‹ Physiocrates (volume 2)Chapitre 37 sur 99 · III. — Des préjudices faits au Commerce · texte numérisé non relu

III. — Des préjudices faits au Commerce

Le monopole, qui est le contraire delà liberté; les taxes ou exactions, qui sont le contraire de l'immunité; les obstacles naturels ou factices, qui sont le contraire des facilités, voilà ce qui peut paraître indifférent on même avantageux à tel ou tel trafiquant en particulier, mais qui n'en est pas moins énormément préjudiciable au commerce proprement dit, c'est-à-dire aux producteurs et aux consommateurs qui en sont l'essence.

1° Monopole : c'est tout ce qui restreint forcément le nombre et la concurrence des vendeurs et des acheteurs.

Que tout le monde sans exception puisse acheter, puisse vendre quand il lui plait, où il lui plaît, comme il lui plaît, tout ce qu'il lui plaît d'acheter ou de vendre, c'est liberté générale. — Que tel ou tel objet soit défendu, c'est-à-dire ne puisse être acheté ni vendu; que tel ou tel lieu soit prohibé, que tel ou tel temps soit excepté, que telle ou telle forme soit prescrite absolument et uniquement, que telle ou telle personne soit déclarée formellement incapable, tout cela forme le monopole, c'est-àdire le privilège exclusif de personnes, de choses, de lieux, de manières et de temps, qui jouissent d'une certaine préférence, en vertu de laquelle tous les autres sont prohibés.

Attributions de préférence, exclusions, défenses de concourir; inventions qui sont le caractère du monopole, inventions de l'Europe moderne, qui aura vu régner pendant trois siècles ces monopoles dont tous les proGts sont injustes. Car ce sont autant de vols faits par force aux producteurs et aux consommateurs.

2° Taxes ou exactions, qui n'ont pas moins trouvé grâce aux yeux de la politique moderne, que le système des attributions monopolaires.

De ïk résulte une forme désastreuse de percevoir les revenus de la souveraineté, qui coûte beaucoup de faux frais et de surcharges, qui n'opère qu'une recette fictive en très grande partie, qui constitue les agents du père commun de la patrie en état de guerre avec ses enfants.

3° Obstacles , ou naturels, qu'on devrait enlever, ou factices, qu'on ■■ oppose par des vues fausses et criminelles à la culture, aux récoltes, aux fabrications, aux transports, aux achats, aux ventes, aux consommations.

Quand un homme éclairé jetera les yeux sur le spectacle ancien et moderne des nations connues , il sera sans doute effrayé du nombre d'hommes, desoins, de travaux, même d'efforts d'esprit, j'oserais presque dire de génie, employés pour établir ces monopoles , ces exactions, ces obstacles de toute espèce.

Le résultat de ces inventions, de ces travaux, c'est qu'il y a moins de récoltes, moins de fabrications, moins de voitures, moins d'achats et de ventes, moins de consommations ou de jouissances; donc, moins de commerce proprement dit, comme aussi moins de bien-être pour les hommes, et même moins de trafiquants et moins de profit total à partager entre eux.

La cause des illusions que la politique moderne s'était faites à cet égard, est le profit mercantile, c'est-k-dire la somme de salaires et bénéfices qui sont recueillis par les agents accidentels du commerce, pour prix de leurs soins, pour intérêt de leurs avances, pour compensation de leurs risqnes.

Ce profit n'est jamais que la valeur d'une portion médiocre des objets commerces. Quand il y a liberté, immunité, facilité, tous les négociants conviendront que la dixième partie de cette valeur est un profit honnête pour le trafic.

Or, ce profit mercantile d'un dixième se concentre naturellement dans quelques ports, quant aux objets qui sont voilures en grand par mer. Dans ces mêmes ports se trouvent aussi rassemblés presque tous les agents du voiturage par eau , avec plusieurs de ceux qui voiturent par terre.

C'est vers l'embouchure des grosses rivières et des grands fleuves que se forment tout naturellement ces villes de trafic, appelées villes de commerce. — Là donc se font les grands mouvements du voiturage; là passent de gros capitaux en argent, pour solde des échanges respectifs; la se concentrent les bénéfices mercantiles. Ce spectacle a ébloui la cupidité des politiques.

On a oublie que tous ces mouvements ne sont qu'une scène intermédiaire, accessoire et accidentelle; qu'il y en a d'essentielles anté-

rieures, et d'autres postérieures non moins essentielles : cependant rien n'est plus évident.

Les antérieures sont la culture , la récolte des matières premières et des subsistances, le façonnement des ouvrages de durée qui passent par les mains du trafic

Les postérieures sont Tachât et le paiement faits par les consommateurs. C'est ce qu'on avait oublié pour ne penser qu'aux opérations et aux profits des trafiquants.

Demandez k ces politiques où se fait le commerce réciproque des vins et des farines d'une part, des sucres et des cafés de l'autre, entre les provinces méridionales de France et les colonies françaises? ils vous répondront sans hésiter : c'est k Bordeaux et k Marseille. Qui est-ce qui retire tout le profit de ce commerce? les négociants de Bordeaux et de Marseille, vous diront-ils; et, en conséquence, s'ils voyaient porter et rapporter ces denrées respectives sur des voitures de mer faites en Hollande ou en Suède, ils ne manqueraient pas de vous dire que la France a perdu tout ce commerce.

Dans le fait, cependant, ce commerce commence et finit dans les campagnes des provinces et dans celles des colonies. II commence dans les terres k blé, dans les terres k sucre, dans les vignes, dans les plantations de café ; il finit sur la table des Français, quand ils consomment le sucre et le café; sur celle des Américains, quand ils mangent et quand ils boivent nos productions françaises. — Dans le fait, le cultivateur, le propriétaire des champs et des vignes, ceux des terres k sucre et k café, trouvent donc aussi leur profit k ce commerce : autrement leur culture cesserait, et les trafiquants n'auraient plus rien k faire.

Dans le fait, enfin, quand même les trafiquants, la voiture et les voituriers seraient Arabes ou Algonquins, au lieu d'être Français ; s'ils ont acheté, s'ils ont voiture la farine et le vin de vos provinces, le sucre et le café de vos colonies, vous n'avez pas perdu tout ce commerce; c'est seulement le profit du trafic qu'ont perdu les négociants, ce qui n'est pas la même chose '•

Il peut même arriver que le commerce gagne beaucoup k cette perte des trafiquants; voici comment : si les acheteurs-revendeurs, et si les voituriers que vous appelez étrangers savent, peuvent et veulent faire meilleure compoëition*mx producteurs d'une part et aux consommateurs de rautre, que les trafiquants et les voituriers qui se disent leurs compatriotes (ce qui n'est pas impossible), en leur accordant la préférence qui leur parait si naturellement dévolue par cette meilleure com-

1 Voyez, plus haut, la uotc de la p. 362.

position, vous augmenterez nécessairement la somme des jouissances, la masse des échanges, le bien-être des consommateurs respectifs, les moyens et les motifs des producteurs pour augmenter leurs cultures et leurs récoltes. — Mais c'est là précisément l'augmentation du commerce, c'est évidemment la perfection de ce qui en est la source, c'està-dire des cultures et des récoltes, et la perfection de ce qui en est le but et la fin, c'est-à-dire des jouissances et du bien-être des consommateurs. — Priver les producteurs et les consommateurs du profit qui leur est offert, uniquement dans la vue d'assurer à tel ou tel trafiquant, à tel ou tel voi turier, les profits du trafic et du voiturage, ce n'est donc pas favoriser le commerce, comme on le dit communément; c'est violer la liberté naturelle de ces producteurs, de ces consommateurs, c'est leur enlever des jouissances pour les attribuer à d'autres, c'est diminuer les motifs et les moyens qu'ils auraient d'améliorer leurs productions respectives.

En un mot, je le répète, car on a tant répété les erreurs contraires, qu'on ne peut trop redire cette vérité, les frais, les profits de toute façon, de toute voiture, de tout trafic, sont évidemment une surcharge pour les producteurs et les consommateurs : tant qu'on peut restreindre cette surcharge , c'est un bien pour eux, pourvu qu'il en résulte les mêmes jouissances. Rien n'est plus évident.

Si, dans votre propre maison, à Paris, un seul ouvrier pouvait en une heure vous faire une belle pièce de Pékin, un beau cabaret de porcelaine , que d'argent épargné que vous emploieriez à d'autres jouissances f !

Quand c'est la liberté, l'immunité, les facilités qui diminuent les frais de façon, de voiture et de trafic, alors le bien se fait, et toute justice est observée : voilà certainement toute la législation, toute la politique du commerce. Il est étrange qu'on ait pu l'obscurcir et l'oublier presque totalement.

Art. VI. Analyse de la quatrième Division.

Les services purement personnels caractérisent la dernière division de la classe stérile.

Elle est composée de tous les salariés qui font usage de leur savoir, de leur adresse, de leurs talents acquis ou naturels, de leurs attentions, de leur obéissance, pour mériter une solde habituelle ou passagère, en procurant quelque satisfaction ou même quelque utilité, mais sans vaquer à nuls travaux, soit de l'art social, soit de l'art productif, et même à nul emploi de façonnement, de voiture ou de trafic des productions naturelles.

1 Voyez plus haut la note de la page 717.

Les grandes occupations de cette espèce de salariés sont relatives au bien-être naturel , à la santé, aux amusements des riches. 1° Le soin de leur bien-être habituel , qui comprend aussi les fantaisies, la mollesse et l'ostentation, produit la classe de la domesticité, les valets proprement dits de tous les ordres.

2° Le soin de la santé fait, parmi les nations modernes, l'objet d'une science et d'un art très utiles, au moins à ceux qui les pratiquent. Il occupait autrefois chez d'autres peuples une sorte d'hommes qui parait avoir son utilité réelle , quoique méconnue parmi nous, c'est-à-dire les faaitres et directeurs des exercices corporels, qui formaient un tempérament robuste et prévenaient plusieurs de ces maladies indéfinissables, qui naissent de la langueur et de l'oisiveté.

3° Les amusements qu'on appelle improprement plaisirs, puisqu'ils sont si rarement accompagnés de cette joie vive et pure, de cette satisfaction intérieure, qui est le vrai plaisir, et qu'au contraire ils sont si souvent assaisonnés du dégoût et de l'ennui, forment l'emploi d'une foule très nombreuse, qui met souvent beaucoup de soin et de talent à s'acquitter de ses fonctions.

Les grandes villes sont le réceptacle le plus ordinaire des hommes dévoués à ces trois espèces de services purement personnels.

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