CHAP. IX. — OBJECTIVITÉ DB L'ÉTBNDUE
Si. Mais supprimons retendue, Tunivers ne résiste pas à cette épreuve.
Les globes gigantesques qui peuplent Téther disparaissent ; la terre se dérobe sous nos pieds ; c'en est fait du mouvement, de la distance; noire propre corps s'évanouit. Le monde se fond, pour ainsi dire, et sombre dans le néant, ou si quelque chose échappe à la ruine universelle, ce quelque chose est incompréhensible pour nous.
Oui, si nous supprimons Tétendue, si nous ne réalisons extérieurement ou la sensation ou Tidée que nous nous formons de ce phénomène, si nous n'avons soin de le considérer comme la représentation d une réalité placée hors de nous, tout change, tout se détruit; nous ne savons que penser ni de nos sensations, ni de leurs rapports avec les objets qui les causent; nous perdons une des bases de nos connaissances ; nous étendons en vain les bras pour saisir, dans le vide, un point d'appui, demandant avec épouvante s'il est possible que nos sensations ne soient qu'illusion pure, si les extravagances de Berkeley ne seraient point la vérité.
52. Nous objectivons l'étendue, en la rapportant aux objets extérieurs ; toutefois, il serait inexact de prétendre d'une manière absolue qu'elle est représentée par la sensation. Disons qu'elle est le réceptacle de certaines sensations ; qu'elle est une condition nécessaire à l'exercice de certains sens, plutôt qu'une chose sentie. L'étendue, abstraction faite des sensations de la vue et du tact, se réduit, comme nous
l'avons dit plus haut, à la multiplicité et à la continuité. Cette connaissance nous vient des sens, mais elle diffère des représentations des sens. Si j'enlève la couleur et la lumière aux impressions fournies par la vue, il reste l'idée d'une chose étendue, non d^une chose visible ou d'un objet représenté par la sensation. De la même manière, si je dépouille les impressions du tact des propriétés qui relèvent de cet organe; l'objet qui produisait ces impressions persiste, mais l'impression qu'il produit n'est point la représentation de l'objet.
53. Cette observation prouve que nous ne transportons point nos sensations aux objets extérieurs, que les sensations ne sont pas des images dans lesquelles notre àme contemple les objets, mais un moyen par lequel elle arrive à la connaissance. Toutes les sensations nous révèlent une cause extérieure, et quelques-unes, comme celles de la vue et du toucher, nous rendent sensibles d'une manière particulière la multiplicité et la continuité, c*est-àdire l'étendue.
On en conclut pareillement que le monde extérieur n'est pas une illusion, qu'il existe avec sa géométrie, ses masses gigantesques, ses formes multiples jusqa a Finfini ; mais qu'une grande partie de ses beautés relève de nous-mêmes ; la main toute-puissante qui Ta créé nous montre, en particulier, sa sagesse dans les êtres sensibles, et surtout dans les êtres intdligents. Que serait FuniTcrs s*il ne contenait aucune créalore qui sàl comprendre et sentir? C*esl dans les rappoils
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intimes, dans Tincessanle communication des objets avec les êtres intelligents, qu'éclatent la beauté, Tharmonie, les charmes secrets de la nature. Le tableau le plus parfait, si nul ne savait voir, si nul ne savait comprendre, que serait-il? un pôle-môle de lignes, de traits, de couleurs et de contours. Ce n'est qu'en présence de l'ôtre qui sent et qui connaît que le chefd'œuvre s'anime, qu'il acquiert sa valeur, qu'il est ce qu'il doit être. Dans cette communication mystérieuse, l'objet s'embellit de tout le charme, de tout l'attrait, de tout le plaisir qu'il procure.
Supposons que des instruments de musique, sous l'impulsion d'un mécanisme ingénieux, exécutent avec précision les meilleures compositions de Bellini ou de Mozart; à quoi se réduit cette harmonie si tout être sensible a disparu de la création? à des vibrations de l'air combinées selon certaines lois, à certains mouvements d'un fluide s' exécutant avec une précision géométrique. Mais que l'homme apparaisse, tout change; l'harmonie naît, et le plaisir avec l'harmonie.
La symétrie d'un jardin, la verdure de ses arbustes, l'éclat des fleurs, l'arôme de leurs parfums, que sontils? des surfaces disposées selon certaines lois, des fluides qui s'échappent de certaines substances et se dispersent dans l'air; introduisez l'homme, les figures géométriques se revotent de grâces inconnues, les fleurs se parent des plus riantes couleurs, des parfums s'exhalent de leurs calices embaumés.
346 tITBK 11. — DBS SENSATIONS.