ODE A MEYERBEER
Une immense clameur s*élève de la terre Chaque fois que la mort, sous son baiser austère,
Flétrit un des élus de Dieu ; Chaque fois que sa main fauche et jette à la tombe Quelque front lumineux qui se penche et succombe
Sous son embrassement de feu.
Oht quand la mort enchaîne avec un cri farouche, Après ravoir broyée au contact de sa bouche,
Quelque créature de choix ; Quand la faucheuse éteint de son souffle terrible. Avec un rire abject, avec un geste horrible,
Une admirable et noble voix ;
Aux plis de son manteau, vaste linceul du monde. Quand le spectre vainqueur, la marâtre inféconde
Avide d'ombre, de néant, Emporte en ricanant une illustre dépouille Et cache dans son antre, où Targile les souille.
Les restes sacrés d'un géant ;
Quand elle prend le corps d'un homme de génie Et que sa grande faux a rompu l'harmonie
De la matière et de l'esprit ; Quand le monstre repu de chair, de sang, de fange, Sur le sillon charnel où fut le grain d'un ange
Fixe son orbite et sourit ;
192 PHri-OSOPHTE ET MUSIQUE
Alors la vieille Europe et la jeune Amérique, L'Asie au sol rîaat et la brûlante Afrique
Tressaillent, poussent des sanglots ; Et, semblable à la mer en un jour de tempête. Lorsque vers la nuée elle dresse sa tête
Et lance jusqu'aux cîeux ses Ilots,
L'univers, gémissant sous le coup qui Taccable, Frémit, et vers le ciel dont l'ordre est implacable
Lève un regard découragé 1 11 semble dire à Dieu : Ce décret est-il juste? Pourquoi m'as-tu repris, toi TÉterneL i*Auguste,
Ce lutteur de lauriers chargé ?
Il répandait partout la joie et la lumière :
Le temple, le palais, la maison, la chaumière
Adiuiraicut ce vivant flambeau ; Et voilà que soudain disparaît cette Qammc !
Et voilà que le corps se sépare de Tâme
Et que s'entr'ouvre le tombeau !
Comment donc, ù Dieu bon, toi qui, dans un brin d'herbe. Dans une goutte d'eau, dans l'épi d'une gerbe,
Sèmes des êtres par milliers.
Comment donc ne peux-tu prolonger l'existence De tous ces créateurs, rois de rintelligence,
Qui du progrès sont les piliers?
Notre siècle s'émeut, il se trouble, il frissonne
En voyant les penseurs qu'un dur labeur moissonne,
Tout à coup sombrer dans la nuit ; Il sou fi re autant qu'il a sou fier t à son aurore : 11 pleura Beethoven, Weber — y^i'il pleure encore !
Lui que déjà l'ombre envahit.
Q'après avoir gémi sur Te fi royable lutte
Des peuples décimés par la mitraille, en butte
Au doute aride, irrésolus, Ce siècle qui s'attriste au cliquetis des armes. Pour un nouveau malheur retrouve cncor des larmes ;
Meyerbeer, Meyerbeer n'est plus!
PHILOSOPinE ET MUSIQUE 193
Il n'est plus, c'en est fait I — La fatale nouvelle Franchit les monts, les mers avec rapidité ; Elle court, elle vole, et l'électricité A tous les continents la porte d'un coup d'aile.
Le détracteur lui-même, abattu, consterné, Se trouble en maudissant son ancienne arrogance. L'envie à Tœil haineux et l'ingrate ignorance Ont senti des s(»upirs dans leur cœur étonné.
Il n'est plus et déjà la critique défalque
De ses vieux feuilletons bien des coups du stylet ;
L'injure qui jadis au grand jour s'étalait
Se cache, mais trop tard !... derrière un catafalque.
Sur le poison d'hier on épanche le miel ; On vante sans pudeur ce qu'on blâmait naguère ; Tel chante un hosanna qui s'armait pour la guerre; La haine n'avait pas répandu tout son fiel.
Allons ! honorez ces reliques, Envieux, ignorants, jaloux !
Allons ! plus de regards obliques Jetés sur ce maître ! Que tous.
Théoriciens, mélodistes, Amateurs, savants pessimistes.
Se courbent devant ce cercueil 1 Et toi, qui fus toujours en guerre Avec le génie, ô vulgaire !
Respecte du moins notre deuil !
Fières républiques, empires, Suspendez un instant vos coups !
L'amour est roi des grandes lyres Nations, agenouillez-vous !
L'art vous éclaire, il vous relève.
Il affirme le bien, il rêve
A redresser le yice obtus ; Il daoue à chacua la noblesse»
Et sa main qui jamais ne blesse Étoile le cœur de vertus.
Art où le ciel même se mire.
Qui sûûdera ta profondeur ?
Dieu te voit ayec un sourire
Car tu réQètes sa splendeur.
Ta voix nous charme, nous console;
Ta clarté comme uae boussole
Nous dirige vers rinfini ;
Pourquoi tes Christs, y aillants prophètes,
Quittent-ils, désertant tes fêtes,
Le monde par eux rajeuni I
Meyerbeer, dors en paix à Tambre de ta gloire! Pour toi chaque bataille était une victoire, Maître f que le succès suivait depuis trente ans! Dors en paix dans les bras de la mère-patrie Dout les fils, doux penseurs qu aime la rêverie, Iront verser sur toi leurs larmes et leurs chants.
Dors 1 TArt, ce souverain, sur ta tombe se penche Et baise avec respect la sainte dalle blanche Qui recouvre à jamais tes rentes honorés; Puis relevant un front que la tristesse voile. Il m outre avec orgueil une nouvelle étoile Qui Hotte doucement dans les cieux azurés.
Tes amis, tes parents, tes Qlles, ta compagne. Tout ce qui porte un cœur d'artiste en Allemagne, En France, en Italie et dans le monde entier T'adresse un souvenir du fond du sanctuaire Ou la reconnais^nce, étrange statuaire, Sculpte uu temple au génie, immortel ouvrier,
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PHILOSCPHrE ET MUSIQUE 1Ô5
Le temps n'existait pas ponr ton âme sereinB^ Giacomo ; tu disais ] « Je livre V Africaine A Paris qui Tattend depuis dix-huit hiTers ; Mais je Fai refondue, en sévère alchimiste, Dans le ereuset profond où Tâme de 1 artiste Cherche ponr Tavenir un succès sans revers.
Dans cette œuvre, Tidéeet s'épure et s'élève. Et la partition qu'en ce moment j'achève Dédaigne la roulade et Le vain ornement, J*ai dit à cette enfant de mes vieilles années : « O t tu surpasseras en vigueur tes aînées I » J'ai doté ses grands traits d'un sourire charmant ;
J*ai mis la passion dans ses yeux, sur sa lèvre; Je l'ai conçue enfin dans un accès de fièvre. Mais j'ai laissé mûrir ses attraits, sa heauté; Et fuyant le clinquant dont le faux goût se pare, Elle ose rechercher le triomphe hten rare De plaire uniquement par la simplicité. »
A peine avait-il dit ces mots que, sur sa couche,
Il s^aJObisae ; la mort le saisit, elle couche
Le combattant d'hier dans la nuit du tombeau.
— Nos espérances sont, hélas I fragiles, vaines ;
Le temps, quand il lui plaît, boit le sang de nos veines,
Le présent sous nos pieds est un faible escabeau I
Maître, quand tu sentis peser l'instant suprême Sur ta tête occupée à résoudre un problème
Au bénéfice de notre art, Quand tu sentis tes doigts abandonner la lyre Ob tu te supendais dans ton âpre délire
Ardent et sublime vieillard t
Oh I quand soudain la mort, arrêtant ta pensée Et posant sur ta main sa main sombre et glacée. Dit : a C'est assez vivre ; suis-moi I
1*1 PHILOSOPHIE ET ITOSIQUE
Viens î j'accomplis ma tâche; allons, qu'on m'obéisee I Il faut qu oa m'appartieiitie, il faulqufi Ton subisse Mon attouchement r C'est la loi I »
Lorsque éclatant sur toi, celte Toix effrayante, A rheure où reparaît Taube terne ou riante,
T'annonça le fatal moment, Combien tu dus souffrir en voyant que ton œaTre, Glissant entre tes doigcts ainsi qu'une couleuvre, Fuyaiw ton étreinte d'amant t
Tu reconnus alors la fune&te ironie Des choses d'ici-bas ; Ta volonté traliie
Sentait pour la première fois, En face de sa force une force secrète, Un pouvoir indompté qui lui criait : w Arrête î y*
Kt qui la ployait sous son poids.
Maintenant, Giacomo, ta veuve désolée S'agenouille, plaintive, au seuil du mausolée
Où tu dors près de tes enfants; Elle croit entrevoir dans lonibre l'auréole Dont l'admiration, par un pieux symbole,
Entoure les fronts triomphants.
Berlin ^arde ton cœur d où jaillissait la flamme ; La terre a ta dépouille et le ciel a ton âme.
Mais ta pensée est avec nous î Robert, les Huguenots, rayonnent sur le monde Comme vm double flambeau dont la clarté féconde
Met les nations à genoux \
La France à ta grandeur ne fut pas étrangère ; Tu compris son esprit, et sa grâce légère
Et les battements de son cœur, Et, quand ta voix chantait, la grande capitale. Active, intelligente, auguste, sans rivale,
Maître, te proclamait vainqueur \
Nous ne t'oublierons pas, ô \ toi que Tltalie Laissa boire à sa coupe en cor toute remplie D*un vin généreux et vermeil ;
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Nous ne t*oublieroiis pas, fils de la Germanie Qui voulus colorer ton talent, ton génie.
D'un rayon du divin soleil ;
Nous ne t'oublierons pas ! car lutteur pacifique Tu secouas sur nous ta robe magnifique
D'où tombèrent des fleurs, des fruits, Et tu nous confias le nid où ta pensée, Mieux comprise aujourd'hui par la foule empressée,
N'éveille que de charmants bruits I
fARia-PAMY, 1864,