I. — Définition de (Echange
L'échange est de sa nature un contrat d'égalité qui se fait de valeur pour valeur égale *. Il n'est donc pas un moyen de s'enrichir,
tances et des matières premières, avant que la classe agricole les eût livrées, soit à l'industrie, soit au commerce. FI est important de ne pas perdre cette observation de vue, si Ton ne veut pas prêtera leurs idées d'autre sens que celui qu'ils y attachaient eux mêmes. — Voir Quesnay, 6* Observation sur le Tableau économique. (E. D.) * Cette définition de l'échange, repoustée par Condillac et admise par J.B. Say,
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puisque Ton donne autant que l'on reçoit ; mais c'est un moyen de remplir ses besoins et de varier ses jouissances. Il en est de même de la vente, qui ne diffère de l'échange que dans le moyen et non dans l'objet. Dans l'échange, il n'y a point de prix distinct ; dans la vente, il y en a un qui consiste en argent.
Telle est la nature de l'échange, lorsqu'il se fait dans un état de pleine concurrence, et que le prix n'est déterminé que par les causes qui doivent y influer. Il devient désavantageux pour l'une des parties, lorsque quelque cause étrangère vient diminuer ou exagérer le prix : alors l'égalité est blessée , mais la lésion procède de cette cause et non de l'échange.
La préférence que l'on donne h la chose que l'on reçoit n'est nullement une raison pour soutenir que l'échange ne se fait pas valeur pour valeur égale, et qu'on donne moins pour plus. Tel est cependant le sentiment de M. l'abbé de Condillac (pag. 53 et suiv.). « Il est faux, dit-il, que dans les échanges on donne valeur pour valeur égale : au contraire, chacun des contractants en donne toujours une moindre pour une plus grande.... sans quoi il n'y aurait de gain à faire pour aucun des contractants. Or, tous deux en font ou en doivent faire, parce que les choses n'ayant qu'une valeur relative k nos besoins, ce qui est plus pour l'un est moins pour l'autre, et réciproquement». * Ce qui dérive du principe qu'il a établi (p. 19), « que la valeur n'est pas une qualité absolue, inhérente aux choses,.... qu'elle est principalement dans le jugement que nous portons de leur utilité par rapport h nous8. »
La préférence que chacun donne à la chose qu'il reçoit, est bien le motif qui porte a contracter, mais ne touche point à la valeur, qui n'est nullement déterminée par la volonté des contractants, ni par leur opinion particulière. D'ailleurs, si chacune des parties reçoit plus qu'elle ne donne, il s'ensuit qu'elles traitent avec égalité et qu'il n'y a ni perte ni gain. En effet, dès que la préférence est réciproque, tout est égal dans l'intention comme dans le fait; chacun est content, puisqu'il a ce qu'il avait désiré ; et chacun a fait un marché égal, puisqu'il a acquis moyennant une valeur égale.
qui n'en tire pas les mêmes conséquences que l'école de Quesnay, est fondamentale dans le système des Économistes. — V. Quesnay, p. 70, 71 et 146 de ce volume, et Mercier de la Rivière, chapitre 10 de l'Ordre naturel des société* politiques.
1 Ce passage de Condillac est cité par J.-B. Say, dans le chapitre 13 de la 2e partie de son Cours d'économie politique, où il expose, sur la production commerciale, de« vin** qu'il est intéressant de comparer à celles des Physiocrales. (E. D.)
1 V. plu.* haut, note de la p. 496.
En quoi consiste donc cet avantage prétendu, qui, selon M. l'abbé de Condillac, est ordinairement réciproque et égal, quoique dans certains cas il n'existe que pour l'un des contractants? Son opinion est exposée au long dans le quinzième chapitre de son livre» dont je vais donner un extrait.
Sa doctrine sur la valeur roule sur ce principe : c qu'il n'y a que le surabondant qui entre dans le commerce et qui soit la matière des échanges ; que le surabondant d'un homme n'ayant point pour lui de valeur, c'est-à-dire d'utilité, il fait un marché avantageux de s'en défaire, et donne moins pour plus ; que, s'il donne une chose.qui lui est nécessaire, il perd et donne plus pour moins. » c En effet, dit-il, c'est l'inégalité de valeur qui donne lieu aux échanges. Si ce que je vous offre est égal pour vous en valeur ou en utilité & ce que vous m'offrez, et vice versa, nous ne ferons pas d'échange. Quand nous en faisons, nous jugeons, vous et moi, que nous recevons chacun plus que nous ne donnons, que nous donnons moins pour plus.... Nous avons remarqué plus haut, dit-il (p. 120), que lorsque le commerce se fait par échange de choses dont on surabonde, chacun donne une chose qui n'a point de valeur par rapport à lui, parce qu'il ne peut en faire aucun usage, pour une chose qui a une valeur par rapport à lui, parce qu'il peut en faire usage, et que par conséquent chacun donne moins pour plus.Or, c'est ainsi qu'il eût été naturel de juger toujours des valeurs, si l'on eût toujours commercé par échange et sans argent ; mais, lorsqu'il a été employé comme mesure commune, il a été naturel de juger qu'on échangeait valeur pour valeur égale. Cependant, pour juger si l'on donne moins ou plus, il faut considérer si ce que l'on donne est surabondant ou nécessaire,... car si les objets échangés sont surabondants de part et d'autre, l'avantage est égal, et nous donnons chacun moins pour plus. Dans tout autre cas, (c'est-à-dire sans doute si l'un des contractants donne une chose qui n'est pas surabondante pour lui), l'échange ne peut être égal, et l'un de nous donne plus pour moins. >
M. l'abbé de Condillac pouvait, ce semble, même en ce cas, ne rien changer à son principe général, et dire que, quoiqu'on donne une chose nécessaire, c'est qu'on la répute moins nécessaire que celle qu'on reçoit, et qu'ainsi on donne toujours moins pour plus; et c'est ce qu'il dit luimême (p. 44).
€ L'introduction de l'argent, continue-t-il, ne change rien a ce principe (et il ne doit rien y changer, s'il est vrai, car la vente se réduit M'échange). Cependant, parce qu'on n'est pas porté & croire que l'argent puisse être surabondant, en quelque quantité qu'on en ait, on aura de la peine a comprendre que lorsqu'on s'en défait, on donne moins pour plus.
Voyons donc comment il peut être considéré comme chose nécessaire ou comme chose surabondante. * Pour le faire sentir, il apporte l'exemple d'un propriétaire de terre comparée un rentier. «Le propriétaire a des denrées de toute espèce qu'il ne peut consommer. En donnant son surabondant, il donne une chose qui lui est inutile, pour une chose qu'il regarde comme utile; il donne donc moins pour plus. Le rentier ne peut subsister avec son argent, comme le propriétaire avec ses denrées, et en le considérant sous ce rapport, il lui est inutile en totalité. Cependant, comme l'argent a été pris pour mesure commune des valeurs, le rentier est assuré ]de se procurer avec son argent les choses nécessaires à sa subsistance; mais ce nécessaire prélevé et mis à part, tout ainsi que le propriétaire met en réserve les denrées qui lui sont nécessaires, le surplus de cet argent est surabondant, comme l'excédant de la consommation du propriétaire est pour lui un surabondant; ainsi lorsqu'il s'en défait, même pour des frivolités, il donne moins pour plus, *
Ainsi, si le rentier a mis à part dans un tiroir l'argent qu'il juge nécessaire à sa subsistance, et son surabondant dans un autre, le contrat change de nature et lui est avantageux ou désavantageux, suivant que pour payer il puise dans le tiroir du nécessaire ou dans celui du surabondant.
Mais toutes ces considérations personnelles, tous ces petits calculs particuliers, ne font rien au contrat en lui-même, ni à la valeur qui, quoiqu'elle ne soit pas une qualité absolue, inhérente à la chose, est en elle-même indépendante des jugements que nous portons. L'estime que nous faisons de la chose peut nous décider à acheter ou à ne pas acheter; mais la chose n'en a pas moins sa valeur, parce que nous ne sommes pas les seuls acheteurs,*et que, si elle ne nous convient pas, elle pourra convenir a*un autre. C'est la préférence, le besoin, le goût qui décident h contracter; mais ces motifs personnels ne touchent pas le moins du monde à la'valeur, parce ^qu'elle est le résultat de toutes les causes qui concourent à la déterminer. Il se forme de toutes ces causes combinées une estimation ou jugement général, indépendamment du jugement particulier, et auquel les contractants sont forcés de se soumettre, sans quoi ils ne contracteront, pas ; et même, quoiqu'on ne soit pas dans la disposition d'acheter, on porte un jugement conforme à celte estime générale. Dans une vente à l'encan où il se trouve vingt personnes, il n'y en aura que deux qui mettront l'enchère à un objet, mais toutes les autres portent le même jugement du prix.
Ce ne sont donc pas les contractants qui prononcent sur la valeur; elle est décidée avant la convention. Le prix est fixé d'avance par la
concurrence, qui adopte et exprime ce jugement général. La variation fréquente des causes de la valeur pourra demain changer quelque chose h ce résultât; mais il est tel aujourd'hui, et forme la loi des prix ou le cours. A peine reste-t-il quelque intervalle du plus cher au moins, dans lequel les parties disputent et se débattent.
Tout au plus pourrait-on admettre cette relation du prix à l'estime personnelle dans Tachât d'une chose de curiosité et de fantaisie, telle qu'un tableau rare, parce que cette chose n'a pas de cours ni de prix déterminé ; encore la mode et le goût établissent-ils une espèce de cours. Les tableaux flamands valentaujourd'hui quatre fois plus qu'il y a trente ans. Si les Américains, que M. l'abbé de Condillac cite pour exemple, donnaient des lingots pour des choses de vil prix par rapport à nous, c'est que ces choses étaient nouvelles pour eux, et leur paraissaient avoir une utilité réelle ou de curiosité, et que l'or et l'argent étaient communs chez eux. Mais, lorsque l'avidité des Européens leur eut appris l'estime qu'ils en faisaient, ils y en ont aussi attaché davantage, et ont cessé de les donner si facilement Cet exemple prouve que, dans les choses qui ne sont pas consommables ni nécessaires, la valeur dépend de l'estime qu'on fait des choses d'après leur usage et leur rareté ; mais cette estime étant générale, produit un prix courant, indépendant de l'opinion des deux parties qui veulent contracter ; et l'échange se fait de valeur pour valeur égale dans l'état donné des choses.
Cette opinion, qui est particulière à M. l'abbé de Condillac, pourrait passer pour indifférente, si elle n'était fondée sur cette assertion : « qu'il n'y a que le surabondant qui soit la matière du commerce, et qu'il n'a point de valeur, c'est-à-dire, d'utilité pourcelui qui le donne. * Ce sentiment peut induire à des erreurs sur la nature du commerce.
Peut-être pourrait-on admettre cette manière de voir et de juger, dans une société naissante composée de deux ou trois familles, qui peuvent regarder comme inutile un surabondant de productions , et l'échanger en croyant gagner beaucoup de trouver à s'en défaire. Aussi, comme je l'ai dit en commençant, n'y a-t-il à considérer pour l'homme isolé que la propriété usuelle des choses: ces familles ne resteront pas longtemps dans cette première simplicité. Mais dans une société formée, où il y a une grande concurrence de vendeurs et d'acheteurs, toutes les marchandises obtiennent une valeur qui sans doute est sujette a quelque variation, mais qui est assez constante pour les faire donner et recevoir comme parfaitement équivalentes, sans égard au besoin et à l'estime particulière des contractants, sans égard à la considération du nécessaireet du surabondant. Il y plus, c'est qu'il n'y a de surabondant en aucun genre. Le laboureur qui a fait naître un excédant au-delà de sa propre consom-
mation, sait qu'il a bien des engagements k remplir; qu'il doit trouver dans rechange de cet excédant la rentrée de ses avances et le payement du revenu. Il n'a pas travaillé pour lui seul, mais pour toute la société, qui doit vivre du fruit de son travail. Il n'a pris à forfait la fécondité de de la terre, qu'à la charge d'en partager les fruits avec le propriétaire. Ce surabondant prétendu est donc très nécessaire; il est destiné à l'échange, qui est le moyen de communication entre les hommes; au payement de tous les salaires et de tous les services. L'entrepreneur de culture n'a pas plus de surabondant que l'horloger n'a de montres surabondantes, et que le marchand qui achète des productions pour les revendre. Sur quoi est donc fondée la différence que M. l'abbé de Condillac admet entre eux ? Si le marchand n'achète que pour tirer un profit, le cultivateur n'a fait naître les productions et ne les a achetées de la terre par ses avances que dans la même intention. Ils attacheront donc l'un et l'autre autant d'estime à ces productions. Chacun dans sa profession fait en sorte de multiplier les moyens d'échange, qui sont pour lui ceux d'étendre sa subsistance et ses jouissances, de remplir ses engagements, d'élever sa famille. Un grand propriétaire trouve sans doute dans son revenu les moyens de se procurer des choses qui passent les besoins de commodité; et c'est cette grande aisance qui entretient les arts superflus. Il use en cela de la prérogative de la propriété ; mais il n'achète toujours qu'au prix que la concurrence a mis aux choses, indépendamment des facultés particulières de tel ou tel acheteur.