrc, les vitraux magnifiques, les colonnes élancées, les pas qui retentissent dans Tenceînte sacrée, les statues des saints vaguement éclairées, les gémissements de Torguej le chant grave des prêtres, tout cela Tébranle, 11 se prosterne, il s'agenouille, il pleure; instimtivement il prie, ses lèvres innocentes balbutient : Seigneur !
Entend-il lire? Ce sont les pensées simples, profondes souvent, généreuses et noblement exprimées toujours, qui le frappent d'abord*
Dans un opéra, dans une symphonie^ il saisira vite les mélodies saillantes; celles qui auront un cachet inaccoutumé d'élévation renlraineront; sans savoir pourquoi, il les préférera. Qui fait naître en lui ces émotions inexprimables, ces élans impétueux, ce*imouvements passionnés? C'est la création, fille de Dieu; c'est Tart, fils de l'homme; c'est le Beau. Eh bien! les masses ressemblent à Fenfant : comme lui, elles sont naïves; comme lui^ elles sont susceptibles de recevoir une forte impulsion; comme lui, elles se laissent aller à leur instinct, et cet instinct, don précieux, les sert mieux parfois que les connaissances incomplètes qui, chez certains amateurs^ remplacent l'intuition et le sens commun par le parti pris et le préjugé. Ne médisons donc pas de l'instinct, et ne nous imaginons
pas, surtout, que ce qui plaît à la vertu éclairée soit précisément et infailliblement empreint de cette splendeur du Vrai dont parle si judicieusement Platon.
Grâce aux bons instincts de la foule, si faciles à éveiller, tout irait donc à merveille pour les artistes et pour leurs ouvrages, si des gens, qui se supposent gratuitement très compétents, n'égaraient pas Topinion publique, qu'ils prétendent diriger, et s'ils ne la détoui*naient pas fréquemment de la voie où marclie le vrai pour la conduire, en vue d'intérêts personnels étrangers à l'art, dans le chemin semé de fondrières où trébuche le faux. Ah ! le faux, c'est notre plaie. Le faux s'introduit clandestinement partout. Usé avant Tâge, fardant ses vieilles joues creuses , portant perruque ou se teignant les cheveux, il se couvre d'oripeaux, il se pare de bijoux ruolz, il fait des grimaces en guise de sourires, il montre ses osanores et dit : a Je suis le vrai. » Et voilà le danger ! car les imbéciles, les ignorants, les faibles, victimes du demi-savoir, de la spéculation et de la mauvaise foi, finissent par croire que le faux est en effet le vrai. On s'habitue à ses charlataneries, à son langage frelaté, à sa mine effrontée; il se glisse furtivement et par des moyens que la conscience réprouve, dans la religion, dans la politique, dans l'industrie, dans le commerce, dans les arts. Il affirme que la raison ne doit pas être écoutée, que la tyrannie a toutes les vertus, que le despotisme est une bonne chose, que la liberté ne vaut rien, que l'égalité est une détestable invention, que la guerre, inévitable et d'institution divine, naturellement procure une gloire avantageuse aux nations, que les découvertes, les inventions sont dangereuses, étant la ruine des capitalistes ; qu'un mensonge, lorsqu'il est productif, a sa valeur, et que la convention doit tenir en laisse la danse, la mimique, la sculpture, la peinture, la musique et la poésie.
En un mot, il empoisonne les sources de la vie
IB PHIT.OSOPHTE ET MUSIQUE
intellectuelle et morale, il souffle sur la lumière, îl se campe insolemment devant la vérité qu'il bafoue, criant aux badauds qui récoutent : ce Cette fille toute nue que vous apercevez là-bas sur la margelle d^un puits, un miroir à la main, je la connais, c'est une drôlesse! »
Tant que Tltalie dut supporter la domination étrangère, vi\Te sous un régime ennemi de toule liberté et se courber sous le bâton, il eût été parfaitement inutile de lui parler de rénovation.
Aujourd'hui, Fltalie devenue libre se recueille; sa résurrection dépend d'elle; elle le sent, elle le sait; rassemblant ses forces, elle s'élancera bientôt, virile et victorieuse, vers les hauteurs où s'épanouit l'art immortel qui, pour produire des chefs-d'œuvre j doit s'appuyer sur l'indépendance et la vertu.
Un sabre qui n'épargne rien, des ciseaux qui ne se lassent pas de rogner, c'est plus qu'il n'en faut pour établir le régne du faux d'une manière solide et durable. A cette heure, le sabre a tourné sa pointe d'un autre côté, et les ciseaux se reposent un peu ; Tltalie s'appar* tient presque, elle respire tant bien que mal. N'ayant plus dans le flanc la griffe autrichienne, rentrée en poscssion d'elle- même j elle s'efforctTa sans doute de reconquérir promptement sa vigueur compromise par l'abus des seuls plaisirs qu'on l'autorisait naguère à goûter. On ne lui permettait que la dépravation.
L'Autriche, secondée par des princillons farouches, bigots, dévoués à la politique papale et élevés à l'école de Machiavel, s'était faite entremetteuse pour conserver plus aisément les riches provinces où se débattait une population dont elle tordait le cœur, dont elle éteignait la pensée. Elle savait que la volupté, qui engendre les tyrans, engendre aussi les nations soumises, et elle prétendait conserver ses rapines en énervant et en abrutissant un grand peuple.
Je dirai maintenant quand, coumient, par qui et
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jusqu'à quel point le faux s'est incarné, au dix-neuvième siècle, dans l'école musicale italienne.
Mozart, le fondateur du drame lyrique, le précurseur de Meyerbeer, était mort Tannée môme où Chérubini faisait représenter Lodoïska ; Gluck reposait depuis 1787 au sein de cette noble terre, qui, après nous avoir nourris, bercés, charmés, nous reprend et nous donne un dernier asile ; Spontini, âgé de douze ou treize ans, étudiait à Jt^si sans se douter qu'il s'adosserait au mausolée de Gluck et qu'il annoncerait Rossini. On était en 1792, la France révolutionnaire effrayait les souverains; Condorcet venait de rédiger sa fameuse adresse au pays; c'est alors que naquit à Pesaro un enfant qui couvait, lui aussi^ une révolution, révolution pacifique, bruyante toutefois; il allait conquérir le monde en riant. En trempant légèrement sa plume dans l'encre, en couvrant rapidement le papier de notes vives, brillantes, pimpantes, colorées, folies, il devait, à vingt-et-un ans, enfanter une partition dont le succès fut tel que l'auteur aurait pu en avoii* le vertige, s'il ne se fût accoutumé, presque dès l'enfance^ à se moquer de tout : de la science, de ses maîtres^ de la critique, du public et de lui-même. Fils de deux musiciens ambulants^ un joueur de cor et une cantatrice médiocre, le nouveau-né, en attendant qu'il traitât la musique dramatique à sa façon, tétait comme un simple mortel en vue du golfe de Venise. Le poupon, frais, rose, gras, remplissait, je suppose, son métier de nourrisson en conscience; il serrait à pleines mains le vase arrondi d'où coulait pour lui la boisson blanche et sucrée et je parierais que, le jour où il s'abreuva pour la première fois, il vida d'un trait la charmante bouteille. Ses coups d'essai, là comme ailleurs, furent sans doute des coups de maître. L'enfant qui> le 29 février 1792, faisait si gaillardement son entrée dans le monde, c'était, vous l'avez deviné, Joacchiao
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Rossinî. n se développait paisiblement au giron maternel tandis que, à Paris, une petite fdle, tenue sur les fonts par Tlun^îot, un vainqueur de la Bastille, et baptisée par un autre vainqueur, Fauchet, recevait aux sons de Torgue, hurlant Fhorrible Ça ira! ce nom étrange : Pétion-Nationale-Pique ! On rafiblait dee piques en ee moment-hi. Les piques fraternisaient avec les lïaïonnettes. i'eut-t^lre le bruit de la lutte parisienne, répercuté par les échos de la Suisse, parvint-îl aux oreilles de celui qui, trente-sept ans plus lard, chanta la délivrance de rilelvétîe.
Joaechino commença- t-il à étudier la musique à douze ans, comme le prélend Stendhal, ou jouait-il déjà à dix ans, ainsi que Tassure Fétis, la seconde partie de cor dans les orchestres forains où son père le condui* sait? Vn biographe consciencieux ferait là-dessus des recherches considérables ; il interrogerait un à un avec une patience louable les volumes fort nombreux, écrits sur la vie et les ouvrages de Rossini, il évoquerait les ombres de Stendhal et de Fétis, il leur demanderait solennellement ce qui en est, et, les fanlOmes ne répondant plus depuis longtenqis aux questions qu'on leur adresse, il finirait par vous donner une conclusion de son crû, basée sur une foule d'excellentes suppositions. Quant à moi, je ne concluerai rien à ce sujet, ne me souciant point d'attirer sur mes talons tous les Mirecourl du globe. Ii]n revanche, je puis dire sans me compromettre que Joaechino entra, le 20 mars i8o^, au lycée de Bologne et qu'il eut pour professeur de composition musicale le père Stanislas Mattei* Le brave abbbé se disposait à guider Joaechino dans les dédales du contrepoint double, du canon et de la fugue, lorsqu'il s'avisa de dire à son élève : « Tu en sais maintenant assez pour écrire un opéra, » — a Vraiment, maître» Alors, je n'ai pas besoin d>n savoir davantage; adieu! » C'est ainsi que Rossini se sépara de Matteî, Ce trait
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seul peint le caractère du futur auteur de Guillaume Tell; il montre la nature de son esprit, et il explique, non les succès, mais les défaillances de l'aventureux maestro.
Pendant que le grand Napoléon saignait la France à blanc, en i8i3, Rossini remportait une victoire qui ne coûta pas une goutte de sang. On représentait pour la première fois, à Venise, un opéra dont le prodigieux succès trouve jusqu'à un certain point sa justification dans de jolies mélodies et principalement dans une cavatine célèbre. Di tanti palpiti^ air précédé d'un large et beau récitatif, composé en cinq minutes, juste le temps de faire cuire du riz (s'il faut en croire la tradition) et appelé pour cette raison VAria dei risi^ prit un soir sa volée, sortant délia Fenice^ et, plus agile que les pigeons de Saint-Marc, fit le tour du domaine humain. Le compositeur porté aux nues, la partition portée aux étoiles, toutes les villes de la Péninsule se disputèrent Rossini. Vers cette époque, l'heureux chantre de Tancrède écrivant à sa mère, adressait ses lettres : AlV onoratissima signora Rossini, madré del célèbre maestro, in Bologna. Et Rossini pouvait se décerner ainsi le triomphe à lui-même sans trop d'orgueil et sans le moindre ridicule, car les salons, les antichambres, les rues, les établissements publics, les palais retentissaient de la diçina melodia. S'enfermait-il chez lui? des passants fredonnaient sous sa fenêtre : Di tanti palpiti. Entrait-il au café pour se rafraîchir? quelque musicien ambulant s'arrêtant à deux pas de lui sans le connaître, je présume, s'accompagnait sur la guitare : Di tanti palpiti. Glissaitil parmi les lagunes dans une barque mystérieuse soigneusement close? le gondolier murmurait : Di tanti palpiti; dans cette dernière circonstance, cela ressemblait assez à un à propos. Quoi qu'il en soit, on n'accumula jamais tant de palpiti; l'univers entier, je
crois, soupira sur cet air- là. Enfin Rossini, tout en s'amusant et en amusant les autres, tout en risquant des plaisanteries d'un goût douteux, comme, par exemple, lorsqu'il exhiba devant un Monsignore qui le surprit un matin au lit, ses bras, ses jambes et le reste (i), ou lorsqu'il se mit à débiter des polissonneries en patois bolonais chez un cardinal (2) qui le suppliait de ne chanter que le moins possible des chants d'amour, Rossini composa : V Italienne à Alger ^ le Turc en Italie^ Elisabeth reine (TAngleterre^ Othello^ Armide, la Donna del Lago, Zelmira, Mosé. Ces différentes partitions bouffes ou dramatiques réussirent; quant à son chef-d'œuvre, // Barbiere^ il lui valut à Rome, en 18 16, des sifflets passagers et une gloire qui durera autant que la musique. Jamais, même dans Yopera séria, on n'avait entendu de morceaux conçus dans de pareilles proportions. Le grand final que nous savons tous par cœur est à lui seul un monument. Que de vivacité ! que d'esprit ! quelle verve inépuisable ! Comme les voix et l'orchestre, luttant ensemble sans se confondre, arrivent sûrement à produire l'effet voulu ! Cet effet, on n'a même pas le temps de le désirer ; les mélodies succèdent aux mélodies, elles vous enveloppent, elles vous pressent, elles vous charment, elles vous ravissent. Joyeuses, elles vous entraînent à leur suite à travers les plaines bariolées où le plaisir, l'espièglerie, la grâce, la gaieté s'ébattent follement en plein soleil, tandis que le caprice pousse des éclats de rire en se roulant dans l'herbe et les fleurs. Figurez-vous un feu d'artifice de roulades, une pluie de phrases syllabiques, une avalanche de pensées musicales saillantes, un brio incessant, un rayonnement continuel. Si Beaumarchais, ressuscité, avait pu entendre
(1) Slendhal.
(ij Idem.
cette ravissante partition, il eût dit à Rossini : <^ Bravo, frère 1 »
En 1822, Rossini courtise mademoiselle Colbrand (i), cantatrice remarquable; il l'enlève à l'imprésario Barbaja dont il se moque (2) et il épouse, avec la rf/pa, une superbe dot (3) ; en iSaS, il gagne à Londres, en cinq mois, deux cent cinquante mille francs; en 182g, il fait représenter Guillaume Tell; de 1827 à 1837, les Larochefoucauld, les Charles X, les Rothschild, les Aguado arrondissent sa fortune. S'il avait mal admi^ nistré le théâtre Italien, en revanche il avait fort bien dirigé ses affaires et il quittait la France, en 1837, après s'y être enrichi de la meilleure grâce.
Mais peut-on avoir habité la France et ne pas souhaiter d'y revenir? Rossini y revint donc. Il y vécut en prince, il y fut accueilli comme un dieu; des enthousiastes se jetaient à ses genoux et lui baisaient les mains ; on le caressait, on le choyait. Sachant qu'il prisait la bonne chère, on lui envoyait à foison pâtés, gibier, volailles, vins, liqueurs, cafés. J'ai vu dix fois aux fenêtres de sa cour des faisans, des perdreaux, des lièvres, côte à côte avec de respectables représentants strasbourgeois et toulousains. Rossini se montrait d'une impartialité parfaite envers ces ambassadeurs orientaux et méridionaux qui plaidaient si bien leur cause sans parler, et il ne sut jamais s'il devait accorder la préférence aux oies sur les canards ou aux canards sur les oies. Le cygne de Pesaro, comme on l'appelait, était l'objet d'un véritable culte. Ce n'étaient que prose louangeuse, vers prosternés, sonnets enthousiastes, couronnes, sérénades, concerts dont toute autre musique que la sienne était
(1) « Cette femme qui, hors la scène, a toute la dignité d'une marchande de modes ». Stendhal.
(2) Un homme de rien (M. Louis de Loménie, Galerie des contemporains illustres, notice sur Rossmi).
(3) Idem.
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exclue. Le maestro respirait sans difliculté Tencens qu'on brûlait autour de lui, et ses narines se dilataient délicieusement. Les meilleurs chanteurs de PEurope interprétaient ses compositions, les plus célèbres exécutants les redisaient sur leurs instruments; à force de répéter aux envieux que de son vivant il ne laisserait pas publier une note de lui, il avait muselé l'envie toujours prête à mordre les lauriers d'autrui, fussent ceux d'un vieillard. A Passy comme à Paris, sa maison s'emplissait chaque jour de visiteurs venus de tous les points du globe. Les bourgeois, les grands seigneurs, les artistes, ces grands seigneurs de la pensée, le recherchaient à Tenvi. Fin, aimable, moqueur, spirituel, il cachait volontiers un sarcasme dans les plis d'un sourire. Beaucoup de gens le quittaient ravis, sans s'apercevoir qu'il leur avait décoché plus d'un trait mordant. On riait près d'eux, ils riaient aussi, puis ils se retiraient vers onze heures, battus, légèrement égratignés et satisfaits. Cette existence avait ses douceurs. Malheureusement rien ne dure, et la mort, qui n'épargne personne, frappe à la porte de ceux qui jouissent comme à la porte de ceux qui souffrent. Elle entre, elle tue, elle sort. Prends ta bêche, fossoyeur! Un soir, la faucheuse se glissa dans l'alcôve de Rossini et lui ferma les yeux. Monstre, que fais-tu donc de ces êtres qui remplissent l'univers de leur nom glorieux et qui disparaissent soudain dans la nuit profonde ? Tu emportes leur vaine dépouille. Cela, je le sais; mais leur moi véritable, leur intelligence, leur ôme enfin, ton antre ne saurait la contenir ! Elle glisse entre tes phalanges osseuses, elle échappe à ton embrassement fatal. Que devient-elle tandis que tu travailles dans l'ombre et que tu fauches l'étoile comme l'atome? Où s'envole-t-elle ? le sais-tu? réponds ? Ah ! je comprends ; ton squelette jauni n'a pas de chair, ta bouche n'a pas de lèvres, tes orbites n'ont pas de prunelles ; tu es aveugle et muette ; tu es
sourde aussi ; tu passes et tu repasses dans les ténèbres sans voir, sans parler, sans entendre. L'Eternel t'a dit ; « Marche ! » et tu vas, réduisant les corps en cendres et les sentant tomber au moindre contact de tes os. La suite, le but, tu les ignores ; tu ignores même ton véritable nom qui est : transformation. Tu ne sais rien de TÉternité, et tu ne sais rien des génies, et tu ne sais rien du progrès. Fauche, fauche, fauche, spectre farouche ! A peine as-tu passé que la matière se ranime et que Tâme se réincarne.
La vie de Rossini explique son œuvre. Au début de sa carrière, le futur maître renonce volontairement à terminer ses études. Ce qu'il ne sait pas, il le demande à l'expérience, à la pratique. Il préfère le plaisir au travail ; il compose en courant. Les femmes lui plaisent parce qu'elles l'amusent (i); il n'en aime aucune. Il ne comprend ni ne sent la passion terrible qui éclaire et brûle comme le soleil ; il ne sonde pas ce gouffre : l'amour. Il est à peine voluptueux. Peu enclin à observer, il exprime moins la réalité que les apparences. Il a beaucoup d'esprit, beaucoup de finesse, des mots heureux ; les théâtres et les cœurs s'ouvrent partout pour lui ; il vole de fête en fête ; il change à la fois de ville et de mal tresse. Mais il lui faut de l'argent pour mener cette joyeuse existence. Rien de plus facile. Il écrit deux ou trois opéras en quelques mois, et sa prodigieuse fécondité n'est jamais en défaut. En i8i3, il
(1) Les grandes dames se Tarrachaient ; la Ma... (a), cantatrice bouffe alors dans la fleur de la jeunesse, du talent et de la beauté, Tenleva aux grandes dames, et, pour ne pas être en reste avec lui, elle lui sacrifia, dit-on stoïquement le prince Lucien Bonaparte, jusqu'au moment où la plus jolie, et ju^^ qu'alors la plus vertueuse femme de la Lombardie. Tenleva à son tour à la Ma... jusqu'au moment... Je n'en finirais pas si je voulais parcourir cette longue filière de triomphes que traversa vainement le maria^fe, qui se poursuivirent jusqu'en ces derniers temps — » ceci fut écrit vers i850 — « et ne s'arrêtèrent qu'à l'original de Judith dans le beau tableau d'Horace Yernet.
la) n 8'agH sans doute de Marietta Marcolini. Roeslni composa pour elle VEquicoea straoaranta (Bologne, 1811 — il était alors âgé de dix-neuf ans, — la Rietra del Paragone (aUaau i812>, Vltaliena tn Algeri (Venise, 1813). Marietta Marcolini ezceUait en effet dam l'opéra buff€»
1te PHILOSOPHIE ET MUSIQUE
broche: R Figlio per azzardo^ Tancrêde^ ritaliana in Algeri; en 18 1 4, VAureliano in Palmira, il Turco in Italia; en 18 ï6, entre Torvaldo e Dorlisca, il fabrique un Othello quelconque, et, enfin, la môme année, il taille sa plume et donne le Barbier^ une merveille. Excepté dans ce dernier ouvrage et dans la première moitié de Guillaume Telly Rossini prodigue les mélodies au hasard : il les répand çà et là au mépris de la situation, des personnages, des paroles. Coloriste brillant, il se trompe sur Temploi des couleurs ; il ne s'inquiète point de Texpressi on juste, il ne se soucie point de la vérité dramatique, La pensée lui manque-t-elle? Il la remplace par des traits dont on ne voit pas la portée. Il galope dans le faux ou dans le vide avec une hardiesse qui lui fait pardonner ses erreurs ; c'est en somme un beau cavalier, et il est superbe en selle ; aussi applaudit-on jusqu'à ses plus étranges sorties contre la raison, le bon sens et le vrai, Rossini porte à son père un attachement sincère, et cet attachement lui inspirera plus tard, au deuxième acte de Guillaame Tell^ cette page si sentie, si noblement éloquente ;
Ses jours qu'ils ont osé proscrire Je ne les ai pas défendus.
Rossini, qui a plutôt pour domaine le magnifique que le sublime (i), jette sans regret dans un coin ses lauriers et sa pourpre pour courir les aventures, une couronne de roses au front, une marotte à la main, un fifre aux dents» Toujours gai, toujours aimable, toujours fécond, U chante à Venise, à Rome, à Milan^ à Naples, Tinsou-
(1) Un feiiatiqiie de Rossiul, P. Scutïo, parait avoir entrevu ceUe vérité, car il s'ex-prime ainsi dans un li\re publié en ^^i3àche7, Victor Lf^cou sous ce tilre; Critîqve «/ Uttémture 7tiui^icalt^': « Vu seiilque la gaité de Hossini est llévreuse et niGria<;aiite ; il est à Ciniarosa re que ISeauniarcliais e^t à flioiièrei pltiff morda?it que vrciiy plu» brillant qat }irofond (a)^ et en ^(^out^nl cette musique qui vous monte à ï'espril ctuntiie une Uqucur cJmrgéfi de gaz, on comprend que î'auleur est né dans un tentps de troubles et de te ni pètes,,. »
(A) Ce» phrases n« sûat pas 80uilgi]ée« dans le teste*
PHILOSOPHIE ET MUSIQUE lïT
cianle chanson du plaisir. C'est le plaisir qui se cache dans la tomhe de Ninus, derrière Othello étoutTant Desdémone, derrière Maometto secondo ; c'est encore lui qui conduit Moïse en Egypte et lui fait traverser la Mer Rouge ; il tutoie Zelmira, il chiffonne la donna del Lago, il fait des niches à la Cenerentola, il travestit Armide. Oui, oui, le plaisir, ce joli oiseau de passage, lance sa roulade dans toutes ces brillantes partitions ; il met un masque à Sémiramis, un domino au jeune Arnold gazouillant un duo avec Mathilde et dit, en accompagnant ses paroles d'une gambade : « Nous jouons la comédie, après tout ; notre objet est de divertir la foule, et chacun sait aussi bien que moi que ceci est un spectacle. »
Pourtant Rossini reprend sa pourpre et ses lauriers ; sa figure, belle lorsqu'elle devient sérieuse, apparaît au-dessus des nuages, sa face rayonne comme un astre ; on le regarde avec admiration; les fines lèvres du maître s'entr'ouvrent, sa voix éclate, et ces mots retentissent à travers l'espace: «Je suis grand quand je veux ! » Puis il ajoute en riant : « Mais cela m'ennuie. » Et pendant que vous le cherchez encore dans le ciel où son image s'efface, il passe auprès de vous au bras du scepticisme, oubliant que l'art est une affirmation.
Il considère les libretti qu'il met en musique comme des cadres où le musicien est libre de faire entrer ce qu'il veut. Que l'auteur le mène en Egypte, en Assyrie, en Grèce ou en Chine, peu lui importe ! Que le poète lui fournisse tel ou tel type, ça lui est égal ! Il ne s'inquiète pas de conserver leurs physionomies particulières aux siècles, aux milieux, aux caractères. Ainsi que A' oltaire, avec lequel il a plus d'un point de contact, il déteint sur ses personnages. Sémiramis, Assur, Desdémone, Mahomet, Figaro, Arnold, sont autant de petits Rossini. On voit, par là, combien est erronée la comparaison qu'on a voulu établir entre Rossini et Mozart. Ce
que Mozart respectait profondément, Rossini le dédaignait* Tout est vrai dans Don Juan, tout n'est pas vrai dans Guillaume Tell. Mozart tient compte de la vérité dramatique, Rossini s'en moque ; Mozart est maître dans toutes les parties de son art; Rossini, non, Joacchino se contente de l'inspiration et de ce qu'il apprend chemin faisant; Wolfgang joint à l'inspiration une science réelle»
Forlement caractérisé, le génie rossinien pèche par la tenue. Il allie, dans le même morceau, le trivial au sublime sans que ce disparate soit voulu ou motivé. S'il introduit le grandiose dans le bouffe avec un bonheur sans égal, il laisse se glisser dans Vôpéra séria des phrases, des morceaux qui ne seraient pas déplacés dans le Turc en Italie ou dans Vllalienne à Alger.
L'ampleur des formes, l'abondance des idées mélodiques auxquelles s'ajoute parfois le piquant des harmonies, la largeur du style, la grandeur de certaines scènes éparses dans plusieurs ouvrages — notamment le final de Moïse et, dans le Siège de Corinthe^ la fameuse bénédiction des drapeaux — une franche et spirituelle maestria, un intarissable brio, une somptueuse originalitéj voilà ce que j'admire sans restriction chez le compositeur extraordinaire qui m'emporte d'un coup d'aile en plein azur, et subitement, s'abattant sur la terre, entre dans un lieu public pourm'offrir un sorbet ou un verre de limonade.
Les beautés de la nature charmèrent Rossini ; pourtant elles n'éveillèrent en lui que des impressions ; elles ne lui suggérèrent pas des vues transcendantales ; il en saisit, il en aima surtout le côté pittoresque, extérieur, aimable : les splendeurs des sommets neigeux, les bruits des avalanches, les bords du torrent, les monts d'où tombent avec fracas les cascades retentissantes, les forêts escaladant les rochers ou les montagnes, tout cela lui plût sans lui ouvrir les horizons divins, sans le con-
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daire à une contemplation plus haute. Il ne (juitte pas le inonde visible, il se tient dans les limites de son domaine, le globe; il subit patiemment son milieu. Né pour chanter, il chante, sans se demander sur quels principes Fart repose ; il accepte l'existence telle que les circonstances la lui font ; il ne se sent aucun goût pour les luttes héroïques où le penseur renouvelle ses forces et les décuple. Enfant de l'Italie asservie > il pousse à l'occasion un cri qui s'éteint promptement dans un éclat de rire, et il donne à ses ailes juste assez d'en* vergure pour que leur battement s'entende par toute la terre. Au demeurant, je l'ai dit et je le maintiens, il est chantre du plaisir. Je ne lui en fais pas un crime, je le constate. Ce Titan ne voulut pas être un Prométhée, U se chauffe de loin au feu du ciel, qu'il ne se soucie pas de dérober, et il soustrait prudemment ses flancs au vautour. Dès qu'il sort du champ de la fantaisie et de l'imagination pour aborder le drame, il se heurte contre une foule d'éléments qu'il n'a pas étudiés, qu'il connaît imparfaitement ou qu'il ne connaît point. Il ne fouille pas l'histoire, il ne demande rien à la philosophie, la religion le laisse indifférent, il ne creuse pas ses sujets ^ il interroge superficiellement le cœur humain, il n'entend rien à l'amour. Aussi, la révolution dramatique opérée par Rossini fut-elle exclusivement musicale; aussi, reste-t-il au-dessous du souflle infini qui caresse les Gluck et les Beethoven sans l'effleurer. L'illustre maestro n'aimait pas qu'on louât devant lui ces hommes gigantesques, en qui il sentait instinctivement une puissance supérieure à la sienne. U constatait en eux une énei^ie secrète, une conscience rigoureuse, un talent, une conviction qui l'inquiétaient. Il comprenait vaguement que ces artistes ont tous mis de leur chair et de leur sang dans leurs créations d'où toute formule banale, toute vaine apparence est soigneusement bannie et où le spectateur, l'auditeur, retrouvent
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rhomme avec ses douleurs poignantes, ses joies passa* gères, ses aspirations indestructibles,
Rossini sera longtemps le premier des compositeurs qui croient ou croiront pouvoir arriver au rang suprême et s'y maintenir par Tinspiralion seule. Son influence en Italie, en France, en Allemagne, fut considérable, tyrannique, irrésistible; aucun des maîtres venus après lui ne s'est entièrement soustrait à cette influence. On a abusé des longs morceaux dVnsemble où les acteurs animés de sentiments divers chantent pourtant à tour de rôle le même motif; on a abusé des redites, des roulades, des ornements déplacés, des formules, du crescendo, des cuivres, de la grosse caisse et des cymbales; les accompagnements tombèrent bientôt dans la banalité ; on n'eut aucun respect pour la déchmiation, pour l'accent vrai, pour la prosodie; sous prétexte que Rossini sVHait tiré d'afliiire à force de sève, on s'imagina que les études les moins indiS' pensables étaient devenues inutiles, et le premier venu se mit à abattre des opéras presque sans y songer. On vit arriver des musicailleurs qui déshonorèrent Fart; une cohue sans nom envahit les théâtres d'Italie où brillèrent, comme des étoiles de première grandeur^ les Bellinî, les Donizetti, les Carafa, les Rîci et tutti quanti.
Bien qu'il eût doté l'art de formes nouvelles magis* tralement développées, bien qu'il eût défriché son champ et affirmé sa luxuriante individualité, Rossini donna le signal de cette déplorable décadence qui faillit détruire en Europe le sentiment du Beau.
Aujourd'hui Rossini appartient ù Fhistoire ; ses actes, son système musical, son œuvre, peuvent et doivent être discutés sévèrement. Oui, sévèrement. — Une voix, celle de la conscience, criait à Caïn ; t Qu'as-tu fait de ton frère? » La même voix a dû crier à Rossini ; ft Qu'as-tu fait de ton génie? As- tu travaillé avec per-
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sévérance à son éclosion? L'as-tu développé par la méditation? A l'église, le sentiment chrétien Ta-t'il inspiré? Au théâtre, as-tu tenu compte des temps» des faits, des situations, des caractères? N'as-tu pas jeté le même vêtement pailleté, brillant, léger, sur toutes choses, te jouant ainsi du sens dramatique et enluminant les images les plus diverses des mêmes couleurs éclatantes? Mis-tu ton talent de niveau avec ton intelligence? L'or que tu nous jetais n'était-il pas mélangé de clinquant ? Rossini ! Rossini ! la postérité te iTprochera de n'avoir pas pris la vie au sérieux, de t'^tre attardé aux jouissances passagères et d'avoir paré de colifichets la beauté suprême. »
Je puis dès à présent résumer ainsi les différentes propositions émises dans le cours de ce fragment d'étude.
La pensée ne souffre aucune contrainte ; elle s'étiole dans certains milieux; elle veut l'aîr, le grand jour, l'espace; l'esclavage la tue, le despotisme la matérialise, le faux la rend ridicule, la convention l'arrête et la glace ; non unie au talent, elle demeure inféconde. L'artiste qui ne se rattache par aucun lien à l'infini^ que le présent seul captive, qui ne songe pas à l'avenir, que les questions religieuses, politiques, philosophiques laissent indifférent, qui néglige de s'appuyer sur les principes moraux imposés à l'humanité par la foi, par la raison, par la justice, et qui se confine dans son moi, pourra éblouir son siècle ; il ne le fera pas avancer. Pourquoi ? Parce qu'il n'apporte pas avec son individualité, si riche qu'on la suppose, un idéal supérieur; cet artiste-là ne relève que de son désir, il n'a d'autre guide que son penchant, il est de la race des maîtres qui ne contiennent pas tout l'homme.
Je méprise également l'apothéose et le pamphlet ; le détracteur m'inspire du dégoût, l'apologiste excite mon dédain ; je cherche la vérité à travers leurs mensonges
respectifs, et quand je crois la découvrir, je la dis simplement, car c'est d'elle seule que je me soucie. Cependant, et malgré la loyauté de mes appréciations, je vais soulever, je le sais, une multitude de récriminations, je porle atteinte à des intér(>ts, je blesse des amourspropres, j'efTarouche des habitudes; on criera à la profanation, à la partialité; ceux mômes qui comprendront parfaitement mes restrictions, mes observations, feindront hypocritement de ne pas me comprendre. Qu'y puis-je ? Rien, hélas ! Mais ceux qui ont quelques notions de mon caractère se souviendront, sans que j'aie besoin de le leur rappeler, que la parole, chez moi, est l'expression aussi scrupuleusement exacte que possible de ma pensée.
Un rapprochement suffira pour édifier le lecteur sur le plus ou le moins de justesse de mes jugements, et ce rapprochement est tout entier dans deux noms : Rossini, Beethoven, Certes, il serait absurde, scandaleux, extravagant, de comparer Rossini à Beethoven.
Vraiment ?
Vous allez voir.
Beethoven aimait Dieu, Tart et son prochain plus que lui-même. Toujours prêt à sacrifier son bien-être à ses convictions, il marchait droit dans la vie ; il n'accordait aucune l^che concession aux jouissances et aux intérêts matériels; ses actes obéissaient à ses principes; il mettait en pratique les préceptes de la plus rigoureuse morale; lecteur assidu de Platon, partisan de la Révolution française^ républicain sincère, il admira Bonaparte, le croyant un libérateur; il détesta Napoléon, le jugeant un despote ; il vit dans l'homme du 18 brumaire un second Orestc qui, lui aussi^ tua sa mère. 11 avait dédié la symphonie héroïque au capitaine qui se vantait de semer partout les idées républicaines; il refusa sa dédicace à Tambiticux qui devait les enchaîner sous la pourpre et tâcher de les étouiîer. Naïf et bon, il soufTrait
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dans le milieu aristocratique où il vivait. S'il s'emportait souvent contre la société dorée qu'il fréquentait malgré lui, sa colère ne durait guère et elle tombait au moindre mot d'amitié; on l'apaisait avec une parole affectueuse, avec une caresse. Nulle haine, nulle rancune dans cette àme généreuse. L'ingratitude des autres envers lui ne le décourageait pas, le dévouement lui était familier. Ardent, mais chaste, Beethoven voyait dans l'amour autre chose qu'une satisfaction sensuelle, un plaisir dont l'abus conduit à l'énervement, à l'égoïsme, à la cruauté, à l'abrutissement, à un abrutissement qui est la mort anticipée ; il y voyait un océan de tendresse où l'être moral se plonge et se retrempe ; une lumière plus qu'une flamme, une aspiration plus qu'un contact, une force et non une faiblesse ; il y voyait une élévation et non un abaissement. — Prophète à sa manière, l'illustre artiste supporta courageusement les tortures et les coups d'épingle imposés par la foule à ceux qui ne sentent pas comme elle, qui ne pensent pas conmie elle, qui voient plus loin et mieux qu'elle. Décrié, déchiré par la jalousie, il chanta la fraternité en embrassant Schiller, et il éleva au peuple un monument immortel : la neuvième symphonie. Il dédaignait les formules devenues le signal des applaudissements sans valeur, il méprisait les enjolivements inutiles, les vulgarités inconscientes; il haïssait les formes conventionnelles, sorte de vêtements qui ne sont pas faits sur mesure, et il ne visait jamais au succès, persuadé qu'il valait mieux l'atteindre que de courir après lui. Il gardait toujours au fond de son cœur un pardon pour ceux qui l'avaient offensé. Exploité, trahi, dévalisé par ses perfides neveux, il les excusait, bien qu'ils méritassent un blâme sévère ; candide il leur donnait des conseils et de l'argent, et au même moment ces misérables le tournaient en ridicule ; ils dépouillaient et bafouaient leur dupe. Simple, il préférait les champs ^ la ville, la
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chaumière au château, le peuple à la noblesse- Sa surdité précoce le rendait misanthrope; il fuyait lessalons^ il passait des jours et des nuits hors de chez lui, dans la campagne; il allait, triste, solitaire, par la plaine, par la montagne ; il s'asseyait sur un tronc d'arbre, il se couchait à demi sur la rive , et là, près du ruisseau chanteur, caché à tous les yeux, oubliant le monde, il écrivait quelque chef-d'œuvre, la symphonie pastorale, pcut-f^trc, conception adorable où les bruits de la nature ne sont que le prétexte de T hymne chanté par ce penseur à la gloire de Dieu. — Il mettait dans sa musique Tombre qui s'étend sur la lisière de la forêt majestueuse, le gazouillement familier de Peau courant sur les cailloux, les clartés où les oiseaux se jouent, le papillon au vol léger, la verte demoiselle ou la demoiselle bleue se mirant dans Tonde ou se posant sur un brin d'herbe; il y mettait un reflet des vastes profondeurs où se retirent le chevreuil craintif et la biche aux doux yeux, le bourdonnement synipatluque des insectes, quand, par une chaude matinée de printemps, ils bi'uissent et virent dans la lumière, la sérénité du ciel, le feuillage frais, immobile et silencieux, les mousses odorantes, la fauvette venant faire coquettement sa toilette au bord du ruisselet auquel elle môle son gentil ramage, et le tapage charmant des étangs jaseurs parmi les grands prés et les bois.
Entendez-vous la vive mélodie qui invite les filles à la danse? Entendez-vous les bonds un peu lourds des gars et le choc bienveillant des chopes? Les fumeurs n^vent, les buveurs causent, les ménétriers se distinguent, la bourrée retentit, les danseurs, mains enlacées, sautent sur le pré, — Oh ! oh ! ce grondement lointain est de sinistre augure; Torage sera terrible ! il va éclater, il éclate. Le vent se déchaîne et pousse de longs sifflements, la pluie se précipite avec fracas et rebondit sur le sol; les arbres, rudement secoués^ mugissent;
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réclaîr brille ; on entend le craquement des branches brisées par la rafale; la nature souffre et se lamente; les nuages courent dans l'espace, les roulements de tonnerre s'étendent, se rapprochent, se succèdent avec rapidité ; on dirait qu'ils sont partout à la fois ; la Toudre tombe dans un torrent de feu écarlate, blanc, violet, bleu, éblouissant; c'est sublime ! Enfin les nuées s'écartent, l'azur reparaît, le calme se rétablit, les dernières gouttes d'eau chuchottent ; les oiseaux, abrités sous les feuilles, secouent et enflent leurs plumes avec un petit cri précurseur du beau temps, et les paysans rassurés se réunissent de nouveau pour rendre grâce à la Providence. Le prêtre chante , les campagnards répondent en chœur tandis que delà vallée, transformée en encensoir, les parfums de la terre montent dans l'air comme la prière des villageois s'élance vers l'Être suprême 1
On vient de voir Beethoven observant les êtres et les choses, étudiant, contemplant le réel qui se meut au sein de l'infini et que l'infini pénètre ; le réel qui contient à un degré quelconque le souffle de vie et qui, aveuglément ou sciemment, s'agite sous l'attraction divine; on va le voir se mesurer avec le drame, avec l'histoire.
Shakespeare, Gœthe, voilà ses honmies ; Egmont, Goriolan, voilà ses héros. Le musicien se conlente-t-il de peindre Lamoral et Caïus Marcius ? Non pas, il les ressucite. Ces figures surhumaines revivent en effet ; ces hommes, reparaissent, formidables, et ce ne sont point des fantômes, des apparences ; ils se meuvent, ils sentent, ils pensent, ils agissent. Les supplications de Véturie domptant la colère de Coriolan irrité contre Home, qui l'avait exilé ; Egmont marchant au supplice en vain* queur et payant de sa tête la délivrance de sa patrie, tels sont les sujets de ces pages colossajes. Le compositeur, dans l'ouverture de Coriolan, plane à une telle hauteur qu'on se demande, presque effrayé de tant de
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génie, s'il rivalise seulement avec le dramaturge anglais ou s'il le domine. Cependant Beethoven ne se croît pas quitte envers riiumanité parce qu'il a chanté la victoire remportée sur un romain par les larmes de sa mère et le sacrifice d'un patriote mourant glorieusement pour son pays. Il sait que la philanthropie est au-dessus de Tamour maternel et du patriotisme ; il sait que tous les hommes sont solidaires et que si l'amour est, par excellence, le moteur de la divinité, il est aussi le meilleur conseiller de la race humaine dont il sera un jour la joie suprt^rae et sacrée.
Mais écoulez, d'un bout à l'autre de TAUemagne on répète une ode de Schiller; les vieillards, les mères partagent Tenthousiasme des étudiants ^ des jeunes filles ; les strophes du poète s'impriment dans toutes les mémoires, elles délassent les travailleurs ou les aident à supporter leurs fatigues, elles sortent dé toutes les bouches, elles retentissent sur tous les chemins, sur les places, dans les rues, dans les ateliers, dans les fabriques, partout où il y a des cœurs qui battent ; alors Tavare laisse glisser une pièce de monnaie de ses doigts osseux, le tyran oublie un moment qu'il prétend asser* vir la terre, Tenvie cesse un instant de mordre, Tégoïste sent sa poitrine se dilater et îl s'en étonne, les souffrances se calment, les misères respirent, les opprimés oublient les oppresseurs, des pleurs d'attendrissement coulent des paupières rougics. Et savez-vous pourquoi TAUemagne est ainsi émue, vibrante? C'est parce que Schiller a écrit :
Seîd umschlungen, miUionen I Dicaeu Kuss der ganzeii Weltl Biuder — uherni sternenzeU Mûss ein lieber Va ter wohaea.
C'est-à-dire :
Soyeï embrassés, millionst Ce baiser au monde entier 1
Frères — aa-delà des étoiles Demeure an père bien-aimé.
Beethoven lit et relit cette ode, il la médite, il l:i considère comme le nouveau Credo de l'univers pensant. Une œuvre immense germe dans la tête du symphoniste; il veut que les masses aient un chant simple et sacré qui les unira dans un même élan fraternel ; il veut que le peuple puisse joindre sa voix formidable à rorchestre qui va bondir joyeux sous les paroles de Schiller, Il cherche un motif, il ne le trouve pas d'abord, il se déses* père ; enfin il s'écrie un jour avec transport : Ick hab'esj ich haVes (je le tiens, je le tiens 1). Et il le tenait réellement. Beethoven n'était pas seulement un compositeur sans rival, c'était encore un penseur, et son plan, beaucoup plus vaste que celui de Schiller, consistait à mettre en présence les douleurs, les efforts, les luttes, les tendances des temps passés et Taurore des temps futurs ; à montrer les nations s'avançant délibérément vers la civiRsation, vers la paix, vers la joie, jetant bas les vices, haillons dont elles sont couvertes, se parant de toutes les vertus, s'épanouissant dans un splendide rayonnement, se tenant embrassées et respirant librement dans la lumière vénérable qui les entoure. Beethoven est à l'œuvre ; il rassemble dans un splendide final les éléments d'amour et conséquemment de bonheur, épars dans les trois premiers morceaux de sa symphonie, comme ils le sont sur la terre, éléments séparés par d'innombrables obstacles, combattus par la violence, entravés par l'égoïsme et l'ignorance, vil couple dont naquit une nuit la haine. Petit à petit ces éléments dispersés se réunissent, s'afQrment, s'imposent; les souffrances diminuent, les corps s'embellissent parce que les âmes s'épurent, la pensée brise ses chaînes, le travail s'appuie à la liberté, le frère ne doute plus de son frère, l'époux et l'épouse ne font qu'un, la vie est moins courte, l'aïeul toujours vert conlcmple
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avec orgueil, avec tendresse, les générations qu'il a semées; l'harmonie est partout, la nature même s*embellit et c'est le règne de Dieu qui commence.
Schiller ! Beethoven ! c'était là votre r<?ve, n'est-ce pas? Vous ne cherchiez pas tant à divertir les hommes qu'à leur désigner le but à poursuivre, à atteindre. LVmour de rhumanité était en vous, vous le teniez de vous et vous le répandiez sur des milliers de têtes attentives et charmées, comme le soleil répand ses rayons dans Tazur où scintillent les astres, ces fleurs du cieL Vous aimiesç, vous aimiez sincèrement vos semblables et c^est votre attachement profond à tout ce qu'on doit chérir qui vous fit si grands. Noble et cher Beethoven, chez toi le talent, le génie, le caractère étaient, que disje! sont au même niveau. Oui, sont; car en quittant ce globe pour la mort, tu nous a légué tes ouvrages immortels où l'on te retrouve tout entier. Mozart est un grand artiste, Rossini a du génie ; toi, Beethoven, tu es un grand homme ! Tu ne descendis jamais des hauteurs de ton idéal pour solliciter les faveurs du publie, tu méprisas la fortune lorsqu'elle se présenta à toi sous les traits immondes du reniement; quand tu te hasardas dans les régions supérieures et inexplorées où réside la fière beauté immaculée, tu t'aperçus vite que nul ne te suivait. Que t'importait cela? Tu savais qu'on te rejoindrait plus tard et tu poursuivis seul ta route. On te critiquait violemment, on te montrait au doigt en disant ; « Ce fou ! » les artistes te raillaient, le monde te plaignait insolemment, des souscripteurs te faisaient Taumône de leur signature pour que tu pusses décider un éditeur à publier tes dernières partitions; on te protégeait, on t'applaudissait du bout des doigts, aucune humiliation ne t'était épargnée , la direction de TOpéra de Vienne refusait ta magnifique ouverture de Fidelio et t'obligeait à en écrire une autre, et puis une autre encore, pour revenir enfin à la première, retour imper-
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tinent qui ressemblait à une nouvelle insulte; et loi, le dédain sur les lèvres, tu suivais des yeux les idiols qui ne te comprenaient pas, et malgré tes maux, malgré tes déceptions, alors que tu aurais pu, toi aussi, sacrifier quelque chose à la fortune aveugle et au mauvais goût non moins aveugle qu'elle, tu demeuras ferme dans ta probité, tu gardas intacte la fidélité à tes principes.
Tes principes, c'étaient tes trésors et tu les respectais, et tu les aimais, et tu ne les vendais pas , et tu portais haut la tête. Ohl que j'aurais voulu te voir, te connaître, te serrer la main, t'appeler mon ami 1 Mon ami, mais tu l'es, tu l'es depuis le soir où j'entendis pour la première fois de ta musique. C'était à Munster, à un concert de la Société philharmonique, on exécutait la symphonie en5i bémol, j'allais jouer le troisième concerto de Ries, un des trois ou quatre morceaux classiques qu'on m'eût appris au Conservatoire de musique, où j'avais remporté mon premier prix trois ans avant cette époque. Oubliant ma préoccupation bien naturelle au moment de paraître en public, j'écoutais avec avidité cette délicieuse symphonie qui m'initiait soudain à des jouissances que les compositions dont on me nourrissait ne m'avaient nullement fait pressentir, Avais-je entendu prononcer le nom de Beethoven dans les classes du Conservatoire ? Je ne m'en souviens pas ; mais je ne l'oubliai plus, et mon premier soin en arrivant à Vienne, — j'avais seize ans, — fut de m'enquérir de mon nouvel ami. Dès lors, je vécus dans son intimité ; il me fit une multitude de confidences ; je pleurai avec lui, je souris avec lui, j'abordai, aidé par lui, des rivages inconnus, des sonmiets qui parurent longtemps inaccessibles, j'admirai les régions innommées où il me transportait sur ses ailes d'archange; sa chevelure s'emplissait d'étoiles,son hymne éclatait dans les vastes cieux, des échos perdus dans de prodigieuses profondeurs le
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répétaient en chœur ; à travers les cordes de sa lyre, où vibrait toute son âme, j'apercevais une multitude de créatures plus parfaites que rhomme, tandis que, des sillons terrestres, s'élevaient dans une lueur d'apoihéose, des myriades de populations régénérées.
Me voilà loin de Rossini et de l'école italienne qu'il a fondée. 11 faut y revenir, car j'ai à montrer les censé* quences du système rossinien, à parler des quelques compositeurs qui Tout adopté et à dire un mot au sujet de Bellini et de Doni7.etti, deux chantres célèbres dont Tun mourut poitrinaire et Fautre fou. Inférieurs à Rossini en ce qui concerne lïnvention,rampleur des formes j rétendue des morceaux, la majesté des idéeSj le piquant des modulations et Tart de manier Torchestre ^ Bellini et Donizetti ne sont cependant pas sans mérite. Quoique ne se méfiant pas assez des réminiscences contre lesquelles ils heurtent et brisent leur individualité, ils ont un style propre, une originalité relative, un peu endommagée si Ton veut, saillante pourtant et qui se manifeste dans leurs principaux opéras ilsiSomnambala, Norma^ I Puritani, l'EUsir (Tamore, Iljurioso^ Lacia. Lorsque Molière prenait quelque cliose aux anciens, lorsque Rossini empruntait des mélodies à Haydn, à Mozart, à Spontîni, le moraliste et le compositeur fai* salent subir une transformation aux éléments dont ils s'emparaient, Bellini, Donizetti ne prennent point cette peine. Ils imitent, ils pillent Rossini sans scrupule, et, en le contrefaisant, en le dépouillant, ils l'amoindrissent; ils ne jettent pas, comme leur modèle, un coupd'œil pénétrant sur la France, sur rAllcmagne : ils se confinent dans leur nationalité^ ils s'isolent dans leur manière de sentir ; ils ne possèdent pas la folle insouciance qui engendra 11 barbiere^ ni le sentiment patriotique qui inspira Guillaume Tell; ils possèdent encore moins les vues humanitaires de Beethoven, Us se lais» sent vivre, ils s'exhalent. Leurs productions sans virilité^
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sans élévation el totalement privées de ce précieux savoir si justement cher aux Allemands, ne se soutiennent que par une inspiration douteuse, monotone, par un mouvement dramatique factice, purement extérieur, par une agitation fébrile dénuée d^énergie, par Theureuse disposition des voix dans les ensembles et par le mérite des chanteurs. Les Lablache, les Rubini, les Grisî, la grande Malibran, vingt autres interprètes fameux ont mis leur âme au service de vulgaires cavatines italiennes surchargées de vocalises qui seraient peut-être à leur place dans une méthode, dans un solfège, mais qui^ n'exprimant rien par elles-mêmes, sont fort déplacées à la scène,
DonizettI espèra-t-il remplacer Rossini au Grand- Opéra où il arriva, lorque le cygne de Pesaro eut résolu de garder le silence? S'il Ta jamais cru, il s'est singu* Uèrement trompé. Les Martyrs^ la Façorite^ représentés sur notre première scène lyrique, ne sauraient être considérés que comme des ébauches. Passons.
Je pourrais signaler au moins un joli morceau vraiment bien venu dans presque toutes les œuvres de Donizetti.
En est-il jusqu'à trois dans la même partition, que je pourrais compter? J'en doute. Néanmoins, VEUsir d'amore foisonne de gracieux et légers motifs; Il fa-' rioso contient des phrases expressives malheureusement trop langoureuses, et Lacia ne périra pas tout entière, grâce à un large et beau septuor admirablement écrit au point de vue vocal, et qui a pris rang parmi les meilleures et les plus émouvantes inspirations de l'école italienne.
Ce magnifique passage» égaré dans Lucia^ montre ce que Donizetti, si richement doué, fût devenu, si la réflexion et le travail eussent aidé son instinct, son sentiment musical, et si, livré à la passion la plus funeste de toutes lorsqu'elle est comprise d^unc certaine façon.
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il n'eût pas jeté aux quatre points cardinaux de l'amour la sève indispensable aux travaux intellectuels.
Bellini me parait supérieur à Donizetti, J'aime sa sensibilité vraie. A travers les mollesses , les mièvreries, les traits incolores dont abondent / Montecchi^ la Somnanhalay Norma^ se glissent des élans dramatiques sincères, de brusques mouvements énergiques d'une surprenante vigueur. Derrière le Bellini que nous connaissons se cachait évidemment un Bellini que nous ne connaissons pas»
Comprenant que son éducation musicale était très imparfaite, Bellini^ vers la fin de sa carrière, allait étudier au Conservatoire, partitions en main, les symphonies de Beethoven • Les Puritains lurent le premier résultat, et le dernier, hélas ! des transformations qui s'opéraient dans Tesprit du jeune maître; Bellini s'éteignit au moment où, recevant une forte impulsion, son talent commençait à se développer dans un sens viril et grandiose. L'orchestre des Puritains diffère étrangement de celui de Norma\ les idées qu'il exprime sont parfois robustes, brillantes, colorées, hardies même. Le jeune lion amoureux, auquel la volupté avait rogné les ongles, sent repousser ses griffes et renaître ses forces ; il gonfle ses naseaux, il hérisse sa crinière, ses pruneDes s'emplissent de lumière ; il est beau ainsi. Courage ! courage ! Bellini va chanter encore ; ses lèvres s'entr'ouvrcnt... Ah! malheur! c'est un flot de sang qui sort de sa bouche..,
Bellini elDonizetti morts, on leur cherche un successeur. On offre la pourpre à Verdi qui fait son possible pour la mériter. Malgré ses efforts, Tart continue à décliner visiblement en Italie. La musique y devient un hurlement; la manie des unissons a succédé à la manie des tierces ; les chanteurs — sopranos, barj tons, ténors, jj^ggçs — écrasés par une instrumentation violente, poussent des cris désespérés, désespérants, et se brisent
la voix à ce métier, qui exige plutôt des Stentors que des Apollons.
Les formes vieillies empruntées à Rossini subsistent ; aucune modification ne vient les rajeunir ; Mercadanle, Carafa, Verdi, les frères Ricci s'en servent après Spontini, Meyerbeer, Boieldieu, Hérold, Auber, Halévyj Adolphe Adam, etc., etc. Dans les cabalettes, dans les duos^ dans les trios, dans les finals , chaque motif se répète régulièrement deux fois, comme si ce retour obstiné au thème était indispensable ; partout des moyens, des accompagnements, des fioritures identiques. On se copie sans vergogne, on se vole sans pudeur, on tripote les mêmes bribes mélodiques, espèces de servantes à tout faire ; on emploie pour la cent millième fois le même rhythme brutal, éhonté, stupide, efflanqué, qui accompagne sur la scène, au-delà des Alpes, tous les guerriers et toutes les queues-rouges du globe. Ici rincohérence, là les ténèbres. Le bruit tient lieu d'harmonie et on se demande avec une sorte de stupeur quel rapport il peut y avoir entre les éclats de cette sonorité sauvage et. les niaiseries qu'elle met en évidence. Ce tohu-bohu instrumental, vocal et grotesque exaspère les gens de goût qui cherchent naïvement une idée dans les élucubrations incolores et rebutantes dont il s*agit.
Cependant les journaux annoncent de temps en temps Vapparition soudaine d'un maestro fraîchement éclos, un soir, aux feux de la rampe, sur une des nombreuses scènes d'Italie. Inconnu hier, le compositeur est illustre aujourd'hui. Son nouvel opéra — il en avait donc composé d'autres ? — lui a valu un triomphe ; le public Ta rappelé trente-six fois de suite après le premier acte, et quatre-vingt fois à la fin du spectacle. Il a ramassé vingt lïouquets; il a eu une sérénade. Tant mieux! C'est une iionvelle étoile qui se lève, assure-t-on. Voyons cela, •'inspecte l'azur du côté où l'oranger fleurit. Rien. Je
104 PHn^OSOPHIE ET MUSIQUE
m'arme d'un télescope. Rien encore. Je monte à l'observatoire. Toujours rien. Naturellement mon regard change de direction. Qu'est-ce donc qui brille là, à terre? Tiens ! c'est un grain de poudre d'or venu je ne sais d'où et gisant sur la route. La brise le soulève et le fait resplendir an soleil ; elle en soulève dix autres, cent autres^ mille autres, et tous reluisent ^ et tous prennent des apparences humaines, et tous entonnent une mélodie qui est toujours la même, tous se la disputent, et tous continuent à briller à quelques pouces du solj car ils sont couverts de paillettes.
Que disent ces pygmées? II disent à voix haute: « Nous sommes les successeurs des grands musiciens italiens,» Je me détourne pour ne plus voir ces ombres bizarres tlottant à l'horizon. En ce moment un coup de vent survient et j'entends un ricanement sec et railleur. Je me retourne vivement : la camarde, vieux squelette classique, était debout devant moi et riait à se tenir les côtes. Elle venait de souffler sur 1« tas des maés* tri : poudre d'or, pygmées et paillettes avaient disparu et il n'en restait pas trace- ,
LA MUSrODË EN ALLEMAGNE (1)
Sî le génie allemand s'est révélé avec éclat dans tous les arts, c'est surtout dans l'art des sons que ses tendances originales se sont manifestées avec le plus de supériorité, La musique instrumentale, d'ailleurs, est née en Allemagne* Ses créateurs, Bach, Ihendel, Haydn, en ont fait un art indépendant, vivant de sa vie propre et pouvant dorénavant se passer d'un texte; en la dégageant de tout élément étranger et en séparant ridée musicale de la poésie, qui ne lui avait pas permis, jusqu^alors, de prendre un libre essor, ces compositeurs qui, à part certaines formes empruntées à l'école italienne, ne relèvent que de leur inspiration et de leur talent, ont à jamais brisé les liens qui rendaient la musique esclave de la parole.
En outre ils ont réfuté, d'avance, certaine erreur accréditée de nos jours en France et en Italie, en prouvant par des exemples irrécusables, que la suprême
(i) Une partie de cette étudie parut jadis t]&m ta Hevuta germanique (îiuméros dti 30 septeiubre 4858 et du î9 îévner 18B0). L,es perso au es qui voudraient lire mon premier travail et le comparer h. oelui-cK se cou vaincraient que je u'al apporté aucane modification h mes appréciations Atir Ja musique allemande en général ni, en partioiilierf sur les œuvri?^; de Richard Wagner, rai donné à ces appréciations un peu phus de développement, voilà tout. Cependant, Wagner ayant changé de routCi ja dus le suivre dans la nouvelle direction quMl prenait el ajouter une paf^e à nies premiers articles. Cette |)age les complète, elle relate des faits importants, elle contient certains rapprocliemeuts entre la vie et les ouvrages du maître et, âl je ne nrabuse, elle présente, iK>us sou véritable jour, te talent de Richard Wagner «
lOe PHn.OSOPHTE ET MUSIQUE
beauté résuite du concours de Tétude et de Finspiration. En effet, que serait le génie sans la science? Un bel arbre qui, privé d*air et de lumière, avorterait misérablement. Non ! si la science ne s'unit au génie, point de sécurité pour le compositeur; Tartiste ignorant et l'artiste sans imagination succomberont également, à la longue, sous Findifférence du public.
Convaincus de cette vérité, animés par Tamour du beau, poussés par le désir de connaître, par le besoin de savoir » les Allemands étudient sérieusement Fart qu'ils veulent pratiquer.
Loin d'être à leurs yeux un amusement passager ou un moyen d'arriver promplemcnt à la fort une , la musique leur apparaît comme une religion respectable à laquelle ils consacrent leur intelligence, leur cœur, toutes leurs forces. Ils étudient non pour briller, mais pour acquérir un mérite réel; et, sans impatience de succès, ils Tattendent, persuadés qull vient à son heure couronner les bonnes et belles choses. Peu désireux d'obtenir des applaudissements éphémères, se respectant assez pour ne pas s'exposer aux sifflets» ils cherchent, par des études approfondies, à se mettre à l'abri de la désapprobation des connaisseurs. Doués d'une volonté de fer, d'une patience merveilleuse, d'une persévérance voisine de Tent^tement, pleins de eonfiance en leur jugement, élevés dans le respect dû aux grands maîtres, accoutumés dès leur enfance, à en* tendre des ouvrages sérieux, apprenant peu à peu à les comprendre et, plus tard, jugeant de haut les œu^TCS banales, coquettes, pimpantes^ voluptueuses, bruyantes ou vides qui leur arrivent pirouettant sur un pied ou mollement étendues sur un sofa, certains enfin de posséder des aptitudes musicales qui sont le résultat d'une élaboration de plusieurs siècles, ils marchent sûrement et consciencieusement au but, en s'affermissant dans la pensée qu'ils sont les premiers musiciens
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PHILOSOPHIE ET IVfUSTQUK lOî
de la terre (r); ils se figurent même qu'ils le seront toujours (a).
L'influence de la musique aUcmandCj en France, a pris une extension considérable du jour où Habeneck introduisit les symphonies de Beethoven dans les programmes de la société des concerts du Conservatoire j et la révolution littéraire survenue vers 1828, ne contribua pas médiocrementj de son côté, à ouvrii^ chez nous une nouvelle voie à la musique. Mieux étudiée, mieux comprise, sincèrement aimée par quelques honmaes de goût et de bonne volonté, elle commença bientôt à quitter ses allures légères pour en prendre de pUis scvère$. D'amusement qu'elle était, elle se fit art. Les classiques, interprétés d'une manière admirable, rue Bergère, et soutenus par de nombreux partisans, ont formé un public capable de les goiUer, et on arrive à comprendre, dans notre pays, que l'homme vouant sa vie entière à un art, fût-ce l'art des sons, songe moins à divertir quatre ou cinq générations qu'à les intéresser en leur faisant apprécier des joies pures qui font battre le cœur en élevant rintelligence. Les grands maîtres devenant à la mode, la mode servira, sans doute, à former le jugement; et le jugement une fois développé, les compositeurs instruits prévaudront» Il en surgira nécessairement, et de leur œuvre jaillira la source vive où viendront à leur tour s'abreuver les populations futures.
(i) Le ^n venir des ëvtineinents dont notre patriolisiiLt? a lunt ^outTârl iie sanrEit en aucun r^s s'interposer entre ma conscience et mon jngement.
Kespetter la vérité t'I la justice, lel e^t le t^rernler devoir de quicoarjne prend ^ouà de sa réputation,
(î) Ceci fut ècril en 1858, llepnis lors la Frai» ce ^ m maliiTe inusicaïe, a fait de vigoureux efTorls pour mettre st>n savoir au niveau de ^on Uitelligeuce si ardente et ^^i vive, Nas ccïnjpositeurs deviennent des^^ymphonistes; ïïa u'hésileul pa^; tlit «vivent; Us niauient rorcUestn't d'une main ^ilre; ils ont droit îi Teâtime et parfois à l'admiration du publif. Hit puis ne Tout) lions paj^ ; (a France, outre U;irneau, Môliul, Lesueur, Bertou. Ht^rold, Ualevy, etc., etc.. enfanta Berlioz: Herlioz doni les doetrines fout loi^ Berlioz sans lequel Hicliard Wagner n'existorait peut-être pas, Barlioz dont le magniflque Fa ust attend encore éoq pendant au ALtemague,
Ainsi se continue le progrès : le génie profitant du passé, résumant le présent, empiétant hardiment sur ravenir qu'il prépare ; la foule répondant d'abord avec répugnance à rappel qui lui est fait, bientôt surprise, charmée par d'incontestables beautés, transportée malgré elle dans des régions supérieures par le souffle puissant du compositeur, puis, connaissant mieux ce qu^elle a primitivement écouté avec défiance, se rendant sans peine et applaudissant de tout son cœur. Telle est» en peu de mots, Thistoire des créateurs et celle du public. S'il faut quelquefois un ou deux siècles pour que justice soit rendue au beau, il suffit d'un instant pour jeter dans cet abîme — Toubli — ce que Ton s'est trop pressé d'admirer ; les Allemands le savent bien.
Cette bizarre contradiction entre les bravos prodigués souvent à des choses sans valeur, et l'antipathie excitée par les conceptions du génie est, au fond, très naturelle, car le nouveau choque l'usage, rignorance^ la routine, le préjugé.
D'ailleurs , il se trouvera dans tous les temps des natures communes ou sans culture assez mal partagées pour écouter avec plaisir de triviales niaiseries, par exemple, le Sire de Framboisy ou le quadrille des Lanciers, — Je ne parle que des morts et je me tais sur la musique à tout faire dont on nous régale aujourd'hui. — Ces natures-là ne saisiront jamais sans effort ni sans guide, une pensée ou un sentiment élevé. Bien des gens, se trouvant en face de hautes montagnes, ne possèdent ni la force, ni la volonté, ni le désir d'en franchir la cime- La majeure partie préfère la plaine, où l'on se pro* mène tranquillement, sans fatigues. D'autres, en petit nombre, se dirigent vers les hauteurs, mais ils s'arrêtent en chemin, l'imagination, la curiosité ou l'habitude ne les soutenant pas. De rares touristes connaissent seuls la pleine jouissance des excursions dans les mon-
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ta^es. Quelle satisfaction on éprouve à se baigner dans l'air pur, à s'élever au-dessus des habitations des villes comme si on allait vers Dieu ; à voir s'ouvrir à chaque instant de nouveaux horizons, à contempler dans son ensemble harmonieux, dans sa mh\e beauté, le sublime paysage où les monts sont entassés sur les monts, où la lisière des forêts se déploie comme un serpent monstrueux^ où le roc reluit j pareil au diamant, sous les feux du soleiL
Sur le gazon des vallées se combattent Tombre et la lumière; au loin, on aperçoit cent villages, ruches dont les abeilles sont des hommes. Enfin, on domine les hauteurs environnantes. Voilà le ciel, voilà son manteau d'azur où, pendant le jour s'effacent les astres, échelons divins; Tâme plus libre, oubliant alors un instant les méchancetés humaines et prise d'un ardent désir, s'élance dans l'immensité comme si elle pouvait y rencontrer Toeil clément de l'Être I Les promeneurs paresseux dont je parlais il y a un moment , ignoreraient sans doute indéfiniment ces émotions sous la pression desquelles le cœur s^emplit et déborde d'extase, s'ils étaient abandonnés à eux-mêmes; mais qu'un ami du beau leur montre la route et les conduise, tous le suivront, tous admireront en se prosternant, tous auront un cri d'enthousiasme. Seulement, — et la critique devrait s*en souvenir, — là où un esprit vaste a franchi l'espace d'un bond , il faut tracer un chemin au vulgaire.
J'ai l'air de médire des masses ; il n*en est rien; toutefois, je connais leurs défauts, leurs faiblesses, la violence de leurs passions ; je n'ignore ni leurs antipathies spontanées et profondes si voisines de la haine, ni leurs enthousiasmes irréfléchis, ni leur versatilité, et je sais qu'elles se livrent avec la même ardeur à leurs bons et à leurs mauvais penchants ; elles applaudiront Corneille à tout rompre et, en sortant de quelque repré-
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senlation gratuite où elles auront battu des mains aux beaux endroits j elles courront à la barrière pour boire du vin bleu et bisser d'ignobles chansonnettes; inévitablement ignorantes, incapables^ par conséquent, de porter un jugement, elles accordent ou refusent leurs faveurs sans trop savoir pourquoi; et cependant il y a une sorte de rectitude dans leurs appréciations sommaires ; elles ont pour elles Tinstinct, le sentiment, dons naturels précieux, que Tarliste doit se garder de raé* priser, qu'il a le devoir d'étudier et dont il a Toblîgation de tenir comple. En somme, quel penseur se croit assez sur de lui pour se passer de leur assentiment? Cet assentiment, sa conscience ne le réclamerat-elle pas comme une garantie nécessaire, et aucune appréhension ne troublera-t-clle la quiétude deTamourpropre le plus obstiné s'il ne se sent pas rassuré, légitimé par l'opinion publique?
J'affirme le contraire; aussi suis-je convaincu que les artistes fameux qui se sentirent incompris ont cruellement souffert. Celui qui n'a pas connu ces tortures s'en fera diHîcîlemenl une idée. Beethoven a dû en ressentir d'horribles , lorsqu'il écrivait presque pour lui seul ses prodigieuses symphonies^ et lorsque, cherchant du regard un pubUc dans la salle du Musîk-Verein, à Vienne, ses yeux ne rencontraient que dix auditeurs. J'entends d'ici le rugissement du lion blessé et je comprends sa sauvage douleur.
Musicalement parlant, FAngleterre vit depuis longtemps par rAIlemagne. La musique des Bach, des Haendel , des Haydn , des Mozart, des Beethoven, des Mendelssohn, très popu taire chez nos voisins d'outre- Manche, y est exécutée avec un ensemble irréprochable par des Sociétés où Ton compte plusieurs centaines de musiciens. Instrumentistes et chanteurs. Ce sont là de nobles et fécondes manifestations qui, tôt ou tard, développeront le génie musical anglais.
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John Fild, décédé depuis une trentaine d'année, et M. Balfe sont, je crois, les seuls compositeurs que la Grande-Bretagne puisse revendiquer comme siens. Le premier, malgré de précieuses qualités naturelles et de fraîches inspirations, n'a rien laissé de remarquable, sauf |
trois ou quatre nocturnes. On doit au second des opéras dans le genre italien contemporain. Ni l'un ni l'autre ne sauraient être considérés comme des représentants de la patrie des Shakespeare , des Milton, des Byron.
Je me bornerai donc à constater le penchant prononcé de la nation anglaise pour l'école allemande, dont on rencontre quelques ramifications en Russie dans les intéressantes productions de Lwof, et surtout dans celles de Glinka, mais dont on chercherait vainement la moindre trace dans l'école italienne actuelle, si toutefois il existe une école italienne de nos jours. On ne se méprendra pas, je l'espère, sur le sens de cette phrase. Je suis bien éloigné de jeter un regard dédaigneux sur la terre glorieuse qui a produit tant de grands hommes. Je veux simplement dire que les dons naturels, non fécondés par de fortes études, deviennent insuffisants lorsqu'il s'agit de produire des œuvres durables. Spontini, Rossini, les deux derniers compositeurs italiens de notre temps doivent en partie à l'Allemagne l'extension de leurs facultés, l'accroissement de leur talent. On a reconnu en Spontini le dernier rejeton de Gluck et le précurseur de Rossini, et Rossini, notamment dans le Barbier, montre assez qu'il connaît Haydn et Mozart. Il a étudié avec fruit les monuments de l'école allemande chaque fois que l'occasion s'en est présentée. Guillaume Tell, la plus haute expression du génie rossinien, est, selon moi, dans une proportion, dans une mesure assez restreinte, il est vrai, le résultat de ce coup d'œil rapide, intelligent, mais superficiel, jeté au. delà du Rhin. Les mélodies chorales des deux premiers actes, empreints çà et là d'un caractère sévère presque
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germanique , se font remarquer par une profondeur qu'on ne trouve guère dans les précédents opéras du chantre Bolonais.
Pour apprécier l'importance du mouvement musical qui s'opère actuellement chez nos voisins, il ne sera pas inopportun de revenir sur les principales Individualités allemandes et les définir en quelques mots.
Bach exprime la foi forte et aveugle ; Hœndel, une conviction raisonnée et sûre d'elle-même; Haydn crée la musique instrumentale proprement dite ; Mozart est frappé surtout du sentiment alTectueux et humain du christianisme ; il trace des caractères avec des mélodies et il aborde résolument le drame ; Gluck représente la fatalité grecque ; Weber qui a créé Topera fantastique, donne une expression poétique et élevée à la superstition et aux passions avec lesquelles il faut compter quand on écrit pour le théâtre; Beethoven, seul» remonte à TÊtre suprême par la pensée et par le cœur ; seul, il sent palpiter l'Esprit Divin dans les forces vives de la nature; il entend sa grande voix éclater dans la tempête, mugir dans le torrent, murmurer dans Therbe qui frissonne au bord du ruisseau, vibrer dans les astres dont il écoute, avec recueillement, Tharmonie lointaine sortir comme un tonnerre des vagues ruisselantes de la mer. Il a compris la parole qui retentit au sein et au-delà des mondes pour annoncer Theure des rénovations et qui appelle, qui attire les créatures vers des régions plus parfaites à travers des milliers de transformations.
Les aspirations de son àme Te n traînaient du côté de rinimi; il a mis dans son œuvre le sentiment de l'absolu qu'il portait en lui. Il interrogeait sans cesse le beau divin et moral, c'était là sa passion, passion sublime, qui, unie à l'amour de Thumanité et aux rêves poétiques de son imagination, devait permettre au maître d'accomplir son c&uvre.
Compositeur sans rival, Beethoven souhaitait la liberté pour rhomme comme pour l'art, et il voulut laisser un gage à la fraternité, en mettant en musique l'hymne superbe de Schiller, qui lui fournit, on le sait, le sujet de la neuvième symphonie avec chœur, si digne de clore sa carrière.
La campagne inspirait Schubert, génie essentiellement pittoresque.
Quant à Mendelssohn, je formulerai nettemenl mon opinion en le comparant au tendre Racine, avec lequel il a plusieurs points de contact. Gomme notre très-pur, très instruit et très suave tragique, Mendelssohn occupe une belle place, mais non la première, malgré la perfection de son style, la valeur incontestée de ses œu\ rcs, son excessive habileté à mettre en relief le moindre trait, à faire valoir la plus mince idée, malgré de louables efforts pour soutenir la dignité de Part. Artiste supérieur par le faire ^ il laisse à désirer sous le rapport de la pensée. Cette pensée est plus distinguée qu'originale, plus digne que noble, plus spirituelle que géniale^ plus brillante qu'énergique, plus élégante que gracieuse, plus pompeuse que grandiose. C'est de la musique de bonne compagnie. Si l'auteur du Songe d'une nuit d'été est trop bien élevé pour mettre dans un salon ses mains dans ses poches, ou pour se rouler, à la campagne, sur le foin fraîchement coupé, il ne porte pas non plus ses regards au-delà des nuages.
Mozart, après avoir composé un quatuor dont il était content, cabriolait comme un enfant dans sa chambre, et, quoi qu'on en puisse dire, on se figure difiicilement le génie en cravate blanche, en gants paille, et inar* chant à pas comptés comme un Recteur suivi des quatre Facultés.
Les maîtres dont je viens d'indiquer les tendances diverses avaient dans leur talent une spontanéité réelle, une facilité vraie ou factice ; ils s'appliquaient à paraître
émettre leurs idées avec aisance quelle que fût la peine qu'ils prissent à les présenter dans un ordre logique parfait ; le thème de la symphonie héroïque, si simple, si coulant, n'a pas eu moins de quinze ou dix-sept versions ; c'est ce que j'ai pu constater à Vienne en parcourant les feuilles volantes sur lesquelles Beethoven écrivait ses motifs et les transformations qu'il leur faisait subir. Et pourtant quoi de plus naturel, de moins clierehé en apparence que le début magistral delà symphonie héroïque?
Or Técole actuelle a changé tout cela. Elle semble prendre à tâche de mettre ses efforts en évidence ; la recherche la domine ; ses enfantements sont laborieux, douloureux, maussades ; parfois elle avorte misérablement, ou, si ses petits viennent à terme, ce sont des monstres qui n'ont presque rien d'humain.
Disciple de Schoppenhauer, elle demande tout à la volonté. Malheureusement pour elle, la volonté n'octroie ni rintelligence, ni l'imagination, ni le sentiment, ni aucune des facultés naturelles , bien qu'elle soit elle-même une de ces facultés et l'une des plus importantes.
La volonté a commencé à montrer son front impérieux : à la scène, dans les partitions de Meyerbeer ; au concert, dans les ouvrages de Schumann. Autrefois, elle était discrète ; elle formait ses nœuds, elle tissait sa toile à l'écart, elle se dissimulait avec soin ; à présent, elle lève la tête avec audace, elle pose le pied sur la marche du trône, elle dit à l'inspiration qui la fuit: a Va-t-en, je veux régner à mon tour»; elle croit pouvoir remplacer ce que rien ne remplace, elle prétend succéder au génie absent, et elle s'écrie par la bouche du philosophe que je viens de nommer et qui aurait pu, s'il l'avait voulu, s'offrir une dose d'esprit égale à celle que possédait Voltaire : « Je suis tout ! » Hélas ! dame Volonté ^ les facultés vivent en république et votre
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royauté ne serait pas de longue durée si vous parveniez à conrisquer la couronne a votre profit. Si Meycrlun i\ Schumann et quelques autres n'avaient eu que vous pour soutien^ ils seraient déjà dans les bras du passé. Bien que vous soyez une puissance, vous ne côn ferez pas la souveraineté ; demandez aux prétendants de tous les pays.
On affirme communément qu'il est difficile déjuger sainement les Vivants, et en effet l'envie, la jalousie^ l'intérêt personnel, la camaraderie — toutes personnes assez remuantes — barrent volontiers le passage à la vérité.
Il ne me parait pas impossible cependant de se soustraire à l'empire de passions qui ne devraient en aucun cas influencer le jugement du critique; ce qui est moins aisé, c'est d'oublier, — pour ne pas outrager l'étiquette, — que ceux qu'on a voulu servir et qu'on a servis de tout son cœur se sont montrés ingrats. Que de fois la France n'a-t-elle pas pris, bercé sur son sein, élevé, enrichi, glorifié des étrangers qui, nourris à sa mamelle, l'ont ensuite mordue ou déchirée? Nous en avons des exemples récents et déplorables.
Ehl bien, je saurai me soustraire aux sentiments douloureux qu'excitent en moi mes souvenirs ; je me rappellerai que l'art et ma conscience ne doivent pas avoir à souffrir de mon patriotisme.
Je serai strictement juste.
Mais que l'Allemagne y prenne garde ; l'art s'étiole et succombe au souffle de la mêlée, au bruit sinistre de la guerre (i).
(!) Je ne veux pas ici m'occuper de politique ni faire allusion aux événe* ments contemporains.
Je remplacerai donc par quelques lignes de points certaine comparaisim entre deux hauts personnages étrangers — on peut être haut sans être grajid — et deux artistes célèbres : Richard Wagner et OlTenbach. Ceci me fait riiver à une pièce, — drame ou comédie comme on voudra, — que j'intitulemis : Lti Vlacrétion malgré Me,
Quant à présentée me contenterai de mettre en présence le fondalo;ir th:s
Après le grand historien Meyerbeer, ce Michelet des musiciens, après Scliumann, savant et intelligent chercheur qui veut trouver et qui trouve , voici deux individualités, Listz, Wagner, qui, filles du travail et de la persévérance, ont pour grand'père le génie.
Je vis Listz pour la première fois à Paris en i83i. J'avais douze ans, il en avait vingt. Je venais de remporter le premier prix de piano au Conservatoire. Listz vint à moi, me prit dans ses bras, m'embrassa et me dit : a Tu me rappelles mes jeunes années. » Plus tard, à l'époque de ses pérégrinations triomphales à travers l'Europe, je le retrouvai à Vienne où il excitait le plus prodigieux enthousiasme. L'excentricité de ses
Bo tijTes-Parl8i€7is et un conquérant quelconque. Les conquérants ne manquent pas dans Thistoire; choisissez parmi eux celui que vous voudrez; Neiiirod ou Cyrus, Alexandre ou César, — ou tout autre, ils se ressemblent totis par un côté ; Tambition, — et désignez-le par ce signe vague ***. — C'est (ail. — Voici le fantôme, voilà le spectre. L'un debout sur ses partitions, piéde.stal drolatique, asticote les instincts printaniers, Tautre, assis sous un dais sanglant, s'égale au prince des ténèbres; l'arme du musicien est une plume; celle du soldat une épée; le compositeur fait des tacbes d'encre, le capILiiine fait des taches de sang; le maestro ravit nos oreilles, le guerrier ravit nos provinces-, Jacques a i'enivrement, Trois-Etoiles parfois l'ivresse; cïiacun d'eux se montre fier de sa valeur, travaille à l'ombre de la gloire, proclajïie ses succès et se moque du qu'en dira-t-on. il existe cependant une dilTérence entre ces deux hommes chargés, que dis-je? couronnés de lauriers qui aiment au même degré les décorations : le premier pourrait occuper sans dlfiiculté la place du second, tandis que celui-ci serait fort embarrassé de jouer un air, fût-ce un air de guitare. Tous les batailleurs qui déciment les peuples par amour du peuple, ou les exterminent pour lui apprendre à vivre, ne brandi,s^Qt pas l'épée et ne manient pas la flûte du grand Frédéric. On fait ce qu'on peut.
Uref, si j'avais à choisir entre Jacques et Trois-Etoiles, je n'hésiterais point, bleu que je ne professe pas pour ce dernier une admiration sans mélange. OITenbach a des qualités : il ne manque ni d'esprit ni de verve ; sa musique est scénique, gaie, désopilante à l'occasion, adroitement appropriée à la ijituation. Il a sa petite Muse, et si cette muse. Allemande francisée, a les lèvres un peu grosses, les formes un peu fortes, c'est, j'imagine, parce qu'elle ne peut pas faire autrement; on lui reproche aussi d'avoir la voix enrouée. Kh\ que voulez- vous? elle prend comme un autre son verre d'absinthe. Parfois même elle en prend deux. Alors, lorgnant le public, elle lui montre seit belles dents, ses épaules nues, sa volumineuse poitrine, ses hanches proéminentes, ses jarrets tendus, et la foule applaudit cette gaillarde à la luinr éveillée, au geste hardi; Diable I disent les femmes; peste! pensent les hommes.
Ji assurez- vous, je ne m'avancerai pas davantage sur le terrain de la photographie; je dis an revoir h OITenbach, j'abandonne Trois-Etoiles dans sa nuit, et je reviens à mes moutons.
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compositions j étranges mais intéressantes, la fréquence des dissonnances, des enharmonies dont elles étaient parsemées, la nouveauté des traits fabuleux qu'il exé* cutait avec une étonnante rapidité, l'incontestable supériorité d'une exécution grandiose et sauvage, exaltée et fantasque, tapageuse et fine, spirituelle et dramatique, soulevaient de timides objections et des tonnerres d'applaudissements. Eni844> je rencontrai de nouveau Listz à Lyon. Un soir, revenant du Grand-Théâtre, d'où il rapportait un tas de bouquets et de couronnes, il s'écria en faisant allusion à son succès : « Tout cela ne vaut pas une enharmonie. » Fils de l'aventureuse Hongrie, il s'était persuadé dès longtemps que l'enharmonie ^ aventureuse aussi, était appelée à jouer un rôle important en musique.
Cette branche de l'art, dont tant d'artistes contemporains ont tiré des effets si saisissants et dont Mar^ cello, je crois, entrevit le premier les aspects chatoyants, devait être explorée par Lislz et devenir en quelque sorte la base de son système de composition.
L'inconvénient inhérent à ce système est de faire passer violemment et à chaque instant un morceau d'une tonalité dans une autre, en lui prêtant une allure plutôt inquiète, fébrile et bizarre que mouvementée, passionnée, vraiment originale. L'enliarmonie n'est-elle pas un peu parente du feu follet ? Jusqu'à présent elle avait été employée accidentellement. Pourra-t-on sans danger Télever au premier rang en lui donnant la suprématie sur le contrepoint, l'imitation, la fugue et Tharmonie diatonique? Ne perdra-t-on pas, en noblesse^ en sérénité, en infini^ ce que l'on gagnera en mouvement, en agitation? lly a l'avantage de l'imprévu, j'en conviens. Mais l'imprévu est de deux sortes : et s'il est vrai qu'il entre souvent de l'étonnement dans notre plaisir, l'étonnement suffira-t-il à nous contenter ? L'enharmonie a-t-elle assez de force pour porter seule Tave-
nîr de la musique? N'est-ce pas plutôt en établissant un équilibre convenable dans l'emploi des moyens que la science met à la disposition de tous? n'est-ce pas en y joignant Télément enharmonique , secondaire selon moi, et enfin, en réunissant le génie des combinaisons scientifiques au souffle créateur, que nous arriverons à satisfaire cet instinct du bien, du beau, du vrai qui est le fond indestructible de l'âme? Je ne condamne nullement Ten harmonie. Je considère, au contraire, son emploi comme un progrès ; mais je pense que loin de pouvoir être érigée systématiquement en science transcendante, elle doit être considérée comme un artifice de second ordre ; et je ne lui pardonnerais pas d'entraver la marche des chants simples, qui seront éternellement le grand mot de ralliement des masses.
Ces réserves faites j'applaudis franchement aux résultats obtenus par Listz. Sa musique répond, sous plus d'un rapport, à ce que ses amis étaient en droit d'attendre d'un artiste tel que lui. Elle est poétique, distinguée, énergique, entraînante, quelquefois suave. Entachées d'exagération, ses idées ont un caractère majestueux qui se dément rarement même dans les endroits gracieux* Listz abuse, dans des introductions généralement trop étendues, de son talent de mise en scène ; mais lorsqu'il veut bien prendre la peine de se laisser aller à sa nature, d'obéir à son organisation et d'oublier que son but est de devenir chef d'école, il trouve des choses ravissantes, vraiment belles.
Si Listz, malgré les traces trop visibles qui marquent dans sa musique le passage de l'Italie et de la France, demeure un enfant de la Hongrie , Richard Wagner, lui, reste un Germain pur sang. Il accepte les préceptes de Gluck, il a des liens de parenté avec Weber. Parcourez Tannhaasery Lohengrin^ vous y découvrirez vite des traces de mélodies wébériennes, réminiscences certainement involontaires, mais qui seraient devenues fata-
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les à la réputation de Wagner s'il n'avait eu la force de s'affranchir de ses affections artistiques pour sauvegarder son individualité. Gomme Weber, il a l'esprit chevaleresquej hardi, poétique. Ses opéras, semés de motifs heureux et d'effets originaux d'instrumentation^ ressemblent à des improvisations. Gomme Weber, il adopte un thème principal, véritable fil d'Ariane , qui lui servira à retrouver son chemin dans le pays de la fantaisie, où, par parenthèse, on s'oriente plus aisément que dans le fameux Labyrinthe que vous savez, mais où Richard Wagner rencontre trois Minotaures au lieu d'un : les trompettes, les trémolos, les récitatifs. II est rare qu'on sache positivement où commencent et où finissent ces morceaux, dont la forme, déjà douteuse, devient plus vague au milieu du désordre voulu qui règne dans l'ensemble. Gonmie tous les hommes d'élite, enfin, l'illustre représentant de la musique dramatique transrhénane continue à tracer son sillon à travers les éloges et les critiques sans se soucier beaucoup des uns et des autres. Il serait prêt môme à s'écrier avec le Misanthrope au sujet de ces dernières : « Tant mieux , morbleu, tant ndeux ! c'est ce que je demande. »
A TannhausePj à Lohengrin succédèrent des ouvrages dont le théâtre n'offre aucun modèle. L'opéra intitulé Tristan et Yseult ouvrit une ère nouvelle. Cette partition extraordinaire montre Wagner se séparant de Weber, du moins au point de vue mélodique, et rompant avec toutes les formes, avec toutes les traditions connues. Duos, trios, quatuors disparaissent ; la déclamation s'empare de la scène et ne la quitte plus ; elle en chasse définitivement la mélodie qui se réfugie à l'orchestre, où les instruments la recueillent et la développent symphoniquement, selon les besoins de la situation. Les accords dissonnants se multiplient presque sans interruption; pas un point, pas un instant de repos, un enchaînement perpétuel de modulations ; la sym-
phonie, admirable mais interminable , parle , peint , chante, éclate, rampe, menace, s'adoucit et forme un tissu serré, solide, ample, magnifique, qui semble envelopper les personnages, les étreindre, les étouflTer. Cette manière de concevoir l'opéra est-elle supportable ou simplement admissible ? ce système aura-t-il jamais des partisans parmi les spectateurs non fanatisés, sans parti pris ? et s'il en compte quelques-uns aujourd'hui, en restera-t-il un seul quand vingt ans auront passé sur la tombe de Richard Wagner?
Quoi qu'il en soit, et je le constate, je l'affirme, cette partition et plusieurs de celles qui l'ont suivie oirrenl un grand intérêt, contiennent des pages admirables, sont conçues avec une logique implacable autant que surprenante, et méritent un examen qui se change souvent en admiration. Nul ne manie l'orchestre avec une pareille maestria, nul ne l'oblige à révéler tant de passion, tant de secrètes pensées, tant de nuances sentimentales, instinctives, intellectuelles ; oui, ces instruments, muets entre les mains d'une foule de maîtres, Wagner leur donne une voix, et ils révèlent tout un monde d'idées.
Un résultat aussi beau, aussi complet mérite certes les applaudissements des connaisseurs, et on ne saurait se dissimuler qu'une telle puissance n'est accordée qu'au génie appuyé sur le talent.
En aliordant l'analyse des nombreux opéras de Richard Wagner, je montrerai en quoi ils brillent, en quoi ils pèchent, quelles beautés les animent, quelles qualités leur manquent et je prouverai que l'inmiense souffle divin, le souffle de cet amour impérissable qui anime les sphères et les hommes, effleure à peine les cordes de la lyre wagnérienne.
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