‹ PhysiocratesChapitre 90 sur 157 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Dg

Pierre-Samuel Dupont (de Nemours), député à TAssembléc consti-* tuante et au Conseil des anciens, conseiller d'État et membre de Tlnstitut, naquit k Paris le 14 décembre 1759. De brillants succès marquèrent ses études classiques, et il les acheva de très bonne heure. Cependant , au sortir du collège, soit conscience de ses véritables aptitudes, soit effet des circonstances dans lesquelles il se trouva placé , la littérature ne fut plus pour lui qu'un délassement, et Thistoire, les sciences naturelles, la morale, TÉconomie politique surtout qui venait de naître, concentrèrent toute son activité.

Lorsque le jeune Dupont entra dans le monde , l'agitation intellectuelle, qui suivait en France une marche progressive depuis la mort de Louis XIY, embrassait h la fois toutes les parties de Tordre social. Trois hommes, dont Tun ne chercha ni n'atteignit la célébrité des deux autres, mais dont les doctrines n'ont cependant pas produit, dans la sphère des idées et des faits, un ébranlement moins sérieux et moins durable, étaient à la tête de ce mouvement qu'un siècle n'a pu interrompre, et que nous voyons se perpétuer encore au sein même de notre époque. Autour de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau et du docteur Quesnay, médecin de Louis XY, se groupaient trois Écoles philosophiques qui avaient pour tut commun la régénération de la société, mais qui procédaient toute-

fois à celte noble entreprise avec une mesure et des lumières fort différentes. Si les Encyclopédistes comprenaient tous les abus dans la guerre spirituelle qu'avec Tarme terrible du ridicule ils ne cessaient de faire ao pouvoir et a rintolérance du clergé, leurs attaques contre l'ordre existant manquaient de vues positives , et ne se liaient à aucun plan quelconque de réorganisation. D'autre part, les enthousiastes du philosophe de Genève n'avaient trouvé dans les mots de liberté, d'égalité et de souveraineté du peuple, que de vagues formules politiques, beaucoup plus efficaces pour échauffer les passions que pour remédier aux souffrances du grand nombre. Dans cette lutte solennelle, qui n'était encore que le combat des intelligences, les Économistes, conduits par Quesnay, étaient les seuls qui se présentassent avec un système. Conservateurs intelligents de l'époque, leurs coups ne portaient pas à l'aventure sur le bien comme sur le mal, et ils n'aspiraient pas à détruire aveuglément, mais à corriger et à raffermir. Tenant à Voltaire par le bon sens, it Roussean par la haine de l'injustice, leur philosophie, dérivée de Tétude profonde des lois organiques du corps social , se caractériserait mieux que toute autre par l'épilhcte d'humanitaire^ si l'on pouvait encore se servir de ce mot pour désigner un ensemble d'idées qui n'accusent pas divorce complet avec la raison humaine. Essayant de réconcilier la politique avec la morale, les premiers ils s'élevaient contre l'opinion commune, empruntée du monde ancien, que l'homme est l'ennemi natnrel de l'homme, et qu'une nation ne saurait construire l'édifice de sa prospérité que sur la ruine de celle des autres. Les idées de droit, de paix et de fraternité que le christianisme avait assises sur des dogmes mystérieux , sujets d'obscures et interminables controverses, ils les montraient comme la simple conséquence du rôle dévolu à notre espèce dans Tordre physique de l'univers. Ils enseignaient qu'il n'y a de véritablement utile que ce qui est juste, et que les peuples qui ne meurent point, ou qui meurent lentement, vivent toujours assez pour subir tôt ou tard la peine d'avoir subordonné le droit à la force. En même temps, rien d^utopique ne venait se mêler h ces vues aussi neuves qu'élevées. Apôtres ardents de l'intérêt général, ils se gardaient bien de bercer la multitude d'une félicité chimérique que la nature des choses ne comporte pas, mais ik l'instruisaient des moyens d'acquérir toute celle qui est compatible avec

DK DUPONT DK NEMOURS. 311

Torganisation provideutielle de la société. Convaincus qu*il n*y avait pas de parallèle a établir entre les républiques de l'antiquité et les États modernes, ils ne se livraient pas à de vains eflbrts pour ramener les individus et les gouvernements au mépris de la richesse, mais ils leur apprenaient au contraire, et surtout, les voies qu'il fallait suivre pour l'augmenter et pour la distribuer d'une manière plus équitable. N'attachant qu'un intérêt secondaire aux formes politiques, ils réputaient bonnes, quoiqu'ils ne dissimulassent pas leur prédilection pour l'unité et rhérédité du pouvoir, toutes celles qui protègent efficacement la liberté et la propriété, ces deux grands faits de l'ordre naturel qui résument tous les droits et tous les devoirs de l'ordre social. Faire disparaître les entraves sans nombre apportées au libre exercice de la pensée et à l'action du travail; donner des bases simples et rationnelles à l'impôt, cette plaie dévorante du temps; établir l'égalité de tous devant la loi, et former la raison publique par une éducation en rapport avec les mœurs et les besoins du siècle, telle était la réforme qu'ils appelaient de leurs vœux, et que, dans un langage toujours digne et ferme, ils appuyaient des plus savantes discussions sur l'économie des sociétés. Les principes de cette École, ennemie de la violence, et qui, à la différence des deux autres, tentait la révolution par en haut et non par en bas, captivèrent promptement Tàme honnête et l'esprit droit de Dupont de Nemours. Il les embrassa avec chaleur, sans se douter à coup sûr qu'il verrait un jour s'élever dans son pays une tribune législative où il serait appelé k l'honneur de les défendre.

Au point de vue économique, toute la doctrine des disciples de Quesnay était comprise dans ces trois points, dont l'un appartenait au domaine de la théorie, et les deux autres à celui de la pratique.

Théoriquement, ils soutenaient que la terre est l'unique source de la richesse, ce qui ne voulait pas dire, comme les contemporains l'affirmèrent, et comme on le répète encore tous les jours d'après eux , que le travail industriel ne prend aucune part à la production de la richesse, mais bien que le produit du sol sert seul à rétribuer tout travail quelconque et à payer la rente territoriale, les profits du capital et l'intérêt de Fargent.

Pratiquement, et à titre de conséquences du fait ci-dessus, ils deman-

daient, l"" que l'industrie fût complètement libre, puisqu'elle ne pouvait exister que par la vente de ses services aux possesseurs et aux propriétaires du sol ; 2° que Timpôt fût rejeté exclusivement sur la rente territoriale, ce qui le simplifiait et le diminuait k Tavantage commun des propriétaires et des travailleurs.

Ce programme, formulé dans la publication du Tableau éeanamiqui, et qui, rapproché de la partie morale des doctrines de TÉcole, comprenait, remarquons-le en passant, la suppression de tous les abus qu*a détruits la révolution de 1789, voire même celle de plusieurs qui ont résisté k ce choc terrible, était, avec plus ou moins de réserve, en France et an dehors, accepté par tous ceux qui s'occupaient avec désintéressement des matières d'administration. L'importance de l'agriculture , rappelée un instant par Boisguillebert et l'illustre auteur de la Dime royale^ mais oubliée bientôt au milieu des saturnales de la régence, recommençait à préoccuper l'esprit public. Les gouvernements, les grands propriétaires, les académies des divers États, remettaient en honneur cet art qui sera réputé le premier de tous, quand le principe deruiiliié^ le seul qui ne soit pas arbitraire, servira de règle à nos jugements; cet art que vénéraient les Anciens, auxquels nous n'avons guère emprunté que leurs erreurs, mais qui devait tout naturellement subir le mépris de l'Europe moderne, tombée sous le joug de la féodalité, de la fiscalité et du mercantilisme ^ Dès 1765, Dupont de Nemours, qui n'avait encore que vingt-trois ans, adhéra lui-même à ce programme par la publication , en réponse à un écrit intitulé : Richesse de VÈtat , de deux opuscules * dont le premier

' L'oppression toute particulière subie par Tagriculture en Europe, depuis la chute de TEmpire romain jusqu'à la révolution française , est un fait écrit en lettres capitales à chaque page de Thistoire. On ne saurait y comparer les souffrances de lindustrie et du commerce, qui retombaient en dernière analyse beaucoup moins sur les manufacturiers et les commerçants que sur la masse des consommateurs. Mais le travailleur des campagnes ne pouvait, au contraire, rejeter les siennes sur personne. Livré , au moyen-âge , à l'oppression du seigneur féodal , à Toppression du fisc, i Toppression du prêtre par la dîme , il le fut plus tard à celle des industriels, cjui réussirent à persuader aux gouvernements que la prospérité du commerce et le bonheur du peuple tenaient à ce que leurs capitaux rapportassent de gros profits.

• Réflexions sur l'écrit intitulé -. « Richesse de l'État. « Paris, i765, in-S» et in-18; et Réponse demandée par M. le marquis de***' à celle qu'il a faite aux Béflexiem sur l'écrit intitulé : « Richesse de l'État. » Paris, 1765, in-8« et in-18. — Ces deux broclnires étaient rares dès 1769. Voliaire pcrivil une lettre fort aimable à Dupont.

tendait à établir qu'il n'y a pas de système de finance qui puisse soustraire les propriétaires du sol au payement exclusif de Pimpôt, et dont le second cherchait ^ prouver que tous les droits sur les marchandises, soit à rentrée, soit à la sortie du territoire, nuisent au commerce de la nation qui les impose, et retombent entièrement ^ sa charge. Ces deux brochures commencèrent sa réputation, et Sénac de Meilhan, intendant de Soissons, dans les bureaux duquel on a lieu de croire qu'il travaillait, profita de cette circonstance pour le mettre en rapport avec Quesnay et le marquis de Mirabeau, dont les salons étaient devenus le quartiergénéral des Économistes.

On sait quelle multitude d'écrits la seconde moitié du dix-huitième siècle enfanta sur la question de la libre circulation, importation et exportation des grains. Ce qu'on ne sait peut-être pas aussi bien, et qui cependant ne jette pas peu de jour sur l'hostilité plus que scientifique qui se manifeste encore de notre temps contre le système de Quesnay, c'est que cette même question, liée d'une manière capitale h ce système, servait de champ de bataille à l'antagonisme des deux intérêts qui se disputent sans cesse la prédominance au sein de l'État. Elle alimentait tout simplement la guerre des propriétaires et des capitalistes, et Ton peut dire que, les hommes de science pure exceptés, chacun n'y combattait que pro arts et focis^ quoique dans les deux camps on ne se Ht pas faute, comme toujours, de couvrir l'égoisme de ses vues du manteau banal de Pintérêt public *.

«lu sujet de la première (16 août 1765). L'ouvrage auquel elles répondaient a pour auteur Roufisel de la Tour, conseiller au Parlement de Paris , maître en la Chambre des comptes.

* Voyez Necker, De la législalion et du commerce des grains , livre publié en 1775. — Rien n*est plus drôle , véritablement , que la colère du banquier genevois contre la propriété foncière! .. Il appelle les propriétaires des lions toujours prêts à s*élancer sur la subsistance des travailleurs. Il leur crie : « Votre titre de possession est-il donc écrit dans le ciel ! Avez-vous apporté votre terre d'une planète voisine, et pouvez-vous Ty rapporter? » Ailleurs, il parodie lourdement le passage si connu du Discours sur V inégalité de Jean- Jacques. Il n'oublie qu'une chose, et c*est justement celle où gtt la difficulté de la question , à savoir, d'établir que les avantages dérivant de la propriété du sol sont moins légitimes que ceux qui résultent de la propriété du capital. On n'a pas besoin, sans doute, d'expliquer pourquoi son radicalisme s'arrête à moitié chemin. D'ailleurs , on peut s'en enquérir auprès de l'abbé Baudeau , dans les Éclaircissements demandés à AI. iV. **' sur ses principes économiques^ écrit servant de réponse à l'ouvrage de Ncckcr.

Quoi qu'il en soit, cette matière iiuporlaute fournil a Dupont de Nemours, dont la vie tout entière témoigne de la sincérité des convictioDS, le sujet d*un fort savant Mémoire lu par lui à la société royale d'agriculture de Soissons, dont il était membre, et imprimé en 1764*. Moins puritain que Jean-Jacques, il avait dédié cette œuvre à M*^ de Pompadour, ce dont le rigorisme le plus outré n'osera sans doute pas lui faire ud reproche, si nous ajoutons, ce qui est vrai également, que, la favorite étant morte avant la publication de Fouvrage, Fauteur, loin d'effiaicer Thommage qu'il avait cru lui devoir, le maintint avec quelques mots à' avertissement où Fon lisait : « Malheur à Fhomme qui craindrait de jeter quelques fleurs sur la tombe de ceux auxquels il offrit son encens! » Ce second écrit, défendant la cause de la liberté, et semé de notes qui accusaient une pleine intelligence des principes de la nouvelle École, acheva de concilier k Dupont Festime et la faveur de ses chefs. Aussi, le voit-on, de ce moment, s'associer sans réserve à tous leurs travaux, faire en quelque sorte du triomphe de leurs idées Tunique affaire de sa vie, et s'enflammer pour les répandre d'un enthousiasme dont la chaleur peut bien exciter quelquefois le sourire , mais jamais laisser Fesprit en doute qu'elle ne parte d'un amour vrai et saint de Fbumanité.

De 1764 ^1770, la plume de Dupont ne laissa pas un ipstantde repos aux champions du système mercantile, à tous les fauteurs intéressés de prohibitions et de règlements, qui s'efl'orcaient de rançonner leurs concitoyens avec la formule patriotique de la protection due au travail national, à tous ceux enfin dont les actes ou les doctrines portaient atteinte aux principes immuables du droit naturel. Le Mémoire sur rexportation et l'importation des grains fut immédiatement suivi de la Lettre au sujet de la cherté des blés en Guyenne. Sans parler d'autres travaux dont la trace est fort difficile à retrouver, si elle n'est pas complètement perdue, il publia successivement, en 1763, Lettre sur la différence qui se trouve entre la grande et la petite culture; en 1767, la Physiocratie; De F Origine et des progrès d'une science nouvelle et De l'administration des cAe-

* De Vexporlalion et de Vimporlalion des grains. Soissons et Paris, 1704, in-8« Hcl74p.

mins; en llflB, Lettre à M. de St-'Pdravy^ contenant l'analyse et la ré^ futation de Œsski analytique sur la richesse et sur l'impôt, de M. Graslin, et Y Analyse des voyages d'un philosophe, de Poivre ; en 1 769, Du commerce et de la Compagnie des Indes ; Réponse à la lettre de M. JV"", ingénieur des ponts-et^haussées^ sur l'ouvrage de M. Dupont ; r Histoire abrégée des finances de l' Angleterre ei l'Analyse du poëme des saisons *; en 1770, Observations sur les effets de la liberté du commerce des grains et sur ceux des prohibitions.

C'était dans le Journal de t agriculture^ du commerce et des finances^ et, plus tard, dans les Ephémerides du citoyen, que trouvait place la pensée de Dupont de Nemours et de tous les autres disciples de Quesnay. Ils extrayaient ensuite de ces recueils , pour les tirer à part, les écrits qu'iU y avaient insérés et qui avaient le plus d'imporlance. De tousceux qu'on vient de citer, et où les questions pratiques s'éclairent constamment de la discussion des principes de la science pure, il n'en est pas un seul où n'apparaisse la philanthropie la plus généreuse, empreinte en même temps de ce cachet de haute raison et de moralité qui assignera toujours, parmi les penseurs du dix-huitième siècle, une place distincte aux Économistes. On ne saurait mieux appuyer un tel jugement, qu'en laissant parler ici Dupont lui-même, et en l'écoutant répondre^ cette qualification dénigrante de sectaires, tant de fois donnée aux hommes dont il avait adopté les convictions :

€ Encore un mot, écrivait-il en 1769, ^ ces sévères ennemis des s&cêes. S'il pouvait en effet s'en élever une qui regardât tous les hommes comme des frères, qui s'occupât paisiblement et sans cesse à développer leurs intérêts, leurs devoirs et leurs droits ; qui montrât qu'il y a des fotj naturelles saintes et suprêmes, dont la notion est évidente pour tout être réfléchissant; dont la sanction est visible, pressante, impérieuse.

' Cette analyse est plutôt faite du point de vue philosophique et économique que comportait Touvrage, que du point de vue littéraire. Elle valut à Dupont une lettre assez longue, très spirituelle et très caressante de Voltaire, en date du 7 juin 1769. Malgré VHommê aux quarante éeus, le philosophe tenait beaucoup à n'être pas mal avec les Économistes dont il connaissait l'influence , et qui comptaient dans leurs rangs Turgot et Condorcet '.

* L'adbéiion de oe dernier à U doctrine dei Phytiocrates résulte tré& eipliciiement de m rie de fwffût et dei lf04€ê de l'édMon de ti9M.

316 NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX inévitable; qui sont antérieures aux conventions et aux sociétés; qui ont servi et qui servent de base universelle aux sociétés et aux conventicos; si cette secte faisait voir que le sort de toutes les nations est lié par une chaîne indissoluble, et en vertu de ces lois primitives que nulle puissance créée ne peut anéantir; qu'aucun peuple ne saurait nuire à on autre sans qu'il lui en arrive à lui-même perte et dommage, ni à laifiûre du biensans en retirer nécessairement proût ; que les souverains ne penvent être grands, puissants, honorés, tranquilles et heureux, que lorsque leurs sujets sont libres et heureux eux-mêmes; que la justice est le seul chemin assuré de la gloire, de la richesse et de la prospérité ; que Tmiiruction générale peut seule manifester Tévidence de la justice, et porter constamment la lumière qui doit guider les humains; que là où elle fait respecter les lois que la raison indique, que là où se trouvent la lUerU que la nature donne, et la propriété qui , pour être protégée, a élevé Tautorité souveraine, et qui peut seule en faire les frais; là aussi nah raisance,lhs*étcnd la culture, là croit la population, là se rencontre h félicité pour tous les ordres de TÉtat et surtout pour ceux qui sont à h tête; que, là où s'introduisirent, à la faveur de l'ignorance, les géoes, les prohibitions, l'esclavage plus ou moins déguisé, là sont aussi la misère, les friches, les déserts, l'infortune, les révolutions , l'état incertain et précaire pour tous les individus dispersés ou mal unis, et surtout pour ceux qui semblent devoir répondre du malheur de tous, parce que ron s'imagine qu'ils pourraient le réparerou le prévenir; s'il s'élevait une telle secte^ qui prouvât méthodiquement toutes ces choses, par compte et par mesure, et qui les fit toucher au doigt, nous avouons qu'elle mériterait bien d'être haïe, décriée , persécutée par les méchants, par les usurpateurs du droit d'autrui, par les violateurs de la loi naturelle, par les despotes arbitraires, par les tyrans De tout temps, il y eut

guerre entre les loups et les moutons au désavantage de ces derniers; si quelqu'un pouvait enfin leur montrer à se défendre avec fermeté, avec règle, avec prudence, avec vigueur, avec succès, il n'y a point de doute qu'il en formerait une secte très redoutable et très préjudiable aux loups, mais elle serait bien profitable aux bergers l ' »

* Èphémfridfs du ciioyrn , t. IX de 1769. ~ Ce mot injurieux « d« secte , pesait

DE DUPOM DE NEMOUJIS. 347

On conçoit que cette polémique, si ferme au fond et cependant si modérée dans la forme, qui n'était pas du goût des réformateurs, tenant école publique d'hypothèses et de rêveries % devait moins encore plaire aux hommes qui se trouvaient bien de la conservation de tous les abus. A la fin de 1766, ils expulsèrent Dupont de Nemours de la rédaction en chef du Journal de T Agriculture^ du commerce et des finances^ qu'il avait prise en 1765, et qui servait depuis cette époque d'organe à la science nouvelle. Mais ce petit événement n'eut d'autre résultat que d'amener la création des Ephémérides^ par l'abbé Bandeau, et de forcer Dupont à écrire dans cette revue, dont la direction lui revint au mois de mai 1768, par la retraite de celui qui l'avait fondée. Il continua ce journal jusqu'en avril 1772. Â cette époque, le chancelier Maupeou et l'abbé Terray, qui avaient frappé leur coup d*État , l'obligèrent, selon toute apparence, de rinterrompre.

Le mérite et l'honorable caractère de ce philosophe avaient depuis longtemps attiré sur lui l'attention de plusieurs souverains étrangers. Il avait reçu du roi de Suède , Gustave III, la décoration de l'ordre de Wasa. Charles-Frédéric, Margrave de Bade , l'avait choisi pour conseiller aulique de légation, et il entretenait des relations fort suivies avec ce prince, qui inséra, dans les Ephémérides de 1 772, sous le titre à* Abrégé des principes deV économie politique^ un opuscule fort remarquable, auquel il est permis de croire que Dupont avait eu grande part. Appelé vers ce temps à la cour de Stanislas Poniatovirski, roi de Pologne, il y devint secrétaire du conseil de l'instruction publique, et gouverneur du prince Adam Czartoryski^ neveu de ce monarque. Mais il n'hésita pas h sacrifier tous €68 avantages, lorsque, par suite des nouvelles circonstances politiques

tellement sur le cœur de Dupont de Nemours, qu'en 1S18 le noble vieillard protettait contre encore, avec la même force, moins d'emphase et inGniment d'esprit (Voyes dans ce volume, sa correspondanee avec J.-B, Say),

' L'abbé d3 Mably, qui s'était fait cependant une réputation de publicisté, prônait ouvertement Tégalité des conditions et la communauté des biens. 11 soutenait que la propriété foncière n'existait point à Sparte , et voyait dans cette république Vidéat des gouvernements (Doutes proposés aux philosophes économistes^ i76S, lettre 1 et S notamment). Rousseau, qui atUque et justifie tour à tour l'appropriation du sol, gratifiait l'encyclopédie d'un article Économie politique que personne aujourd'hui ne voudrait signer. D'auUres encore outraient ces folies, dont le bon sens de Voltaire ne se scandalisait pas moins que la science de Turgot.

servenues en France., Turgot, dont il se faisait gloire d*étre raroi, fui

nommé au poste important de ContrdIeur-généraL

Cillustre ministre, qui échoua dans la noble t&che d*opérer pacifiquement une révolution que tout annonçait devoir être sanglante, si le chef de rÉtat n*en prenait avec fermeté Tinitiative, ne pouvait rencontrer un coopérateur plus digne de lui que Dupont de Nemoars. S^il s^élevait au-dessus de ce dernier par Tintelligence, Tantre régalait dans la passion du bien public, et tous deux, par Tidentité de leurs vues et de leon opinions, étaient admirablement faits pour s*aimer et se comprendre. Aussi, Dupont devint-il le véritable alter-ego du Contrâleur-général pendant le temps trop court que celui-ci passa au pouvoir ^ A la part im* mense qu'il eut h l'expédition de toutes les affaires de détail, il faut ajouter la rédaction du célèbre Mémoire sur rétablissement d*an système hiérarchique de municipalités en France *, projet de constitotion politique qu'on ne doit pas juger d'après les idées qui eurent coars postérieurement \k la convocation des États-Généraux, mais bien d*après celles qui circulaient encore, lorsque ces deux hommes de bien dévouaient leurs veilles k la réforme et au salut de la monarchie.

La chute de Turgot n'entraina pas seulement la retraite de Dupont de Nemours, mais aussi son exil. Un ordre verbal de Maurépas, ce futile vieillard dont l'oreille n'entendit jamais le bruit lointain de la tempête qui allait fondre sur le vaisseau de l'État, le contraignit de se retirer dans une terre qu'il possédait en Gâtinais ', et où l'économie rurale et la culture des lettres le reposèrent pendant quelque temps de l'agitation et des soucis de la vie publique. Ce fut là qu'il composa la traduction en vers du premier chant du Roland furieux de l'Arioste, tentative littéraire dont la suite parut en 1812 avec une préface dans laquelle Fauteur rappelait sa disgrâce en ces termes : « Lorsque le premier chant parut, j'étais exilé pour avoir en Thonneur d'être l'ami d'un grand

^ Dupont de Nemours fut placé paf Turgot à la tètè d'un bureau partieulier, w» attributions fixes, mais où se traitaient toutes les affaires secrètes et importantes. Qucsnay de St-Germain , petit-fils du Docteur, lui servait de commis principal.

* Voyez les OEuvres de Turgot^ dans cette collection. H, p. »0«.

' On doit à Dupont introduction des prairies artificielles dans cette localité. H «occupait autant do la pratique que de la théorie de toutes les choses utiles.

homme, el par la grâce de M. de Maurepas : c'est le bon temps pour faire des vers. Si ceux qui croyaient affliger de pauvres écrivains en les envoyant à la campagne avaient connu le prix du doux loisir qu'ils leur procuraient, ils les auraient laissés dans le tourbillon de Paris. > Il y écrivit également ses deux volumes de Mémoires sur la vie et le ministère de Turgot, monument historique plein de faits curieux, mais dont Texécution ne répond pas, toutefois, à la grandeur de celui en rhônneùr duquel il était élevé. Mais, après la mort de Maurepas, Dupont fut rappelé par Vergennes, et ce ministre lui confia successivement deux missions importantes. I^ première consistait à négocier avec l'envoyé secret de l'Angleterre, le docteur James Hntton, les bases du traité qui reconnut diplomatiquement, en 1782, l'indépendance effective que les États- Unis devaient à la victoire; la seconde, plus délicate encore, fut d'arrêter les conditions du célèbre traité de commerce que la France et la Grande-Bretagne signèrent en 1786, et à l'occasion duquel, au milieu des orages que cette mesure soulevait dans le sein du Parlement , Pitt eut la gloire de tenir le langage d'un homme d'État digne du pays qui venait de donner au monde le beau livre de la Richesse des nations *. Deux ans après, Dupont de Nemours réfuta les attaques singulières que cette convention essuyait en deçà et au-delà de la Manche, par un écrit intitulé : Lettre à la chambre du commerce de Normandie^ sur le Mé^ moire qu'elle a publié relativement au traité de commerce avec VAngle-terre. D'Ormesson et Galonné, ayant aussi profité de ses lumières, tous ses services publics furent enfin récompensés par le brevet de conseiller d'État

La révolution de 1789 ne devait pas ouvrir à l'ami de Turgot une carrière moins laborieuse que le régime dont elle amenait la chute, et elle le trouva fidèle aux principes qu'il avait professés toute sa vie. 11 avait été, lors delà réunion des Notables, l'un des deux secrétaires de ces Assemblées dont on cita les procès-verbaux comme des modèles de rédaction. Élu , à la presque unanimité des suffrages , par le Tiers- État du bailliage de Nemours, député aux États-Généraux, l'ordre, la morale, le progrès sagement compris et la saine économie politique, n'eu-

Voy€;;i Rickesss âesnëlions, 4dit. Gailliumin, II, p. 89 et suiv. en Aoi«.

rent pas au sein de l'Assemblée constituante de plus courageux défeoseur. Il continua d*y vouloir ce que ses écrits attestent qu'il voulut toujours, ce que réclamait un autre ami de Turgot, Condorcei Ini-méffle, avant 1789 \ la liberté par et avec la monarchie. Deux fois il eut Thonneur de présider cette Assemblée, et plus souvent encore celui d'y remplir les fonctions de secrétaire. Il compte parmi ceux qui se prononcèrent pour rétablissement de deux Chambres et pour le veto suspensif.

Si Dupont n'aborda la tribune qu'assez rarement, nul ne se livra davantage au travail des bureaux, où lui passèrent sous les yeux toutes lei questions d'économie et de finances. Lorsque, vers la fin de 1789, Neeker vint mettre sous les yeux de l'Assemblée la pénurie désolante di trésor, prouver que les dons patriotiques étaient une médiocre ressouree pour en remplir les caisses % et demander par suite à la France une contribution extraordinaire du quart de son revenu net, il pronoofa contre ce projet un discours dont on vota l'impression. Son opinion, publiée ensuite avec tous les développements que la tribune ne compo^ tait pas ', est tout à la fois une très curieuse analyse des besoins et des ressources de l'État a cette époque, et une excellente leçon d'économie politique dont nos pères ne se seraient pas mal trouvés s'ils eussent voulu, ou plutôt s'ils eussent pu la mettre à profit Ainsi, Dupont disait:

c On vous propose de toutes parts de créer du papier-monnaie oa des billets d'État (la proposition, sous ce rapport, variait du chiffre de 400 millions k celui de deux milliards) ; et, si vous hésitez à donner promptement aux finances un appui solide, vous pourriez être conduits

* Voyez sa Vie de Turgot^ p. 150, 245, 246 et 247 notamment. On dira, peut-être, que les idées qu'il expose sont plutôt celles de son illustre ami que les siennes propres. La réponse à cette objection sera qu'il n'est guère probable qu'où développe complaisamment des idées qu'on ne parttige point. Nous ne nous livrons pas à cette remarque, au surplus, pour qu'on admette avec nous que Condorcet a pensé de deux manières difTérentes avant et après 1789 , mais bien pour constater ici que celui de ses ouvrages dont nous parions, très peu connu ou très peu lu de nos jours, ce qui revient au même , contient un admirable exposé des principes généraux que devrait suivre tout gouvernement , qu'il soit aristocratique , monarchique ou républicain.

* D'après un rapport du comité des finances, en date du 7 mars 1791, le total des dons patriotiques s'élevait à 4,510,995 fr., sur laquelle somme il n'avait été réellement touché que 1,042,170 fr.

* Versailles, 1789, in-8^ de 218 pages avec les pièces juslincativet .

DE DUPONT DE NEMOURS. 321 très iovolontairement k cette opération par Fimpossibilité d'effectuer autrement les payements auxquels la nation est obligée. Mais vous comprenez assez, Messieurs, que par elle-métne une telle ressource est illusoire; qu*il ne dépend pas des souverains, qu'il ne dépend pas des nations d'imprimer de la valeur aux choses auxquelles la nature Ta refusée Aucun engagement ne doit être renouvelé que de gré à gré. Si

vous payez avec des billets portant intérêt des billets exigibles portant intérêt, vous faites un contrat d'atermoiement, une failiite. Si vos billets portant intérêt, et donnés par autorité, ne produisent qu'un intérêt plus faible que ceux qu'ils remplacent, il y a banqueroute partielle. Si vous payez, avec des billets purement monnaie et sans intérêt, des dettes portant intérêt, k moins que vos billets ne puissent être réalisés en argent ou en valeur à l'instaût même, il y a banqueroute^ d'abord de la valeur de l'intérêt, et ensuite de l'infériorité qu'un capital mort doit avoir sur un capital égal qui produit des rentes, t

Après s'être élevé en ces termes contre la création des assignats^ qui fut décrétée trois mois plus tard, il démontrait, par le calcul des recettes et des dépenses^ qu'au moyen de la vente successive des biens du clergé, du rachat des dîmes, dont on abandonna gratuitement, contre son opinion et celle de Sieyès, la valeur aux propriétaires, de l'ouverture d'un emprunt de cent millions, et d'un véritable système de banque, il était fiicile de ramener l'équilibre dans le budget.

L'anarchie, k travers les malheurs de laquelle il faut presque toujours passer pour conquérir les bienfaits d'une révolution ^ ne rencontra pas non plus, dans Dupont de Nemours, un pusillanime adversaire ; et, dans la séance du 3 août 1790, il ne craignit pas de lui faire entendre ces énergiques paroles :

€ C'est contre les insurrections, contre les pétitions à main armée, que vous avez fait vingt décrets et que vous avez établi la loi martiale. Que veulent donc les gens qui protègent les écrits incendiaires? Us violent vos lois en excitant à les violer. Us ne sont pas les amis de la constitution; ils blasphèment ce nom, s'ils l'usurpent. Ce sont des despotes qui , s'étant créé par séduction et par argent une armée indisciplinée , mais redoutable, veulent conserver leur empire; et, au risque de perdre

votre constitution, votre liberté, notre commune patrie, veulent prolon-

ger entre leurs mains le pouvoir de faire trembltr tous les hommes «Ir

bien qui résisteront k leurs complots. »

Le 7 septembre suivant, il déploya le même courage, en dévoilam d*une manière plus précise la tactique des agitateurs, et en faisant rendre un décret d'information contre ceux qui, quelques jours avant, étaient venus vociférer des menaces d'assassinats sous les fenêtres mêmes it TÂssemblée constituante. Â la séance du 10 du même mois, se rapporte encore un incident qui concerne Dupont, et que Tesprit de parti a trop singulièrement dénaturé pour qu*on n'entre pas à son sujet dans quelques détails.

Nonobstant la création de 400 millions d'assignats ordonnée k la iiode Tannée précédente, le trésor nese trouvait pasdansune situation meilleure. Le comité des finances, qui s'était substitué k Neeker, et que goavemait Montesquiou, n'en avait pas moins conçu le projet deremboarser la dette publique, du chiifre de laquelle il ne^ possédait aucune notion exacte, ainsi que le prouvèrent les observations du ministre. Comme ce ne pouvait être en argent, l'Assemblée et la presse discutaient la question très grave d'une nouvelle émission de papier-monnaie, et l'on était loin, dans tous les partis indistinctement, de se trouver d'accord. Dans cette circonstance, Dupont jugea à propos de lancer dans le public, sous le titre d* Effet des assignats sur le prix du paitij par un ami du peuple^ un écrit aussi bref que piquant. Or, Bamave, parce que cet écrit contrariait ses opinions, crut y voir le plus abominable des pamphlets et vint, dans la séancedu 10, le dénoncer comme tel k la tribune. D'Esprémenil, démagogue avant 1 789, et contre-révolutionnaire depuis, le même qui du temps de Turgot appelait sur les Économistes la colère de l'ancien Parlement', félicite, au contraire, son collègue d'avoir révélé l'existence d'un très bon ouvrage à l'Assemblée. Mais Dupont de Nemours, dont l'intérêt seutdo la vérité avait conduit ^ p^ume, et qui n'avait pas écrit sa brochure contre le parti de Barnave, ni en faveur de celui auquel appartenait d'Espréroenil, s'écrie alors : a Je déclare que je suis le citoyen auteur de cette brochure; je n'ai pas voulu y mettre mon nom, parce que je craignais, comme député, de lui donner trop d'influence, et j'ai mis le titre

* N'oyez OEuvrfs de Turgot^ I, page 108 de la Notice.

Dfi DUPONT DE NEMOURS. 325

papier portuni promesse de payer, et Ton croit pouvoir dire hardiment que l'on a payé! Non ! noiu n'aurons échangé qu'un titre de créance,

C*est encore dans cette séance, que; Montesquiou soutenant que la circulation des assignats n'était pas de nature a produire les mêmes effets que le système de Lato^ Dupont lui répondit : « On peut dès ^ présent calculer combien vos assignats perdront (ils perdaient déjà 6 pour 100), comme on calcule le trop plein d'un bassin par le diamètre du réservoir. > £t il ajoutait, développant ensuite les procédés : c Le projet des assignats-monnaie n'est autre chose qu'une invention pour mettre quelques hommes intelligents en pleine propriété des biens nationaux sans qu'il leur en coûte rien. >

Un Biographe * appelle les paroles de Mirabeau à Dupont de Nemours une leçon sévère^ où F amertume du sarcasme s'alliait à la puissance de la raison et de la plus pressante dialectique. Il avait oublié, sans doute, celle que l'histoire même s'est chargée de donner aux partisans de l'opinion du grand orateur. Ce qui est plus exact, et qu'il raconte également, c'est qu'au sortir de cette mémorable séance l'inflexible économiiste ne dut qu'à l'intervention de la garde nationale d'être sauvé des mains de la populace, qui voulait le jeter a la Seine.

* L*auteur de Tarticle Dupont de Nemours^ dans la Biographie universelle et portative des contemporains.

Cet écrivain, qui, du reste, rend à Dupont autant de justice que nous-méme, lui adresse un singulier reproche en tant q\x*économiste. Selon lui, Terreur du député de Nemours, dans la question des assignaU, fut de s*entéter, avec plus de violence que de raison , à vouloir considérer les éeus comroc une marchandise réette , ayant un^ valeur de même nature que celle attribuée aux objjets de consommation et d'ap^ [ilintion directe et immédiate à Tusage de la vie ; et il appelle cet entêtement le préjugé de Técole physiocratique. On se demande, en lisant de pareilles choses, si c'était biea la peine, en vérité, que Smith et Say usassent leur vie à écrire des traités d'économie politique ! Quoi ! après eux^ en France et eq plein dix-neuvième siècle , un homme, instrait d'ailleurs, traite de préjugé une vérité qu'Âristote enseignait à la Grèce il y a deux miUe ans, lorsqu'il définissât I» monnaie métallique, une MARCHANDISE intermédiaire destinée à faciliter Véchangt entre deux autres marchandises! Quand donc étudierons-nous Téconomie politique, avant de vouloir Kenseîgner ?

Âpiès cette observation, Fon ne^ s*étonnera point que le même Biographe Yoie>, dans le Tableau économique, une foule de choses qui n'y sont pas, et qu*il prononce hardiment sur la valeur scientifique d'un système dont il n'a pas compila le premier mot.

yHi NOTICK S( K LA VIE KT LES lIlAVAUX

les assignats et leurs défenseurs. Comment, après avoir blanchi, comme iî le dit, dans Tétudedes matières quinous occupent, et j'ajouterai dans la car* rière de la plus incorruptible probité, étonne-t-^il si fort aujourd'hui et ceux qui le lisent et ceux qui Tentendent? Quoi! le même homme qui naguère, dans cette assemblée, justifiait les arrêts de surséance obtenus par la caisse d'escompte ; qui défendait un privilège de mensonge et d'infidélité accordé aux billets de cettecaisse, puisque ces billets portaient :ye]Miy«rai à vue, et que Tarrét disait : vous êtes dispensé de payer à vue; qui trouvait très convenable, très légale, l'immoralité .de ce papier-monnaie créé par l'impéritie du gouvernement, et dont le juste discrédit a donné à la confiance publique unébranlementquenous ressentons encore; le même homme vient décrier aujourd'hui notre papier-^ierriioriml^ dont le prix repose sur l'or de nos plus riches propriétés ; un papier qui, étant toujours payable en fonds nationaux, ne peut jamais perdre un denier de sa va-^ leur foncière, ni tromper un instant la confiance de son possesseur! Ainsi donc M. Dupont caresse une caisse en faillite, un gouvernement suborneur, et il diffame un papier national, un titre sacré, dont la solidité est inaltérable ! Est-ce là le résultat que nous devions attendre de ses tm*^ vaux el de ses lumières! * d — Lorsque, disons-nous, Mirabeau tenait un tel langage, c'est qu'il sentait intérieurement que tout le génie de la parole serait impuissant, s'il n'appelait les passions à son aide, pour triompher d'un adversaire qui avait résumé la question dans ces lermcs : « La nation a des dettes, elle ne peut les payer. On propose de donner un

' L'accusation de Mirabeau manquait complètement de bonne foi. Il n'ignorait pas que Dupont de Nemours n'avait jamais défendu en principe les arrêts de siu-sêance obtenus par la caisse d'escompte. Voici le fait : cettecaisse avait été miseà découvert par le gouvernement, et le gouvernement, ne pouvant lui rendre des fonds qu'il n'avait plus, l'avait provisoirement dispensée de payer. Or, Dupont, en approuvant ente mesure, ne s'était pas mis en contradiction avec ses doctrines économiques sur la nature du papier de banque , et sur l'obligation des banques de payer à bureau ouvert : il avait seulement reconnu Timpuissance uiomentanée de satisfaire à cette obligation. Du reste, il est certain que des vues purement politiques dictaient l'opinioii de Mirabeau dans la question des assignats, car il avait écrit, eu 1787, qu'une émission de papier-monnaie est un vol ou un impôt mis sur le peuple le sabre à la 7nain^ assertion que répète, sauf la forme, sa Lettre à Cerutti ^ du mois de janvier i7S9. Aussi n'avait-il pris aucune part à la première discussion qui eut lieu sur ce grave sujet. Du reste, encore, dans l'Assemblée et au debors, l'opinion de Dupont de Nemours éUiit partagée par plus d'un esprit éminent aUaché, comme lui, à la cause de la révolution. 11 suffira de citer Tallev»«Md el Condnrcot.

papier porlani promesse de payer, et Ton croit pouvoir dire hardiment que Ton a payé! Non ! nous n'aurons échangé qu'un titre de créance.

C'est encore dans cette séance, que; Montesquiou soutenant que la circulation des assignats n*était pas de nature k produire les mêmes effets que ïesysHme de Law^ Dupont lui répondit : « On peut dès k présent calculer combien vos assignats perdront (ils perdaient déjà 6 pour 100), comme on calcule le trop plein d'un bassin par le diamètre du réservoir. > Et il ajoutait, développant ensuite les procédés : c Le projet des assignats-monnaie n*est autre chose qu'une invention pour mettre quelques hommes intelligents en pleine propriété des biens nationaux sans qu*il leur en coûte rien. >

Un Biographe * appelle les paroles de Mirabeau h Dupont de Nemours une kçon sévère^ oùFamertume du sarcasme s'alliait à la puissance delà raison et de lu pltu pressante dialectique. Il avait oublié, sans doute, celle que rbistoire même s*est chargée de donner aux partisans de Topinion du grand orateur. Ce qui est plus exact, et qu'il raconte également, c'est qu'au sortir de cette mémorable séance l'inflexible économiste ne dut qu'à l'intervention de la garde nationale d'être sauvé des 9iains de la populace, qui voulait le jeter à la Seine.

* L*auteur de rarticle Dupont de Nemours^ dans la Biographie universelle et portative des contemporains.

Cet écrivain, qui, du reste, rend à Dupont autant de justice que nous-méme, lui adresse un singulier reproche en tant (\\i* économiste. Selon lui, Terreur du député de Nemours, dans la question des assignats, fut de s'entêter, avec plus de violence futf de raison , à vouloir considérer les écus comme une marchandise réelle , ayant une valeur de même nature que celle attnbuée aux objets de consommation etd*appliration directe et immédiate à Tusage de la vie ; et il appelle cet entêtement le préjugé de Técole physiocratique. On se demande, en lisant de pareilles choses, si cVtait biea la peine, en vérité, que Smith et Say usasstnt leur vie à écrire des traik*s d'économie politique ! Quoi ! après eux ^ en France et en plein dix-neuYÎème siècle , un homme, instrait d'ailleurs, traite de préjugé une vérité qu'Âristote en- HCignait à la Grèce il y a deux mille ans, lorsqu'il définissat 1» monnaie métallique, une MARCHANDISE intermédiaire destinée à faciliter Véchangi entre deux autres marchandises! Quand donc étudierons-nous Téconomie politique, avant de vouloir Kenseigner ?

Après cette observation, Fon ne s*étonnera point que le même Biographe voie , dans le Tableau économique, une foule de choses qui n'y sont pas, et qu'il prononce hardiment sur la valeur scientifique d'un système dont il n*a pa« compiis le premier mot.

326 NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAl \

Après la clôture de TAssemblée constituante, Dupont se lit imprimeur et fonda un journal en faveur des doctrines constitutionnelles. Son opposition constante à tous les excès révolutionnaires provoqués par des partis dont la marche fatale des événements rendait chaque jour la lutte plus terrible, se manifesta surtout k l'occasion de la journée du 20 juin 1792 et de la fcte donnée aux Suisses du régiment de Châteauvieux. Dans la matinée du 10 août, il se rendit en armes avec son fils auprès du roi, à qui il n'hésita pas de donner le conseil de se défendre. Le faible et malheureux monarque ayant préféré Tavis de Roederer, qui rengageait k se réfugier auprès de la nouvelle Assemblée nationale, Dupont raccompagna jusqu'au lieu des séances, dévouement dont le récompensèrent ces flatteuses paroles de Louis XVI : < M. Dupont, on vous trouve toujours où l'on a besoin de vous. » Mais il était proscrit quelques jours après, et n'échappa aux recherches de la police que par l'appui généreux d'un jeuneastronome de ses amis,M. Harmand, qui, de concertavec le célèbre Lalande, le cacha pendant trois semaines dans Tobservatoire du collège Mazariu. C'est dans cet asyle,où deux chaises composaient tout son mobilier, et où ses protecteurs éprouvaient une grande peine à lui procurer en quantité sufiisanle de l'eau et du pain, que le philosophe, loin de de se plaindre de la Providence, écrivit son Oromam , petit poème en prose qui tend à la justifier. Ayant pu s'échappQr de cette retraite, dont le séjour le préserva du couteau des septembriseurs, il fut assez heureux pour gagner la terre qu'il possédait dans les environs de Nemours et s'y dérober fort longtemps à toutes les recherches de ses ennemis.

Lk, dominant encore, par la fermeté peu commune de son àroe, toutes les angoisses d'une proscription qui dura deux années entières, il revint sur rid('îe A'Oromasis et la développa dans la Philosophie de tUnivers^ ouvrage OH il cherche h établir les rapports de tous les êtres entre eux, pour en déduire une morale universelle, proportionnée dans chaqueespèce a retendue {i<^ son intelligence, et dérivantd'une loi,ou principe unique, qu'il appelUi amour. C'est dans ce livre, qu'on ne saurait lire sans en aimer l'auteur, que se rencontrent ces lignes admirables contre le suicide, le seul crime, dit-il, qui ne laisse aucune possibilité de retour k la vertu : « Même dans ce moment incompréhensible, où la morale , les lumières, ramoiii i aer.L'ique de la [»atric, ne rendent la mort au sorlir des guichets

DE DLîPOM DE NEMOLRS. 327

OU sur Técliafaud que plus inévitable; où il semblerait peiuiisde choisir entre les manières de quitter une vie qu'on ne peut plus conserver, et d*enlever aux tigres à face humaine Texécrable plaisir de vous promener les mains liées derrière le dos et de boire votre sang ; oui, sur la charrette fatale même, et n*ayant de libre que la voix, je puis encorecrier gare à un enfant qui serait trop près de la roue; il pourra me devoir la vie, peut-être la patrie lui devra son salut.....' > Peu s'en fallut que cet homme de bien n'éprouvât le triste sort dont la perspective ne le faisait point pâlir. Ilfutdécouvertet jeté en prison vers la fin du régime sanguinaire, dont le 9 thermidor amena la chute ; mais la mort de Robespierre lui sauva la vie.

Un an plus tard, le département du Loiret envoyait Dupont de Nemours siéger au conseil des Anciens. Fidèle à la conduite qu'il avait tenue dans I4 première législature, il y entama une lutte nouvelle contre les MorUa^ gnards^ qui s'efforçaient, avec l'aide du Directoire, de perpétuer le règne de la démagogie. En même temps, son activité et son zèle pour la chose publique se manifestaient par de nombreux travaux , qui embrassent presque toutes les matières d'administration. Dans la séance du 50 germinal an V (19 avril 1797), son langage énergique, pittoresque et spirituel, concilia la plus grande faveur à un long rapport sur les mesures que réclamait la situation des finances. Après avoir énuméré les divers branches de l'impôt, c Y a-t-il encore, disait-il, une place pour cet insecte venimeux qu'on appelait la loteriel Voyez-vous quelque part sa larve infecte? Marchez dessus. Marchez sur tous les projets de ces gens qui vont toujours criant de créer des financiers, des régies et des emplois, d un côté parce qu'il y a beaucoup de demandeurs , et de l'autre, parce qu'on est bien aise d'avoir beaucoup de créatures ou d'obliger celles iju on a.

c Je ne sais quel ancien contrôleur-général se vantait d'avoir a ses ordres S0,000 commis aux douanes, au sel, au tabac, aux aides, aux barrières. — Diable! lui répondit un militaire, c'est un beau camp-volant. > (On rit, dit le Moniteur).

* Cet ouvrage, écrit au BoU-dei-Fûtsés^ et que Tauteur adressait à M. et M«»« Lavoisier, porte an commcncemciit la date du M décembre I7W, et à la fin celle du 10 juin 1795.

■€ Toul le monde aujourd'hui veut être du camjhvotanf^ parce que trop de gens dans la révolution ont perdu Thabitude du travail. Et il y a peu de gouvernements assez grands pour n*étre pas tentés de commander un camp'VolanU... i

Cette sévérité de principes plaisait d'autant moins au Luxembourg * , que Dupont, toujours imprimeur, continuait dans un nouveau journal, YHistorien^ l'opposition k laquelle il se livrait dans le Conseil contre le Directoire. Il fut donc compris dans le coup-dMtat du iSfrnctidor ; mais une amitié généreuse le sauva une seconde fois. Joseph Chénier, son collègue à rinstitut, parvint k le faire rayer des Kstes de déportation , en persuadant à leurs rédacteurs qu'il était octogénaire. Dupont en fut quitte pourvoir ses presses brisées par lamente, et son imprhnerie, riche en caractères orientaux, mise au pillage. Désespérant alors de trouver le repos sur le sol inhospitalier de la patrie, sa pensée se porta vers une terre où la liberté n'était pas un vain mot, vers cette Amérique du Nord qui avait conservé la mémoire de h part qu^il avait prise à son affranchissement, et il résolut de passer, avec ses deux fils, aux États-Unis. Mais Boissy-d^Anglas et plusieurs autres citoyens, auxquels t'attachaient les liens d'une honorable amitié, avaient à fuir comme lui la proscription du Directoire : Dupont ne voulut pas partir avant d'avoir pourvu à leur surété. II fut les trouver, et pendant plusieurs jours, les conjura les larmes aux yeux de l'accompagner : « Venez avec moi, leur répétait-il avec insistance; si vous n'avez rien, vous travaillerez, et le ciel vous bénira ; je vous donnerai le souper le jour de votre arrivée et le moyen de gagner facilement votre diner le lendemain'. j> Ces offres généreuses ne furent pas acceptées, mais elles peignent le cœur de celui qui les avait faites.

Les Américains accueillirent Dupont comme méritait de Télre un ami de Turgot et de Franklin, et il fut même chargé par Jefferson de rédiger un plan d'éducation nationale. Établi dans le Jersey, près de New-York, l'agriculture, les sciences et les lettres y devinrent son unique occupa-

' On sait que ce palais était occupé par le Directoire.

* lettre de M, le comte Boissy-d'Anglas^ insérée dans le ifo/ii^tu r du i7 octobre 18 J 7.

tion. Compris daus la première organisation de rinstitul*, il ne négligea pas de correspondre avec ses collègues, et leur transmit divers mémoires sur plusieurs points d^bisloire naturelle, de physique et de géographie. Mais le calme que ramena en France la révolution du i8 brumaine ne tarda pas de lui faire éprouver le besoin de revoir sa patrie, et il y rentra dans le courant de 1802. D'importants travaux signalent encore la période de sa vie comprise entre cette époque et la Restauration. C'est dans cet intervalle, en effet, qu'il publia, au nom de la Chambre de commerce de Paria, dont il était membre et secrétaire, et avec cette devise : Noli me tangercy un mémoire sur la banque de France que Napoléon, qui ne voulait même pas de la résistance économique des choses, ordonna de supprimer; et qu'il eut la pensée, précieuse pour la science et pour l'histoire, de rassembler en corps d'édition toutes les œuvres de Turgot ei tous les actes de son ministère. Membre de la société royale et centrale d" agriculture^ de la sociélé philanthropique , de celle pour l'encouragement de Vindustrie nationale^ et de presque toutes les sociétés utiles, il enrichit en même temps leurs archives, ainsi que plusieurs autres recueils, d'une foule de notices, de rapports et de dissertations qu'il n'est pas facile de retrouver aujourd'hui, mais que la variété de ses connaissances nous atteste cependant devoir être pleins d'intérêt \ En même temps encore, il continuait ses travaux pour l'Institut, et y donnait lecture de ces nouveaux mémoires sur la physique, l'histoire naturelle , la morale, qui, réunis à ceux qu'il avait adressés déjà d'Amérique à ses savants collègues, forment le volume qu'il publia en 1813, sous le titre de : Quelques Mémoires sur différents sujets. C'est dans ce livre que se rencontrent tous ses aperçus sur ce qu'il appelait la moralité , rintelH" gence, les sciences et les institutionsf sociales des animaux, compositions

* Lorsque Bonaparte eut pris , en haine des idéologues , Tarrété du 5 pluvidse an XI, qui anéantissait dans Tlnstitut la classe des seieneei morales et poliliquei à laquelle appartenait Dupont, ce dernier passa dans la nouvelle classe d'histoire et de littérature ancienne.

* Nous connaissons de Dupont de Nemours, dans les archives de la Société philanthropique, deux rapports faits en 1807 sur les sociétés de prévoyance , dites des Garçons de chantier de ttle Louviers et des Amis de l'humanité; et un rapport général sur les travaux de la première société pendant Tannée 1807.

330 NO nCE SLR LA VIE ET LES TRAVAUX

charmantes dont on peul contester la valeur scientifique, mais non Tai-

mable originalité \

Dupont de Nemours vit sans regret arriver la chute do gouvernement impérial. Fils du dix-huitième siècle, philosophe et économiste, il prisait moins la gloire militaire que la liberté et la paix. Il accepta les fonctions de secrétaire du gouvernement provisoire qui prépara le retour des Bourbons en i814, et fut nommé par Louis XVIII, la même année, membre de la Légion-d'Honneuretdu conseil d'État Mais, après le 20 mars 1815, il s'empressa de quitter la France pour toujours, ne voulant pas voir st vieillesse en butte à une persécution nouvelle, ou sa personne exposée, comme il le dit lui-même, à passer en unjourd*une main â Vautre, comme uf%e courtisane ou comme un courltsan*. Pendant que Napoléon méditait les bases de Tacte additionnel aux constitutions de TEmpire, Téconomiste de l'Assemblée constituante traversait l'Océan pour retourner en Amérique, et rédigeait à bord du Fingal une défense aussi vive que spirituelle du système de Quesnay.

Rendu aux États-Unis, Dupont de Nemours alla rejoindre ses fils qui dirigeaient dans la Delaware une vaste exploitation industrielle. Sa santé était bonne, et l'âge n'avait porté aucune atteinte à l'activité de son esprit. « C'est, écrivait-il a la date du 6 février 1816, une de mes maladies incurables de me créer du travail partout. Plus je vois approcher la mort, plus je me détermine à ne me reposer que le lendemain de mon enterrement, d Comme à son premier voyage, l'économie rurale, les sciences naturelles et la littérature vinrent encore se partager ses loisirs. Après une vie semée d'orages, il coulait des jours heureux et tranquilles an sein de ces douces occupations, lorsqu'un accident tout à fait imprévu frappa sa famille et ses amis de craintes qui ne tardèrent pas à se réaliser. Au mois de décembre 1816, Dupont se laissa tomber, étant seul, dans une petite rivière dont il eut beaucoup de peine à regagner le bord. Il était sujet à la goutte. Celle chute provoqua le redoublement

* La Philosophie de l Univers^ 5* édil.^ an VU (1799), contient plusieurs de ces domiers Mémoires, enlre autres un sur la sociabtlUé et la moralité du loup, du ronard et du chien sauvage, et un autre sur la moraUlé^ rintelligerice^ Us scieneet fit les institutions sociales dos fourmis.

• VnypF^ rî;ii)<. cc volnpir, î^" Irltrc fi J.lf. Sffy.

de celte affeelion qui, mal saignée, se jeta sur les entrailles, et Tcnleva le 6 août 1817. Six mois de cruelles souffrances ne lui ôtèrent rien de la résignation douce et ferme qu'il avait montrée dans les moments les plus ditticiles de sa longue carrière. Il employait les intervalles de repos que lui laissait la douleur à continuer sa traduction en vers de TArioste. Il mourut, dans sa soixante et dix-huitième année, de la même maladie que Quesnay et Turgol, et avec la même sérénité d'âme que ces deux philosophes. Jefferson voulut le voira ses derniers instants, et vint en quelque sorte lut fermer les yeux au nom de la république.

Ce qui frappe surtout dans l'ensemble de la vie morale et intellectuelle de Dupont de Nemours, c'est la constance de ses opinions et le parfait accord de tous ses actes avec les doctrines qu'il avait embrassées. Qu'on prenne cet homme de bien avant la révolution de 1789, pendant la révolution de 1789, et après la révolution de 1789, on trouvera toujours en lui le défenseur de la liberté, de l'ordre et do progrès. Cette formule, que ne définit pas vaguement l'École philosophique à laquelle il appartînt*, résume tous ses principes, toutes ses inébranlables convictions, en un mot, toute sa foi. Ajoutons que les vertus privées égalèrent chez lui celles du philosophe et du citoyen , de sorte que l'on peut dire qu'il a mérité pleinement Thommage rendu à sa mémoire par celui qui, dans la Convention, donna au monde le plus bel exemple de courage civil qui soit consigné dans les annales de l'histoire.

« J'ai connu, nous affirme Boissy-d'Anglas, peu d'hommes dout l'âme fût aussi noble, aussi élevée, aussi généreuse; dont l'esprit fût aussi aimable, aussi ORÎginal, aussi cultivé; dont le caractère fût aussi bon et aussi courageux; dont les principes fussent aussi justes et aussi fermes.

' Voyez Œuvres de Turgol , î, page 258, la Notice sur les Économistes^ de Dupont, qui précède Vtloge de Gournay ; mais surtout la Vie de Turgol^ par Condorcet, depuis la page 220 jusqu'à la fin de Touvrage. Là se trouve toute la doctrine moraie et politique des Physiocrates qui, en y comprennnt peut-être Quesnay lui-même, n€ se séparaient entre eux que par des nuances (Vopinions à peine perceptibles. Mercier de la Rivière et Tabbé Bandeau flrent seuls un véritable schisme en réclamant ce qu'ils appelaient le despotisme légal^ et en se persuadant que le pouvoir absolu^ ou la puissance législative abandonnée au monarque sans aucun contrôle, rencontrerait un contrepoids suffisant dans la raison publique, dans la limitation et la forme de Timpôt, dans les lumières et rindé|>rndance de la magistrature.

Lié avec lui depuis trente ans, je n'ai jamais aperçu, dans sa vie publique ou dans sa vie privée, un sentiment qui ne fût excellent, une pensée qui ne fût inspirée par Tamour du bien, une action qui ne pût être avouée par la probité la plus rigoureuse. Il avait pris pour devise : aimer et con^ naiire^ qu'on a gravée au bas de son portrait, et placé dans un de ses ouvrages * comme maxime, qu'aimer est le cfnnmencement de la morale. Aussi, a-t-il été tout k la fois aimant et beaucoup aimé '• »

Comme écrivain, Dupont n'a pas toujours, mais trop souvent, surtout dans ses productions antérieures h 1789, les défauts de forme que Ton peut reprocher k presque tous les disciples de Quesnay, Texubérance et Temphase. Il les tenait, et TÉcole également, du marquis de Mirabeau, passé maître en ce genre% et qui, loin de les désavouer, s'en faisait presque gloire. Il les rachète, comme beaucoup d'entre eux, par de la correction, une grande clarté, une dialectique ferme, et souvent une ironie puissante. Ses ouvrages de littérature philosophique, très supérieurs {K)ur le style k tous les autres, sont pleins de coloris et de grâce. Dans la conversation, il aimait k revêtir sa pensée de formes sentencieuses ou d'images, qui la relevaient quelquefois avec un rare bonheur. Il disait, par exemple, que « la paresse u'est pas un vice, mais que c'est une rouille qui détruit toutes les venus; — que, contre la justice et la raison, l'esprit n'a que des armes de verre. > Il assimilait très ingénieusement le commerce à Lazare^ et eu promettait la résurrection dès que le gouvernement s'é-^ crierait comme Jésus : Otez-lui ses liens et laissez-le aller,

Dupont de Nemours avait épousé en secondes noces la veuve de Poivre, intendant des îles de France et de Bourbon, et l'un des adminis-

* Philosophie de r Univers.

^ Moniteur du 13 octobre 1817^ lettre citée.

'" Le Marquis de Mirabeau ne s'éleva jamais à une plus grande hauteur sous ce rapport que dans l'éloge de Quesnay, prononcé le 20 décembre 1774, et inséré dans le 1. 1, des Ephémérides de 1775. On en conclurait à tort que cet écrivain ridiculisé par Laharpe n'etit aucun mérite de forme. Il y a, au contraire, de la verre, et beaucoup, dans son excenlricHé^ miniature par anticipation non des rêveries sociales, mais des bizarreries néologiques de Pauteur ànNouveau Monde Industriel. Une présomption favorable à ce jugement et qui, dans tous les cas, prouve l'influence qu'exen;ait Tecole des Wiysiocrates sur Topinion publique, c'est le succès de tous le* ouvraL'es du Marquis, et notamment de la 77i€or<V rf^ /7wpd(, qui eut rfix &Mi( éditions.

m DUPONT DE NEMOURS. 333

Iralenrs les plus distingués du dix-huitième siècle. Les héritiers de son nom, issus de son premier mariage, sont restés en Amérique *.

Page 1