I** LETTRE.— DUPONT DE NEMOURS A J.-B. SAY
A bord du Fingat, 93 arril 1815. 41 «de Utit., 43«30' de long.
Mon cher Sàt,
Je viens d'achever la lecture de voire très bel ouvrage *,dont je ne connaissais, en France, que le discours préliminaire, la renommée et les extraits insérés dans divers journaux.
Il m'a inspiré un grand intérêt et donné beaucoup de consolation. Quelques jours après la blessure de Morellet*, cet habile et excellent homme m'exprimait sa douleur et la mienne de ce que nous devenions vieux et courions vers la mort, sans laisser d'élèves et d'héritiers qui pussent continuer nos éludes et notre doctrine, comme nous avons fait celle des amis et des instructeurs dont nous avons été les compagnons.
Je vois que ce n'est pas un élève que nous avons en vous, mais un fort émule, qui, avec trente ou quarante ans de moins, contribuera, aussi
* Le TraUé d'Économie politique ^œusre admirable, dont la publication doit faire considérer J.-B. Say comme le restaurateur de la science et des études économiques en Europe. Le livre parut en 1803 ; mais, la police impériale n'en ayant voulu permettre une deuxième édition qu'avec des changements dont ne pouvait s'accommoder la noble indépendance de Tauleur, celle édition ne fut donnée qu'en 1814. Depuis lors, Touvrage a été réimprimé quatre fois, en 1817, 1819, 1826 et 1841. Les économistes du dix-huitième siècle sont jugés, dans le discours préliminaire de toutes les éditions, avet une sévérité dont la lettre ci-dessus ne se plaint pas tout-à-fait sans fondement. Mais elle se conçoit, quand on songe que, sans la méthode, la portée et la lucidité d'esprit de J.-B. Say, il n'y aurait jamais eu que les intelligences d'élite qui eussent, môme avec beaucoup de peine, retiré quelque fruit des travaux de ses prédécesseurs. On peut dire, en un mol, que c'est par les leçons seules de cet écrivain que nous avons appris ce que valaient ses devanciers. (E. D.)
' Il s était cassé la jambe dans uu accident de voilure.
CORRESPONDANCE AVEC J.-B. SAY. Sd5
bien que nous-mêmes, à propager, a démontrer un grand nombre des vérités les plus utiles au genre humain.
Vous avez presque tous nos principes; et, si Ton en excepte ce qui concerne les revenus publics, vous en tirez exactement les mêmes conséquences pratiques. La fantaisie que tous avez de nous renier, et que vous ne dissimulez point assez, mon cher Say, n'empêche pas que vous ne soyez, par la branche de Smith, un petit-fils de Quesnay et un neveu du grand Turgot.
Votre discours préliminaire m'avait fait du chagrin par la manière plas que froide, un peu dure et hautaine, dont vous y parles de prédécesseurs qui, pourtant^ ont puissamment concouru k votre instruction. J'ai retrouvé un peu de cette sorte d'affectation dans lé livre même. Vous n'êtes pas comme les Allemands, qui ne citent jamais un écrivain sans y chercher ce qui coïncide avec leur propre opinion^ ce qui la forliiie , et sans l'accompagner d'un éloge. Vous ne nommez guère que pour déui"^ grer, pour réfuter, pour rabaisser. Votre travail approfondi, votre rare talent pour la discussion, devraient vous mettre au-dessus de cette faiblesse. Corneille a dit :
« Je vois d*un œil égal croître le nom d^autrui. « Je tâche à m'élever aussi haut comme lui , « Sans hasarder ma peine à le faire descendre. »
MoUtaigne a dit : < Je donnerais volontiers un coup d'épaule pour re- € hausser ceux en qui je vois un mérite réel. » Voltaire a dit :
« Nous sommes assez grands pour être sans envie. »
Répétez-le; car vous êtes grand, mon ami.
Vous ne désignez Quesnay que par sa. qualité de médecin. Quoiqu'en effet il ait été médecin, même un illustre médecin, est-ce sous cet aspect qu'en traitant de l'économie politique vous deviez mentionner l'homme qui a vu que l'agriculture est à la tête de tous les travaux humains? qui a discerné et indiqué la distribution que les cultivateurs et les propriétaires des terres font des récoltes k leurs salariés directs et indirects, et ce que ceux-ci donnent en retour? qui le premier a reconnu l'existence du produit net, sa fonction, son importance dans la société; et que l'on ne pouvait, sans ruine, faire contribuer aucune autre branche de richesse aux dépenses publiques (ce qui renferme toute la théorie de l'impôt) ? celui qui, contre l'unanime opinion de tous les philosophes et de tous lespikbltcistes qni l'avaient précédé, a découvert, sorttenu, prouvé qu't/ n'était pas vrai que les hommes, en se réunissant en société, eussent renoncé A UNE PARTIE de leur liberté et de leurs droits pour s'assurer f autre j qw jamais ils ne se s(ftit confédérés pour y perdre^ mais au contraire
pour y gagner^ pour garantir el pour élendre Texercice et la jouissance de TOUS leurs droits? D'où il suit qu'aucun gouvernement n'a celui de gêner leur travail, ni de porter atteinte à leur propriété, puisque c'est pour défendre et pour augmenter l'un et l'autre qu'ils ont uni leurs forces et se sont donné, non des maîtres^ ce qu'ils n'auraient pas du tout voulu , mais des chefs.
Comment votre esprit juste et sagace, mon cher Say, n'a-t-il pas vu que toutQ la science et la moralité de l'économie politique étaient là? Comment avez-vous tenté de couper en deux cette belle science pour en séparer celle des richesses , qui n'est qu'un recueil de calculs et de développements propres à montrer l'utilité de se conformer à la loi ? Celleci était, a toujours été, sera toujours et tout entière dans le droit, qui ne peut être violé sans injustice, sans tyrannie, sans crime.
Quesnay, n'eût-il écrit que cette vingtaine de pages qui sont à la tête de laPhysiocratie Saurait fait et fondé notre ficience, la vôtre, et ne nous aurait laissé qu'à en exposer les détails; il mériterait l'éternel hommage des philosophes, des gens de bien, de tous les peuples dignes d'aimer et d'avoir la liberté. Il a posé les fondements du temple de cette noble déesse; il en a construit les gros murs^ Nous et vous y avons niis des corniches, des fleurons, des astragales, quelques chapiteaux à des colonnes qui étaient debout.
Vous ne parlez pas des Économistes sans leur donner l'odieux nom de secte, qui suppose un mélange de bêtise, de folie et d'entêtement». Cette injure n'ofiense point de la part des Grimm; mais les expressions d'un Say sont d'un autre poids. Il est, en conscience, obligé de tenir compte de ce poids. Vous n'accordez à ces auteurs, vos devanciers, que d'avoir été bons citoyens. Beau mérite que le dernier savetier peut et doit avoir ! Et pauvre mérite pour des philosophes dont plusieurs n'ont été, il est vrai, que des écrivains médiocres, mais dont chacun a eu quelque vérité à lui, dont aucun n'a été un imbécile, dont quelques-uns ont été des hommes d'État, même des souverains très éclairés, très bienfaisants malgré leur couronne !
Vous avez traité Turgotavec sécheresse et légèreté (si ce n'est vers la fin de votre second volume), comme si les grandes puissances ne devaient pas du respect aux grandes puissances. Il vous en aurait témoigné. Nous aurions vingt fois fait ensemble votre éloge, si vous eussiez travaillé de notre temps.
Vous m'avez nommé une fois et avec une belle épithète, Festimable
* Le Droit naiurel. V. plus liant, p. 41 de ce volume. ' V. plus haut la notice sur Dupont, p. 5i5.
Dupant de Nemours^ mais c*était pour blâmer à tort une pensée que vous m'attribuez \ qui est k Quesnay,et que je justifierais si nous avions à la discuter ici.
Je n*ai gardé aucune humeur de tout cela. Tout a été couvert par les admirables développements aux différents emplois que Ton fait des richesses, et par le plus qu'admirable chapitre sur les consommations et les administrations privées, où vous avez eu la raispn d'Âristote, Tesprit de Socrate, les gr&ces ingénieuses de Franklin. Je vais le faire copier k mes petits-enfants.— Aussi n'appuyerai-je que sur les louanges qui vous sont dues quand je parlerai de votre livre k mes amis. Mais en vous louant parce que vous êtes éminemment louable Je ne vous flatterai point, mon cher Say, parce que vous êtes supérieur k la flatterie.
Vous avez trop rétréci la carrière de Téconomie politique en ne la traitant que comme la science des richesses. Elle est la sciencj du droit naturel appliqué, comme il doit Tétre, aux sociétés civilisées. Elle est la science des constitutions^ qui apprend et qui apprendra, non-seulement ce que les gouvernements ne doivent pas faire pour leur propre intéiét et pour celui de leurs nations, ou de leurs richesses, mais ce qu'ils ne doivent pas pouvoir devant Dieu^ sous peine de mériter la haine et le mépris des hommes, le détrdnement pendant li^ùr vie, et le fouet sanglant de rhistoire après leur mort.
Vous avez cru que notre large manière de considérer les gouvernements était h politique^ et nonVéconomie politique. Cette fois vous n'avez point parlé français, quoique vous le sachiez très bien. L'usage de notre langue a borné le sens du mot isolé la politique aux relations diplomatiques ou guerrières envers les autres nations ou les autres souverains. Ce^t la science de Machiavel, du cardinal de Richelieu, de Bonaparte. Mais Véconomie politique est celle de la justice éclairée dans toutes les relations sociales intérieures et extérieures. Je crois en avoir tracé les linéamens complets sur la feuille de papier que je vous ai donnée, qui a eu deux mille cinq cents exemplaires débités en Allemagne, en France, en Angleterre et aux États-Unis, et qui commence par la sensibilité de l'homme, ses facultés, sa volonté, premières et inaliénables propriétés, qu 'il tient directement de Dieu et de la nature «.
Si vous fussiez parti de ce principe, vous auriez fait tout autrement votre chapitre de Vimpôt^ le seul de votre livre qui ne soit pas digne de vous ; car si les gouvernements, même représentatifs^ n'ont pas le droite ne doivent pas avoir la puissance de gêner la liberté d'aucun travail, d'in-
* V. la deuxième édition du Traile d'écon. polit. ^ ou la sixième, p. 550.
* V. la note de la p. 567 de ce volume.
(erromprc les opérations d'aucun commerce, d*altenter k la propriélé d'aucun citoyen, ni même d'aucun étranger, ce chapitre est à recom* mencer. — Ce qui ne m'empêche pas d'applaudir à vos sages observations sur les mesures prudentes, modérées, graduelles, k prendre dans les pays qui ont depuis longtemps été soumis k de mauvais gouvernements, et dont les finances sont mal, sont iniquement assises. Lorsqa^on a marché dans une fausse route, on ne peut rentrer dans le bon chemia que par une diagonale. Le remède est dans l'hygiène et non dans la chirurgie. Il doit agir sans secousse. Natura^ humanitas^ ratio^ nihil ^gunt per salium^ C'est ce que savent tous les philosophes qui ont été admi* nistrateurs, ou plutôt tous les administrateurs qui sont philosophes.
Rendez-nous donc un peu de justice, cher Say ; nous ne sommes ni des fous, ni des sots; nous avons la conscience délicate; nous n'avons pas | écrit et gouverné pendant plus de cinquante ans, dans des pays de mœurs et de lois très différentes, sans songer k rien.. Si vous eussiez envisagé la chose sous un autre aspect, si vous vous fussiez placé an même point de vue que Quesnay, celui de la justice réglant les droits de chaque homme, constatant l'intérêt général et particulier, interdisant toot obstacle au travail ; si vous eussiez considéré la volonté très décidée que tous les membres d'une société ont eue, n'ont pu s'empêcher d*avoir eo se réunissant, de ne sacrifier aucune partie de leur liberté, d'en étendre au contraire l'usage, et d'augmenter les jouissances qui en résulteraient, il ne vous serait pas resté une seule des idées financières auxquelles vous avez pris la peine de faire attention et d'attacher quelque importance en parlant de l'impôt; vous auriez reconnu que la tyrannie elle-même, qui peut piller les capitalistes et voler les salariés *, ne le peut qu'un moment, au grand dérangement de toutes les conventions, au grand désavantage de la société, par des impôts survenant imprévus, par la violation impérieuse des contrats qu'on avait passés sous la foi publique et la garantie du gouvernement ; mais que la tyrannie ne peut faire contribuer ni le travail, ni les capitaux. Le prix du travail est réglé par le débat entre les salariants ^\. les salariés. Il faulk ceux-ci leur salaire selon le prix qu'y mettent la concurrence et le besoin ; si on le taxe, et si la taxe est connue et prévue, il faut qu'ils l'ajoutent au salaire; et la concurrence leur donne a la fois le droit et le pouvoir de l'exiger.
11 en est de même des capitaux, qui sont une autre espèce de salariés non moins nécessaires que les manipulateurs. Il faut payer leur loyer
' Il ne faut pas oublier que, par ce mot salariés^ les partisans de Quesnay désignent les manufacturiers et les négociants, classes improductives suivant enx. {Note de Charles Comte , premier éditeur de ces lettres.)
OU leur iniérét^ dont le taux est pareillement réglé par la concurrence et le débat entre les préteurs et les emprunteurs. Si vous chargez cet intérêt d'un impôt, sous prétexte que pour le préteur ou Ventrepreneur le capital donne un revenu^ il faut que Timpôt soit ajouté, même avec un supplément d'intérêt, au prix du loyer du capital ; car c'est de la somme qu'il a déboursée que le capitaliste veut et doit toucher l'intérêt, et non pas seulement de celle qui sert à l'entreprise.
Les deux impôts avancés par l'ouvrier et par le capitaliste retombent donc avec usure sur leur salariant.
Or, qui est le salariant ou quels sont les salariants? — Cberehez, brave et studieux Say. Cherchez, non dans tel ou tel pays, car it y a des pays dont les habitants se mettent aux gages des salariants des autres pays; il n*est pas sûr que ce soit une prudente spéculation, et d'ailleurs elle ne fait rien aux lois générales : cherchez sur la terre entière, — Qu'est-ce que l'on peut partager entre les humains qui la peuplent?