Photographie
§ i". — Parmi les inventions de notre époque, la photographie est une de celles qui sont appelées à rendre le plus de services à l'art.
Son influence sur la peinture sera d'une portée immense; car en même temps qu'elle éclaire le peintre sur les difficultés de son art, elle épure le goût du public, en l'habituant à voir la nature reproduite dans toute sa fidélité , et souvent avec des effets d'un goût et d'un sentiment exquis.
Déjà on a pu se convaincre de cette influence par les dernières expositions des tableaux. Les mauvais portraits y étaient plus rares et l'effet dans les compositions généralement mieux entendu.
Les toiles qui attiraient le plus l'attention du public étaient justement celles qui approchaient le plus du rendu de sentiment d'une belle épreuve photographique.
Certes, je suis loin d'entendre par là qu'une bonne peinture doit avoir l'exécution minutieuse, microscopique d'une plaque daguerrienne.
A mon point de vue, la beauté artistique d'une
épreuve photographique consiste au contraire presque toujours dans le sacrifice de certains détails, de manière à produire une mise à l'effet qui va quelquefois jusqu'au subUme de l'art.
Aussi est-ce surtout entre les mains des artistes que l'instrument de Daguerre peut arriver à donner des résultats complets. En variant la mise au point, le temps de la pose, l'artiste peut faire valoir ou sacrifier telle ou telle partie, produire un effet puissant d'ombres et de clairs , ou bien un effet d'une douceur et d'une suavité extrêmes, et cela en copiant le même site, le même modèle.
Il n'y a donc vraiment que l'artiste ou l'homme de goût qui puisse obtenir sûrement une œuvre parfaite à l'aide d'un instrument capable de rendre le même objet avec une variété d'interprétation infinie, puisque lui seul a l'intuition de l'effet qui convient le mieux au sujet qu'il reproduit.
Depuis son origine, la photographie a fait des progrès rapides, immenses sous le rapport des procédés mécaniques. Ceux qu'il lui reste à faire seront produits lorsque le goût de ceux qui s'en occupent sera épuré.
Cette tâche à remplir appartient , à mon avis , à l'administration des musées seule.
C'est en admettant au salon , au milieu des productions des artistes , les bonnes épreuves photographiques qu'elle encouragera ceux qui s occupent de cet art nouveau à persévérer dans leurs efforts.
Ne pas prendre cette mesure, c'est enlever aux photographistes sérieux l'occasion et le moyen d'être justement appréciés; c'est les abandonner à un public dont le goût n'est pas encore formé , et qui préfère les enluminures aux œuvres vraiment artistiques; c'est jeter le dégoût dans leur esprit, c'est tuer la photographie dans son berceau.
L'administration des beaux-arts doit des encouragements à la photographie comme à toutes les autres branches de l'art. La meilleure manière d'atteindre le but serait à coup sûr d'exciter l'émulation de ceux qui s'en occupent, en détruisant le préjugé si faux qu'il n'y a pas d'art à faire une belle épreuve, et que tout le mérite en appartient à la machine. Chacun s étonne et regrette que l'administration ait refusé jusqu'à ce jour d'entrer dans cette voie; mais on espère aussi généralement qu'il n'en sera pas de même à l'avenir, et que la direction des musées, mieux éclairée sur la portée et les services de la photographie, lui accordera l'année prochaine son droit de cité.
Le mot photographie (cpwç, lumière, ypaçfw, j'écris) a été consacré par l'usage pour désigner plus particulièrement la reproduction sur papier de l'image formée dans la chambre noire.
Stimulé par les découvertes de Niepce et de Daguerre, M. T«lbot le premier, en Angleterre, se livra à des recherches sérieuses sur cet art, et les divulgua
par la publication de son procédé qu'il désigna sous le nom de Talbotype et de calotype.
Depuis la publication du procédé de M. Talbot, aucun agent chimique impressionnable à la lumière plus sensible que les sels d'argent n'a été trouvé.
Personnellement , je les ai expérimentés presque tous , à l'exception des composés du platine , sans rien trouver de mieux.
L'iodure d'argent reste toujours l'agent principal. Par leur mélange à l'iodure, les fluorure, cyanure, chlorure , bromure , ammoniure , phosphate , carbonate et acétate d'argent, etc. , etc. , qui ont été ajoutés depuis , accélèrent singulièrement la formation de l'image ; mais, employés seuls, séparément, ils donneraient un résultat fort médiocre. Je ne crois pas que Ton doive chercher à perfectionner le procédé en dehors des combinaisons possibles avec les sels d'argent.
La combinaison la plus heureuse que j'aie trouvée jusqu'à ce jour a été l'union de l'iodure, du cyanure et du fluorure de potassium. Le premier, je l'ai indiquée , et depuis deux ans mes élèves en profitent. Quelques doutes sur sa supériorité m'ayant été exprimés , je me fais un plaisir d'assurer que de nouvelles expériences comparatives faites simultanément sur des papiers préparés : l'' à l'iodure de potassium seul ; 2'' à l'iodure et au cyanure de potassium; 3"" à l'iodure et au fluorure dé potassium; 4" à l'iodure , au cyanure et au fluorure de potas-
sium , ont toujours donné ia supériorité à la dernière formule que j'indiquerai plus loin, tant sous le rapport de la rapidité que sous celui de la beauté des noirs et de la vigueur de l'épreuve. Ces expériences ont été faites par moi avec toutes les variétés de dosage, et les papiers étant mis en même temps sur l'acéto-nitrate d'argent et exposés tous ensemble à la lumière à l'aide d'un écran découpé de quatre étoiles : donc pas de doute.
En employant ces triples sels d'argent à l'état naissant, j'ai obtenu des épreuves en deux secondes à l'ombre dans la belle saison; et l'hiver, par le temps de brouillard le plus défavorable, trente secondes me suffisaient pour un portrait. Mon papier ciré employé à sec me donne la même rapidité de sensibilité.
La lumière d'une bougie elle-même a une action très-puissante sur cette préparation, puisque j'ai obtenu en trois minutes Timage de la flamme.
A mon avis , le procédé chimique a peu de piogrès à faire.
Toute la question maintenant gît dans la fabrication du papier. Il serait à désirer que les fabricants en fissent un spécial où il n'y ait pas de grain de trame.
Malheureusement ces messieurs se résolvent bien difficilement aux innovations. Ils se contentent, comme ont fait les dépositaires des frères Canson , à Paris, de marquer en grosses lettres des mots posi-
tifs et négatifs les veines de papier que les autres praticiens et moi leur avons indiquées comme bonnes, et alors ils nous les font payer plus cher. En attendant mieux, je me suis efforcé d'améliorer celui qui se trouve dans le commerce ; je regarde même la difficulté comme étant aujourd'hui complètement résolue par l'emploi de la méthode que je vais indiquer dans les chapitres suivants.
L'épreuve sur verre a bien toute la finesse désirable, il est vrai, mais elle paye cette qualité par de nombreux inconvénients. Le verre est difficile à préparer, fragile, embarrassant en voyage et moins rapide à recevoir l'image. Si l'on ajoute quelques substances à l'albumine, comme les miels et les sucres, l'épreuve s'écaille et éclate presque toujours à la première épreuve positive que l'on veut tirer.
L'épreuve sur verre est tellement fine qu'elle en devient dure et sèche. Elle est presque généralement d'un aspect faux comme relation de tons entre les lumières et les ombres, et ne rend pas l'impression de la nature. C'est là, je crois, une fausse route dont on commence à revenir.
L'épreuve sur verre à l'aide du collodion offre bien un certain avantage sous le rapport de la finesse et de la rapidité, ce qui peut être très-précieux pour les portraits; mais sa fragilité, qui me l'avait fait abandonner après la découverte que j'en fis en 1 849, la laisse encore inférieure au papier.
Je ne désespère pas d'arriver sous peu à obtenir
d'une manière constante avec le même agent (le collodion ) une rapidité aussi grande sur papier sec. Des expériences que je poursuis en ce moment viennent tous les jours me confirmer dans ce sen- . timent.
L'avenir de la photographie, je persiste à le croire, est tout entier dans le papier. Je ne saurais trop engager l'amateur à y diriger toute son attention et ses études, il n'est pas douteux qu'on arrive bientôt à obtenir sur papier tout autant de finesse et plus d'effet artistique.
Il n'est personne qui ne convienne avec moi qu'il sera toujours plus agréable, plus commode pour le voyage de n'avoir à emporter avec soi que du papier au lieu du verre, qui est si pesant et si fragile.
Aussi est-ce pour ces motifs que je ne pense pas que quelques-uns des résultats précieux que Ton peut obtenir sur verre puissent contre-balancer un instant les avantages du procédé sur papier.