Philosophie et religion
Le temps marche vile et amène de rapides et d’incessantes transformations dans l’opinion mobile. Iæ dix-neuvième siècle est arrivé à la seconde moitié de sa carrière, et déjà il a Iraversé les phases les plus divei’ses. Toutes les doctrines qui, dans le passé, ont voulu entraîner rassenlimenl des hommes, se sont reproduites de nos jours. Mais le fait le plus caractéristique de l’hisloire de l’esprit humain, pendant le demi-siècle qui vient de s’écouler, est sans doute la réapparition du vieux panthéisme sous une forme rajeunie. L’Allemagne philosophique a donné au monde un spectacle plein de leçons. De grandes, de nobles iiiiclligences, cherchant la vérité dans les voies d’une spéculation sans règle, ont présenté au monde, comme le dernier terme des progrès de
vm PRÉFACK.
l’esprit, les plus vieilles erreurs de la pensée humaine. Mais, semblables à ces météores qui brillent un moment et s’effacent vite, le règne de ces systèmes a été court. Lorsque, en 1840, nous montrions, selon nos forces, le panthéisme envahissant la philosophie, l’histoire, la littérature, la science, l’art, l’économie sociale, et s’efforçant de passer dans les mœurs, nous ne prévoyions pas une décadence aussi prochaine*. Le développement rapide de ses plus extrêmes conséquences a été sa perte; et lorsqu’un système aboutit, en dernier résultat, à Y anthropothéisme et à Vanthropolütrie, lorsqu’il avoue hautement ces sauvages doctrines d’athéisme hideux et de matérialisme abject; lorsqu’il veut les appliquer dans la vie et former une société à son image, il se condamne lui-même et met contre lui les raisons droites, les consciences honnêtes, les intérêts les plus sacrés. Dans ces dernières années, nous avons assisté à ce jugement solennel de l’opinion publique de l’Europe éclairée; et l’arrêt qu’elle a prononcé, il faut l’espérer pour l’honneur de l’esprit humain, sera sans appel. On pourra suivre, dans ce livre, les dernières transformations des doctrines panthéistiques.
I.e plus redoutable ennemi que la vérité et la raison aient rencontré de nos jours paraît vaincu, ou du moins fort affaibli ; et le plus grand péril des
‘ Voir notre Es.'uii sur le Panthéisme, public rn MW, et notre Théodicée chrétienne, publiée en 1844.
PRÉFACE
esprits se trouve écarté. 11 est incontestable aussi que de grands progrès religieux se sont accomplis, et s’accomplissent encore, tous les jours, sous nos yeux. Ces progrès ont été constatés et décrits tant de fois, qu’il nous paraît inutile de répéter ici ce que d’autres ont si bien dit. Mais ce serait une illusion déplorable et une erreur funeste de croire que la vraie philosophie et le christianisme n’ont plus d'enuemis sérieux dans ce monde, et que le moment du triomphe pacifique de la vérité est enfin arrivé. Ah ! plût à Dieu qu’il en fût ainsi! Et qu’il serait doux de voir se lever l’aurore de cette grande unité religieuse et morale qui annoncerait à la terre le règne de Dieu, de la justice, de la charité, de la dignité humaine? Pourquoi, à la place de cette lumière bienfaisante, monte-t-il sur l’horizon de sombres nuages qui semblent porter dans leurs flancs les ténèbres et la nuit? Pourquoi de nouvelles confusions, de nouveaux malentendus, se font-ils dans les esprits? Pourquoi des colères mal contenues jusqu’ici éclatent-elles en paroles de haine ou de dédain pour l’Eglise et le christianisme ? Pourquoi des doctrines qu’on croyait dépassées se reproduisent-elles avec assurance? Un moment, on avait pu croire au rappro- *■ chement des esprits; on avait pu espérer que de nobles intelligences ouvriraient les yeux à la vérité complète. Aujourd’hui il n’est plus guère permis de douter que de nouvelles luttes doc-
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Irinalcs, plus décidées, mieux soutenues et peutêtre aussi violentes que celles des plus mauvais jours du passé, ne se préparent.
Quelles sont les causes de cette situation nouvelle et alarmante? Elles sont nombreuses et diverses. Mais notre dessein n’est pas de les rechercher et de les signaler ici. Nous croyons plus utile, pour le moment, de nous borner à constater l’élat des doctrines antichréliennes, afin de mieux nous rendre compte des devoirs que celle situation nous impose.
Détachés des espérances ou des illusions que les théories allemandes leur avaient fait conce- \oir, les esprits qui ne sont pas éclairés par la foi chiétieune sont reloui’nés au déisme, ou, s’ils n’en étaient point sortis, se sont confii’inés dans ce système. C’est donc le déisme qui se pose de nouveau en face du christianisme, et vient lui disputer l’empire des âmes et l’avenir. Mais ce déisme est de deux espèces, et il est ti’ès-important de les distinguer.
Nous avons un déisme qui est né au sein des écoles panthéistiques de ce siècle; un déisme qui s’est nourri de toutes les spéculations germaniques transmises à nos écoles socialistes. Aujourd’hui ce déisme renie son pèr’e ; mais il porte sur le front le sceau inelTaçablc de son origine. Ne lui demandez pas une notion exacte et précise du Dieu (|u’il invoque sans cesse et dont il prononce sou-
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vent le nom avec amour. Ne lui demandez pas d’établir nettement les rap]x>rts de son Dieu avec le monde. Vos questions précises l’embarrasseraient; il se troublerait dans ses réponses; bientôt, de conséquence en conséquence, il arriverait, malgré lui, à la confusion de Dieu avec le monde, et il verrait le fantôme du panthéisme se dresser de nouveau devant lui. Essayez cette méthode sur le livre de la Profession de foi du dix-neuvième siècle, ou sur celui de Terre et Ciel, et vous verrez bientôt à quoi se réduit ce déisme. Le premier vous dira que « Dieu a donné à ses créatures sa propre essence en communion, qu’il leur a donné sa propre éternité à revêtir de plus en plus, et sa propre immensité à conquérir par la progression*. » Le second fait reposer toute sa doctrine sur ce principe, qu’il y a un iniini-Dicu et un infinimonde*, et ces deux infinis équivalent évidemment à un seul infini, composé de Dieu et du inontle.
1.0 logique la plus vulgaire se chargera de faire sortir de ces doctrines un panthéisme formel, malgré les répugnances qu’il peut inspirer aux plus • honnêtes intentions. L’influence panthéistique ^ . est encore bien plus marquée dans les genèses et •
les palingénésies racontées dans ces livres. ’ *
A côté de ce déisme vague, aventureux et chi-
' Profetùon de foi du dix-ueaviéme siècle, p. 10,pai' K. PcUetan.
Ce livre est i sa troisième édition.
• Terre et Ciel, par M. J. Rejnaod, p. iiô et passim. • .
MI PRÉFACE
mérique, il en est un autre, net, ferme, sobre, défendant avec la supériorité de la science et dans un langage lonjours digne et souvent éloquent les grandes vérités naturelles, base de la vie religieuse et morale. Le tort de ce déisme, c’est de ne pas reconnaîlre qu’il doit surtout la pureté de ses doctrines à cette action incessante du christianisme, au milieu duquel il vil; à ce christianisme qui, par le contraste de ses enseignements et |)ar son attraction §ur toutes les âmes généreuses, le contient dans les limites de la vérité naturelle, ou l’y ramène loraqu’il s’en écarte. Le plus grand tort de ce déisme, c’est de croire qu’il peut suflire à l’homme et le conduire à la perfection morale pour laquelle il se sent fait.
Le déisme n’est pas la seule doctrine du passé qui veut revivre. Nous avons aussi des sceptiques à la façon de Bayle, ou plutôt de Kant, qui déclarent toute métaphysique impossible, et n’altribuent de certitude qu’à la morale*. Faible et inconséquente doctrine qui n’a jamais pu fixer l’humanité. Nous avons des matérialistes qui déguisent mal, sous des formules scientifiques, les hontes de celle doctrine*. Enfin, quoique l’o«thropolhéisme soit en déroule, de temps en temps cependant il fait acte de vie, jette au ciel un
* L'Églist et les philosophes du dûr-huUiéme siècle, par M. P . Lanfrej.
* L'école de M. A. Comte.
Diij'- ' G
PRÉFACE. xtii
blasphème, à la terre un paradoxe, et dernière* ment encore il a donné un scandale dont les journaux ont retenti
A côté de ces prétentions philosophiques, la science pure, la science qui veut se dégager de tout intérêt dogmatique, poursuit laborieusemenl ses investigations dans le champ de la na> turc ou dans celui de l’histoire. Souvent elle arrive à de nobles conquêtes, utiles à la vérité. Mais, dans ces derniers temps, elle n’a pas fait des découvertes capables de modifier l’état de l’esprit humain.
Tel est, autant qu’il nous a été donné de le saisir, le mouvement de la pensée dans la sphère de la pure spéculation, et ce mouvement se reproduit nécessairement dans la presse quotidienne . et périodique. 'Avec quel intérêt et quelle anxiété un cœur qui appelle de tons ses vœux le règne de Dieu et de son Christ ne suit-il pas cette marche des esprits? Où aboutira-t-elle? Les espérances qu’on avait pu concevoir seront-elles vaines? Tant de nobles intelligences, tant de cœurs élevés qui devraient se mettre à la tête de l’humanité pour la ramener à la foi, seule capable de la conduire à la perfection.de ses destinées, resterontils comme refroidis et paralysés par le doute? Les doctrines vagues, incohérentes, chimériques, fu-
' Lettres philosophiques, par M. C. Dolfu».
PREFACE
nestes ou insuflisanles, auront -elles encore le |K)uvoir d’(5garer l’opinion? De quel puissant levier ne disposent-elles pas? Elles invoquent sans cesse ces grands noms, ces noms magiques qui ^ font palpiter le cœur des peuples, ces noms flatteurs comme une espérance : liberté, progrès, démocratie, avenir. Et cependant, sans Dieu, sans Jésus-Christ, sans son Église, l’âme humaine ne s’épurera pas, ne s’améliorera pas, ne s’agrandira pas. Faisant défaut à sa destinée, elle ira s’abaisser et s’éteindre dans la ma- ^ tière; et toutes ces grandes choses ue seront ’ que de vaines illusions, un mirage trompeur. Avec quelle habileté les partisans de la philosophie antichrétienne ne profitent-ils pas de nos erreurs et de nos fautes pour persuader aux ^ peuples qu’il y a incompatibilité absolue entre ' leurs aspirations légitimes et l’esprit de l'Église catholique? Un homme de génie, dont le nom et le souvenir sont pleins de douleurs, un homme qui avait travaillé cinquante années de sa vie à' captiver le siècle sous le joug de la foi, n'est-il pas mort en léguant, comme son testament, à ce môme siècle une démonstration prétendue de cette incompatibilité'! Le bon sens public résistera-t-il toujours à ces suggestions si dangereuses, ■
' ItCuvrcs posthumes de .M. de Lamennais, htlroduclion à lu traduction de l'Enfer de Dante. •
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et soninies-nous ap|ielés à être sj)eclateiirs d’une de ces apostasies qui serait le suicide d’un grand peuple? Il s’agirait, en eiïet, pour lui de n’ètre plus chrétien. Nous avons de meilleures espérances; nous n’assisterons ps aux funérailles de la civilisation chrétienne, et l’œuvre de Dieu s’accomplira. Mais il est temps qu’on réfléchisse à la gravité des circonstances,, et on trouvera peut-être qu’il conviendrait de mettre fin à des divisions déplorables et à des disputes stériles.
Oue faut-il faire? Étonnante contradiction des choses humaines! Depuis dix-huit siècles que le christianisme éclaire l’humanité et répand ses bienfaits sur la terre, il est toujours réduit à s’afürmer de nouveau; il est toujours contesté, et il doit toujours Se prouver. Celle contestation est aussi ardente qu’elle le fut jamais; et elle peut le devenir davantage. S’il y a des âmes, et ce sont les plus nobles et les plus élevées, qui doutent et voudraient croire ; il en est d’autres qui ont le malheur de nier et qui voudraient détruire. Aux unes cl aux autres, avec la grâce qui vient de Dieu, il faut la lumière des discussions libres. Mais, dans ces discussions, nous devons apporter l’esprit de la charité évangélique. Estimons, honorons nos adversaires. Souvent, victimes d’illusions involontaires, ils sont conduits par les intentions les plus honorables. Rendons hommage au vrai et au bien partout où nous les rencon-
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Irons; el quel est l’honime enlièrcmcnl déshérité de ces choses? Préservons-nous des exagérations et de la fausse science qui ont été le grand danger et presque l’écueil de l'apologétique chrétienne dans notre siècle. Écartons surtout le zèle amer qui blesse les âmes au lieu de les guérir. N’oublions pas, enrui, que le vrai moyen d’éclairer les esprits n’est pas une polémique pci-sonnelle, mais une ex{K)sition large et une défense calme de la vérité.
Soldat de cette niilice enrôlée sous la bannière de la croix; appelé, malgré nous, à enseigner, au centre des sciences humaines, la doctrine chrétienne, nous voulons aujourd’hui étendre le cercle de notre auditoire ; nous venons apporter à nos frères notre humble tribut, le fruit de vingt années d’études assidues et d’incessantes méditations.
Qu’on ne s’y méprenne pas, la vraie question du siècle est la question du surnaturel. Tous les bons esprits, sans exception, admettent la perfection relative du christianisme; tous même consentiront à voir en lui une institution divine, dans ce sens qu’il est le produit spontané, le plus beau et le plus parfait, des idées religieuses et des sentiments religieux inséparables de notre nature. N’est-il que cela? Toute la question est là entre l’Église et le monde, entre la théologie et la philosophie. La constitution histo-
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rique du christianisme a-l-ellc croulé sous les coups de la science critique du dernier siècle et de celle du nôtre? Les grands faits sur lesquels repose la divinité du christianisme ont-ils perdu leur valeur historique? Les dogmes chrétiens sontils vériUd)lement une révélation divine, et nous donnent-ils la plus haute explication possible ici-bas des mystères de Dieu et des mystères de l’homme? L’application sociale du christianisme qui s’est faite dans l’Église est-elle une institution nécessaire, bienfaisante, divine, ou bien dangereuse et oppressive? L’Église a-t-elle servi la cause des progrès légitimes de l’humanité? Peut-elle être encore l’alliée de cette grande cause, et dans le présent et dans l’avenir?
Telles Mnt, par excellence, les questions du siècle; telles sont les questions qui intéressent au plus haut degré l’ordre moral de ce monde, la dignité, l’espérance des âmes, l’avenir de nos sociétés vieillies. Sous une forme ou sous une autre, ces questions se posent devant tous les esprits, et portent dans les consciences la lumière ou les ténèbres, la paix ou le trouble, la vie ou la mort, selon qu’elles sont résolues.
Ces questions, qui ne sont pas nouvelles, ces questions, aussi anciennes que le christianisme, ont élé traitées par tous les apologistes de la reli- ' gion. Sur toutes ces matières, d’immenses travaux ont élé accumulés. Ils sont l’héritage des