CHAPITRE II
Premiers essais d’application de l’électricité à la transmission des signaux. — Le jésuite Strada. — Souchu de Tournefort. — Première mention fuite dans un recueil scientifique écossais de l’idée d’un télégraphe au moyen de l’électricité statique. — Lesage. — Lomond. — Reiser. — Bettancourt. — François Salva. — Retour à la téléf graphie aérienne. — Linguet. — Dupuis. — Bergstrasser.
La découverte des phénomènes généraux de l’électricité vint changer la direction des essais entrepris jusqu’à cette époque pour la création ou le perfectionnement de l’art des signaux.
Les phénomènes de l’électricité statique ne sont connus que depuis le milieu du siècle dernier : c’est en 17ô6 que furent découverts les faits qui devaient servir de base à toute une science nouvelle. L’observation du transport à distance de l’électricité, celle des corps conducteurs et non conducteurs, les curieuses propriétés de l’étincelle électrique, avaient commencé d’exciter au plus haut degré l’attention des savants. Bientôt les découvertes arrivèrent de tous les côtés. Mussenbroëk construisait la bouteille de Leyde ; on essayait, en France et en Angleterre, d’apprécier la vitesse de transmission de l’électricité, et Lemonnier voyait, avec un étonnement profond, ce fluide franchir, dans un temps inappréciable, la distance de deux lieues. Peu de temps après, les physiciens français découvraient au sein de l’atmosphère la présence de l’électricité libre, et s’apprêtaient à aller conjurer au sein des nuées orageuses les terribles effets de l’électricité météorique.
Au milieu de cet élan général vers l’étude des phénomènes
l’électricité à la transmission des signaux ne vînt pas h se pro duire.
Déjà d’ailleurs, et avant même la découverte des phénomènes électriques proprement dits, on avait vaguement signalé la possibilité d’appliquer l’action des aimants à une correspondance entre deux points peu éloignés. L’idée de faire servir le magnétisme à une correspondance télégraphique remonte jusqu’au xvii« siècle ; mais il est difficile de décider si elle a été proposée sérieusement ou comme un pur amusement philosophique. Le lecteur en jugera lui-même d’après les citations textuelles que nous allons faire des documents historiques qui se rapportent à cette question.
P7'olusiones academicœ , tel est le titre d’un ouvrage latin «aujourd’hui fort inconnu, qui fut publié en 1617, et dans lequel l’auteur, Flaminius Strada, jésuite de ltome, s’amuse «à imiter alternativement dans ses vers le style des principaux écrivains latins. Dans le passage de ce livre où il prétend imiter Lucrèce, Flaminius Strada expose avec détail, le moyen de correspondre d’un lieu à un autre et à travers une grande distance, au moyen de deux aimants.
Si deux personnes éloignées veulent échanger leurs pensées, il leur suffit, nous dit le jésuite romain, de se munir chacune d’une aiguille aimantée au moyen du même aimant et de disposer cette aiguille au milieu d’un cercle portant les lettres de l’alphabet. Si l’une des personnes vient à placer une tige de fer près de l’une des lettres, l’aiguille aimantée s’v portera aussitôt. On verra alors l’aimant éloigné se porter vers la même lettre de l’alphabet, et ainsi l’on pourra, en présentant à l’une des deux stations la tige de fer du cadran devant les différentes lettres, composer et transmettre des mots à l’observateur placé à une grande distance.
L’opération, connue on le voit, appartient au domaine de la fantaisie pure, car deux aimants distants l’un de l'autre, bien
qu’ayant reçu d’un môme aimant leur vertu magnétique, n’ont entre eux aucune sympathie , comme on disait alors, aucune attraction, dirions-nous aujourd’hui, qui pourrait produire ces mouvements semblables.
Mais, bâtons-nous de citer le document original. Après avoir fait connaître les propriétés de l’aimant, Flaminius Strada ajoute :
Ergo âge, si quid scire voles, qui üislat, amicum.
Ad quem nulla accedere possit epistola ; sume l’ianum orbem patulumquc, notas elementaque prima Ordine, quo discunt pueri, describe per oras Extremas orbis, medioque repone jacentem,
Qui tetigitmagneta, stylum ; ut versatilis indè Liltcrulam quameumque velis, contingere possit. llnjus ad exemplum, simili fabricaveris orbem Margine descriptum, munilumque indice ferri,
Ferri quod motum magnete accepit ab illo.
Ilunc orbem discessurus sibi portet amicus.... llis ità compositis, si clàm cupis alloqui amicum Quem procul à tete terrai distinct ora ;
Orbi adjunge manum, ferrum versatile tracta.
Hic disposta vides elemcota in margine toto :
Queis opusest ad verba notis. hùc dirige ferrum,
I.ilterulasque, modo banc, modo et illam, cuspide tdnge... Componas singillatini sensa omnia mentis....
Quin ctiam, cum stare stylum videt, ipse vicissim Si quœ respondenda putet, simili ratione Litlerulis varié tactis, rescribit amico.
O ! utinam hæc ratio scribcndi prodeat usu.
Cautior et citior properarct epistola (1).
a Si vous voulez avertir de quelque chose un ami absent auquel nulle lettre ne pourrait parvenir, prenez un disque plat et bien uni, et inscrivez tout autour, près du bord de ce disque, les lettres dans l’ordre oi’i l’alphabet les présente ; au centre placez horizontalement une tige mobile qui ait été aimantée par le contact d’un aimant, et qui puisse à volonté se porter sur les diverses lettres en parcourant ce cadran.
(I) Flaminii Slradœ , romani è Sorielale Jesu, Prolusiones académies, p. 3C2, Komæ, 1617.
• .Vous aurez préparé, d’un autre côté, un appareil tout semblable, contenant aussi les lettres de l'alphabet et muni d’une aiguille aimantée au contact de la première, mobile , et pouvant parcourir le cadran. L’ami qui s’éloigne emportera ce dernier appareil avec lui.
» Les choses ainsi disposées, si vous désirez entretenir secrètement une correspondance avec cet ami éloigné, approchez la main de votre tige de fer, faites-lui loucher une à une les diverses lettres composant les mots que vous voulez former ; exprimez ainsi successivement chaque partie de votre pensée
» Bien plus, lorsque votre ami verra s’arrêter l’aiguille, s’il désire vous répondre, il le fera en touchant de la même façon les lettres de son propre cadran.
» Plût au ciel que cette manière de correspondre fût mise en usage ; on s’écrirait ainsi avec plus de sécurité et de promptitude. »
Si le jésuite romain n’avait voulu, dans les vers qui précèdent, que tourner en ridicule quelques prétentions des physiciens de son temps, il faut convenir que le badinage de son esprit était fort heureux, car il mettait sur la voie d’une découverte, bien importante. D’ailleurs cette idée du jésuite versificateur ne resta pas longtemps à l’état de plaisanterie.
Souchu de Tournefort, anteur d’un petit livre publié en 1689 sous le titre: l'Aimant mystique, et dans lequel les vertus de l’aimant sont rattachées aux préceptes de la religion chrétienne, fait mention des idées de Strada. Seulement il les trouve exagérées, et prétend que tout ce que l’on peut faire par ce moyen, c'est de correspondre d'une chambre à une autre. Ce passage du livre de Souchu de Tournefort montre que l’on avait pris au sérieux la pensée émise par Strada sous une forme peut-être ironique.
L’appareil au moyen duquel on essaya de tirer parti de cette idée, et auquel Souchu de Tournefort fait allusion , est bien probablement celui qui se trouve décrit dans un ouvrage assez répandu au dernier siècle : Les nouvelles récréations physiques
et mathématiques (1) deGuyot; l’auteur le décrit, en effet, comme un appareil déjà connu.
Dans cet appareil dont Guvot donne la figure et explique longuement le mécanisme, il s’agit de faire répéter à une aiguille placée au milieu d’un cadran qui porte des lettres ou des chiffres inscrits autour de sa circonférence, tous les mouvements d’une autre aiguille semblable placée sur un cadran tout pareil. L’attraction de l’aiguille par un aimant caché au-dessous, est le principe du mouvement de cet appareil, qui se compose d’éléments purement mécaniques assez simples, mais dont nous passerons la description sous silence.
Sans nul doute le jeu de ce petit appareil n’avait rien de commun avec celui de nos télégraphes électriques actuels, car son jeu provenait d’organes mécaniques et non de l’électricité. Il est bien remarquable pourtant de voir une idée de ce genre réalisée mécaniquement au siècle dernier avant même la découverte des phénomènes électriques, et c’est ce qui nous a engagé à la rappeler ici.
Ge qui manquait aux appareils de Strada et à ses imitations, c’était l’agent électrique pour mettre en communication, à travers une grande distance, deux cadrans, ou un appareil quelconque destiné à exécuter des signaux. Les propriétés diverses de l’électricité, et surtout celle d’être transmise à distance avec une rapidité incommensurable , étaient à peine connues que l’idée vint presque aussitôt aux physiciens de tirer parti de ces propriétés pour l’exécution d’un télégraphe électrique.
La première mention qui ait été faite d’un appareil de ce genre, le premier appareil qui ait été proposé pour appliquer l’électricité à la transmission de la pensée, se trouve dans un recueil écossais, le Scot's Magazine, dans une lettre signée
(I) 4 vol. in-8". Paris, nG9(tomc I* r J.
d’une simple initiale, et écrite de Renfrew, le 1" février 1753 (1). Il ne sera pas sans intérêt de reproduire ici ce document peu connu.
La traduction suivante de la lettre du Scot‘s Magazine a été donnée en 1857 par M. l'abbé Moigno :
a Monsieur,
» Il est bien connu de tous ceux qui s'occupent d’expériences d’électricité que la puissance électrique peut se propager, le long d’un fil, d’un lieu à un autre, sans être sensiblement affaiblie par la longueur de sa course. Supposons maintenant un faisceau de fils en nombre égal à celui des lettres de l’alphabet, étendus horizontalement entre deux lieux donnés, parallèles l’un à l’autre, et distants l’un de l’autre d’un pouce.
» Admettons qu’après chaque vingt yards (mètres) les fils soient reliés à un corps solide par une jointure de verre ou de mastic de joaillier, pour empêcher qu’ils n’arrivent en contact avec la terre ou quelque corps conducteur, et pour les aider à porter leur propre poids. La batterie électrique sera placée à angle droit à l’une des extrémités des fils, et le faisceau des fils à celte extrémité sera porté par une pièce de verre ; les portions des fils qui vont du verre-support à la machine ont assez d’élasticité et de roideur pour revenir à leur position primitive après avoir été amenés en contact avec la batterie. Tout près de ce même verre-support, du côté opposé, une balle ou boule descend suspendue à chaque fil, et, à un sixième ou un dixième de pouce au-dessous de chaque balle, on place l’une des lettres de l’alphabet, écrite sur de petits morceaux de papier ou d’une autre substance quelconque assez légère pour pouvoir être attirée et soulevée par la balle électrisée ; on prend en outre tous les arrangements nécessaires pour que chacun de ces petits papiers reprenne sa place lorsque la balle cesse de l’attirer.
» Tout étant disposé comme ci-dessus, je commence la conversation avec mon ami à distance, de cette manière : Je mets - la machine électrique en mouvement, et si le mot (pie je veux transcrire est SIR, par exemple, je prends, avec un bâton de verre ou avec un autre corps électrique par lui-même ou iso -
(I) Vol. XV, page 88.
lant, les différents bouts de fds correspondant aux trois lettres qui composent le mot. Puis je les presse de manière à les mettre en contact avec la batterie. Au môme instant, mon correspondant voit ces différentes lettres se porter, dans le même ordre, vers les balles électrisées à l’autre extrémité des fils : je continue à épeler ainsi les mots aussi longtemps que je le juge convenable; et mon correspondant, pour ne pas les oublier, écrit les lettres à mesure qu’elles se soulèvent ; il les unit, et il lit la dépêche aussi souvent que cela lui plaît. A un signal donné, ou quand j’en aile désir, j’arrête la machine, je prends la plume à mon tour, et j’écris ce que mon ami m’envoie de l’autre extrémité de la ligne.
» Si quelqu’un juge que ce mode de correspondance est quelque peu ennuyeux, au lieu de balles, il pourra suspendre au plafond une série de timbres en nombre égal à celui des lettres de l’alphabet, et diminuant graduellement de dimension depuis le timbre A jusqu’au timbre Z. Du premier faisceau de fils horizontaux, il en fera partir un autre aboutissant aux différents timbres, c’est-à-dire qu’un fil ira du (il A au timbre A, un autre du fil B au timbre B, etc.
» Alors celui qui commence la conversation amène successivement les fils en contact avec la batterie comme auparavant, et l’étincelle électrique, se déchargeant sur les timbres de dimensions différentes, désignera au correspondant, par le son produit, les fils qui auront été tour à tour touchés. De cette manière, et avec un peu de pratique, les deux correspondants arriveront sans peine à traduire en mots complets le langage des carillons, sans être assujettis à l’ennui de noter ou d’écrire chacune des lettres indiquées.
» On peut parvenir encore au même but d’une autre manière. Supposons que les balles soient suspendues au-dessus des caractères, comme dans la première expérience; mais, au lieu d’amener les extrémités des fils horizontaux en contact avec la batterie, convenons qu’un second faisceau de fils partant de l’électrificateur vienne aboutir aux fils horizontaux du premier faisceau, et que tout soit en même temps disposé de telle sorte que chacun des fils de la deuxième série puisse être détaché du fil correspondant de la première par une pression exercée sur une simple touche, et qu’il revienne de nouveau aussitôt qu’on lui rend la liberté en cessant de presser. Ceci peut être obtenu par l'intermédiaire d’un petit ressort ou de vingt autres moyens que
l’on imaginera sans peine. De cette manière, les caractères adhéreront constamment aux halles, excepté lorsque l’on éloignera un des fils secondaires du fil horizontal en contact avec la halle, et alors la lettre, à l’autre extrémité du fil horizontal, se détachera immédiatement de la balle, et sera par là même montrée au correspondant. Je mentionne en passant cette nouvelle disposition comme une variété intéressante.
» Quelqu’un pensera peut-être que, quoique le feu ou flux électrique n’ait pas paru sensiblement diminuer d’intensité dans sa propagation à travers les longueurs de fils expérimentés jusqu’ici, on peut raisonnablement supposer, comme les longueurs de tils n’ont pas dépassé 30 ou 40 yards, que, sur une longueur beaucoup plus grande, cette intensité diminuera considérablement et sera probablement tout à fait épuisée par l’action de l’air environnant, après un parcours de quelques milles.
» Pour prévenir celte objection et sans perdre de temps en . arguments inutiles, je dirai qu’il suffira de recouvrir les fils, d’une extrémité à l’autre, avec une couche mince de mastic de joaillier : ceci peut se faire avec une dépense additionnelle très minime ; et comme cette couche est électrique par elle-même, c'est-à-dire isolante, elle mettra efficacement chaque partie du fil à l’abri de l’action épuisante de l’atmosphère.
» Je suis, etc. C. M. »
L’appareil proposé par le savant écossais dont le nom se cache sous ces deux initiales, et qui est demeuré inconnu jusqu’ici , était fort judicieusement combiné. C’est pour nous aujourd’hui un sujet de surprise de trouver décrit, dès celte époque, un système réalisant d’une manière si rationnelle la télégraphie électrique. Cependant la lettre du savant anonyme n’attira sans doute aucune attention, car on ne voit pas que l’appareil qu’il propose ait jamais été mis à exécution.
L’honneur d’avoir le premier exécuté dans des conditions pratiques un appareil de télégraphie, fondé sur l’emploi de l’électricité statique, appartient à un savant Genevois d’origine française , nommé Georges Louis Lesage. C’était uu physicien habile qui a laissé des travaux estimés; il vivait à
Genève du produit de quelques leçons de mathématiques. C’est vers l’année 1760 que Lesage conçut le projet d’un télégraphe électrique qu’il exécuta à Genève en 1774. L’instrument qu’il imagina, et qui n’était d’ailleurs qu’un appareil de démonstration ou d’essai, se composait de vingt-quatre fils métalliques séparés les uns des autres et noyés dans une substance non conductrice. Chaque fil allait aboutir ü un électromètre particulier formé d’une petite balle de sureau suspendue à un fil de soie. En mettant une machine électrique ou un bâton de verre électrisé en contact avec l’un de ses fils, la balle de l’électromètre qui y correspondait était repoussée, et ce mouvement indiquait la lettre de l’alphabet que l’on voulait faire passer d’une station à l’autre. C’était, on le voit, avec bien peu de différences, l’appareil de notre savant écossais.
Lesage était en correspondance avec les savants les plus distingués de l’Europe, et particulièrement avec d’Alembert. C’est ce dernier sans doute qui lui suggéra l’idée de faire hommage de sa découverte au grand Frédéric, qui aurait aisément fait la fortune de l’invention. Lesage se proposait, en effet, d’offrir sa découverte au roi de Prusse ; il avait même préparé la lettre suivante, qui devait accompagner l’envoi de ses instruments :
« Ma petite fortune est non-seulement suffisante pour tous mes besoins personnels; mais elle suffit môme à tous mes goûts, excepté un seul, celui de fournir aux besoins et aux goûts des autres hommes. Ce désir-là , tous les monarques du monde réunis ne pourraient me mettre en état de le satisfaire pleinement. Ce n’est donc pas au patron qui peut donner beaucoup que je prends la liberté d’adresser la découverte suivante, mais à celui qui peut en faire beaucoup d’usage. »
Mais Frédéric se trouvait à cette époque au milieu des embarras de la guerre de sept ans ; Lesage abandonna son projet.
Cependant l’idée de la télégraphie électrique avait déjà si bien pénétré dans tous les esprits, qu’on la trouve quelques années après réalisée à la fois en France, en Allemagne et en Espagne. En 1787, un physicien, nommé Ixmiond, avait construit à Paris une petite machine à signaux fondée sur les attractions et répulsions des corps électrisés. C’est ce que nous apprend Arthur Young dans son Voyage en France :
« M. Lomond, dit-il, a fait une'découverte remarquable dans l’électricité. Vous écrivez deux ou trois mots sur du papier, il les prend avec lui dans une chambre, et tourne une machine dans un élui cylindrique au haut duquel est un électromètre avec une jolie petite balle de moelle de plume; un fil d’archal est joint à un pareil cylindre placé dans un appartement éloigné , et sa femme, en remarquant les mouvements de la balle qui y correspond, écrit les mots qu’ils indiquent; d’où il paraît qu’il a formé un alphabet du mouvement. Comme la longueur du fil d’archal ne fait aucune différence sur l’effet, on pourrait entretenir une correspondance de fort loin, par exemple, avec une ville assiégée, ou pour des objets beaucoup plus dignes d'attention ou mille fois plus innocents : entre deux amants à qui l’on défendrait des liaisons plus intimes. Quel que soit l’usage qu’on en pourra faire, la découverte est admirable, a
Eu Allemagne, Reiser proposa, en 179ù, d’éclairer à distance, au moyen d’une décharge électrique, les diverses lettres de l’alphabet, que l’on aurait découpées d’avance sur des carreaux de verre recouverts de bandes d’étain. L’étincelle électrique devait se transmettre par vingt-quatre fils correspondant aux vingt -quatre lettres; on aurait isolé les fils en les enfermant sur tout leur parcours dans des tubes de verre.
En Espagne, Bettancourt, ingénieur d’un grand mérite, et dont nous avons cité le nom dans l’histoire de la machine à vapeur, avait déjà essayé, en 1787, d’appliquer l’électricité à la production des signaux, en se servant des bouteilles de Leyde, dont il faisait passer la décharge dans des fils allant de Madrid
126 découvertes scientifiques.
à Aranjuez. Mais quelques années plus tard, la télégraphie électrique était beaucoup plus avancée dans le même pays. En 1796, François Salva établit à Madrid un télégraphe électrique. François Salva était un médecin catalan qui s’était acquis dans la Péninsule une grande réputation par le courage et la persévérance qu’il avait montrés comme propagateur des progrès de la vaccine. Il lutta pendant toute sa vie contre l’ignorance du peuple et l’entêtement des moines. Ce médecin, qui savait, comme on le voit, reconnaître et propager les découvertes utiles, présenta h l’Académie des sciences de Madrid un mémoire sur l’application de l’électricité à la production des signaux. Le prince de la Paix voulut examiner ses appareils, et charmé de la promptitude de leurs effets, il les fit fonctionner lui-même en présence du roi. A la suite de ces essais, l’infant don Antonio, fils de Ferdinand, fit construire, dit-on, un télégraphe de ce genre qui embrassait un espace étendu.
Toutefois, hâtons-nous de le dire, un télégraphe électrique, fondé sur les seuls phénomènes d’électricité que l’on connaissait îr la fin du siècle dernier, ne pouvait, dans aucun cas, être considéré comme un appareil utile. On pouvait en faire une curieuse machine de cabinet, un instrument propre à fournir quelques expériences intéressantes, mais il était impossible de songer à l’appliquer au dehors à une correspondance télégraphique. A cette époque, on n’avait encore découvert que l’électricité statique , c’est-à-dire celle qui est dégagée par le frottement et fournie par les machines électriques. Or l’électricité provenant de cette source ne réside qu’à la surface du corps, et tend continuellement à s’en échapper. C’est une électricité animée d’une grande tension, comme on le dit en physique. Il résulte de là qu’elle abandonne ses conducteurs sous l’influence des causes les plus indifférentes ; l’air humide, par exemple, suffit pour la dissiper. Un agent aussi difficile à contenir ne pouvait donc, en aucune manière,* être utilisé pour le
service de la télégraphie. C’est dire assez que toutes les tentatives faites jusqu’à la fin du dernier siècle pour plier l’électricité aux besoins de la correspondance durent être frappées d’une impuissance radicale. Après trente ans de travaux inutiles, on abandonna cette idée comme impraticable, on fut contraint d’en revenir aux signaux formés dans l’espace et visibles à de grandes distances.
C’est à cette époque, c’est à la suite de ces tra\aux infructueux, que le télégraphe aérien aujourd’hui en usage en Europe fut découvert en France par la patience et le génie de Claude Chappc. Mais avant d’en venir à une découverte qui a si dignement marqué dans l’histoire de la civilisation moderne, il consent de signaler quelques recherches intermédiaires qui l’ont précédée, sinon préparée.
Dans ses Mémoires sur la Bastille , le journaliste Linguet revendique l’honneur de la découverte du télégraphe français. Par suite de son humeur agressive et inquiète, Linguet passa plusieurs années de sa vie à la bastille. Dans les loisirs forcés de la captivité, son ardente imagination continuait de se donner carrière. Comme il s’était occupé de tout, Linguet avait fait certaines éludes sur la lumière, il a même publié quelques pages sur cette question. C’est à la suite de ses observations d’optique qu’il fut conduit à imaginer un plan de télégraphe aérien. Il proposa au gouvernement d’en dévoiler le secret en échange de sa liberté ; il ne donnait cependant aucune description de sa machine, disant seulement qu’elle avait beaucoup d’analogie « avec un outil très employé dans les ateliers ». On ne voulut pas écouler le journaliste, et peu de temps après, le ministère le laissa sortir sans conditions. I ne fois dehors, Linguet oublia sa découverte ; il ne s’en souvint qu’au bout de plusieurs années, pour revendiquer à l’encontre de Chappc la découverte du télégraphe.
En 1788, l’auteur de Y Origine des cultes, François Dupuis, habitait Bclleville, tandis que son ami Fortin avait fixé sa résidence à trois lieues de Paris. Pour correspondre avec son ami à travers la distance qui les séparait, il imagina et lit placer au-dessus de sa maison une machine télégraphique. Cette machine devait a\oir quelque valeur, car elle subsista assez longtemps. Cependant, à l’apparition du télégraphe de Chappe, Dupuis la fit disparaître.
En Allemagne, un savant de Hanau, nommé Bergstrasser, a consacré sa vie presque entière à la télégraphie. Il a écrit sur ce sujet quelques ouvrages estimés, et construit un grand nombre d’appareils télégraphiques. Le mérite principal de ses travaux réside dans les perfectionnements qu’il apporta au vocabulaire de la correspondance. Il représentait les mots par des chiffres ; seulement, comme le système ordinaire de numération aurait exigé un trop grand nombre de caractères, il faisait usage de l’arithmétique binaire ou quaternaire, qui n’emploie que deux ou quatre signes pour représenter tous les nombres. C’est le système qu’ont adopté plus tard les ingénieurs anglais pour leur télégraphe aérien.
Cependant Bergstrasser se proposait moins de construire un télégraphe que d’expérimenter les divers moyens de transmettre au loin la pensée. Il avait étudié dans celte vue tous les procédés de correspondance imaginés avant lui. Il employait le feu, la fumée, les feux réfléchis sur les nuages, l’artillerie, les fusées, les explosions de poudre, les flambeaux, les vases remplis d’eau, signaux des anciens Grecs, le son des cloches, celui des trompettes et des instruments de musique, les cadrans, les drapeaux mobiles, les fanaux, les pavillons et les miroirs. Nous n’avons pas besoin de faire remarquer tout ce qu’avait d’impraticable la combinaison de tant de moyens différents. L’arithmétique binaire exige que l’on répète un très grand nombre de fois les deux signes qui représentent les différents nombres,
lorsque ces nombres sont un peu élevés ; il résultait de là que, pour transmettre une phrase de quelques lignes, il fallait reproduire à l’infini le même signal. Si l’on faisait usage du canon ou de fusées, pour une phrase composée d’une vingtaine de mots, Bergstrasser faisait tirer jusqu’à vingt mille coups de canon ou \ingt mille fusées. L’excentricité allemande ne perd jamais ses droits : Bergstrasser fut un moment sur le point de voir adopter scs vingt mille coups de canon.
Il ne manquait à sa gloire que d’avoir composé un télégraphe vivant C’est ce qu’il fit eu 1787, en dressant un régiment prussien à transmettre des signaux. Les soldats exécutaient les manœuvres télégraphiques par les divers mouvements de leurs bras. Le bras droit étendu horizontalement indiquait le numéro 1 ; le gauche placé de la même manière, le numéro 2 ; les deux bras ensemble, le numéro 3 ; le bras droit élevé verticalement, le numéro Zj ; et le bras gauche eu l’air, le numéro 5. Ces télégraphes animés manœuvrèrent en présence du prince de Hesse-Cassel : le régiment obtint un succès de fou rire.
A part ces bizarreries, Bergstrasser a rendu à la télégraphie de notables services. Scs calculs pour la combinaison des chiffres représentatifs des mots étaient d’une rare justesse. Sa prévoyance n’était jamais en défaut. Il embrassait même le cas où les interlocuteurs ne pourraient s’apercevoir entre eux, bien qu’ils fussent assez près pour se toucher. Alors il armait leurs mains d’un miroir avec lequel ils dirigeaient les rayons du soleil sur un objet placé à l’ombre ; la répétition de ce signal à intervalles fixes était, dans ce cas, la base de l’alphabet. Ce dernier moyen, pour le dire en passant, a été repris de nos jours et proposé pour un système de correspondance télégraphique applicable à l’Algérie (1).
Un autre original, le baron Bouclicrœder, fut jaloux de l’une des inventions de Bergstrasser, c’est-à-dire de ses télé-
(1) Voyez l’Année scientifique et industrielle , t r * année, 1837.
graphes animés. Il était colonel d’un régiment de chasseurs hollandais, et en 1795 il dressa ses soldats à des manœuvres télégraphiques. Mais le régiment prit peu de goût à ces exercices, car la moitié déserta, et l’autre moitié entra à l’infirmerie. Au sortir de l’hôpital, les soldats refusèrent de recommencer; le colonel, furieux, alla se plaindre à l’empereur François, qui lui rit au nez, ce qui occasionna, dit-on, au savant guerrier une telle colère, qu’il en mourut.
C’est ce même Bouchcrœder qui, dans son traité de Y Art des signaux , imprimé à Hanau en 1795, prétend que la tour de Babel n’avait d’autre objet que d’établir un point central de communications télégraphiques entre les différentes contrées habitées par les hommes.
Ainsi, jusqu’à la fin du siècle dernier, l’art télégraphique ne présentait que des principes confus et vagues, entièrement privés de la sanction pratique. Toutes ces idées, dont la plupart sont restées sans application, n’enlèvent rien à l’originalité des travaux de Chappe, qu’il est juste de considérer comme l’inventeur de la télégraphie aérienne.