CHAP. XVI. — HYPOTHÈSE D'UN SIXIÈME SENS
au milieu de robscnrité la plus profonde ; et cette admirable magie des sensations qui fait passer sous le regard de l'âme le spectacle de l'univers, qui la plonge dans le ravissement, aux accords de la musique, qui lui donne les sensations si variées du goût et des odeurs, qui la met en possession de toutes les merveilles de la vue, de l'ouïe, du loucher, de Todorat, cette magie relève du cerveau, c'est-à-dire d'une matière blanchâtre, informe en apparence et grossière. Quoi ! de si nobles fonctions à un peu de boue !
96. Le nerf A qui communique avec la masse cérébrale esl-il affecté, notre âme éprouve une sensation que nous appelons voir ; est-ce le nerf B, elle éprouve celle que nous nommons entendre^ et ainsi pour les autres sens. Que Ton nous dise la raison de ces phénomènes.
Ainsi la philosophie confesse son impuissance. Oui; mais elle donne en môme temps l'idée la plus haute de la portée de son regard , puisque ce regard sonde l'abîme qui sépare les deux phénomènes, abîme que Dieu seul peut combler. Lorsqu'il existe des causes secondes, le mérite de la philosophie est de les signaler ; s'il n'en existe point, son mérite est de s'élever à la cause première. Un^c ne sais est quelquefois un acte de raison plus sublime et plus intelligent que l'effort désespéré d'un orgueil sans mesure. Il y a de la grandeur à comprendre son ignorance. Se nourrir de grandes vérités est le propre des intelligences élevées ; or reconnaître notre ignorance n'estce pas une vérité de ce genre ?
97. Ainsi rexistence d'un nouveau sens est chose possible; du moins n'y découvrons-nous aucune impossibilité. S'il est vrai de dire que le sourd et l'aveugle ne sauraient raisonnablement nier la possibilité des impressions qui relèvent de Touïe et de la vision, par la raison seule qu'ils ne les éprouvent pas, contester la possibilité d'un ordre de sensations autre que Tordre connu, par cela seul qu'il nous est connu, ne serait-ce pas la même chose ?
Dans le système actuel, la raison ne nous découvre aucune dépendance essentielle entre les sensations et leurs organes respectifs ; entre l'organe, l'objet qui l'afTecte, et les circonstances dans lesquelles il est affecté. Pourquoi la sensation déterminée que l'impression de la lumière sur les yeux produit en nous ne pourrait-elle résulter d'une impression pareille sur un autre organe ? Qui nous assure que le cerveau ne peut recevoir de différentes manières une impression identique? Pourquoi ce fluide que nous appelons lumière, et non un autre, doit-il produire l'impression? Cette même sensation voir ne pourrait -elle relever d'un autre ordre d'affections cérébrales ? Un coup violent frappé sur la tête produit la sensation étrange d'une multitude de points lumineux. On connaît cette locution vulgaire : « voir les étoiles en plein midi. » Force nous est d'avouer que la philosophie ne sait rien de toutes ces choses, qu'elle n'a pu jusqu'à ce jour pénétrer ces secrets, qu'elle n'a pas de réponses à ces questions. Elle voit un ordre de faits, mais elle ne voit pas un enchaînement nécessaire