Ragureau, Éléments de toxicologie, p
a APRES
$ II. — Vie des poissons dans les milieux toxiques.
Je voudrais exposer d’abord les résultats des expériences
que j ai faites sur les poissons. Quoiqu'elles puissent, au point
de vue de l'interprétation, donner lieu à quelques critiques, elles me paraissent cependant assez démonstratives.
Pendant l'automne de 1881, j'ai profité de mon séjour au “bord de la Méditerranée pour faire sur les petits poissons qui abondent dans ces parages des expériences très simples. Elles consistent à placer un poisson dans une quantité d’eau de mer “suffisante pour fournir l’oxygène nécessaire à la respiration “de l'animal, et à mettre dans cette eau une quantité connue de telle ou telle matière saline, On a ainsi des solutions contenant 1, 2, 10 ou 100 grammes, etc., de telle ou telle suhtance, et on peut apprécier les effets de ce milieu toxique sur la vie du poisson.
Quelques expériences préparatoires ont été nécessaires. Il s'agissait, en effet, de savoir si le milieu confiné dans lequel vit le poisson devient toxique par suite de l'absence de l'oxygène et de la présence de l’acide carbonique.
La solution de ce premier problème est facile.
Si l’on met un poisson, dont le poids dépasse 100 grammes, dans un cristallisoir plein d’eau de mer, et dont la contenance est d'environ 3 litres d’eau, le poisson meurt en quelques heures.
Mais si le poisson est de plus petite taille, — et les ani- “maux sur lesquels j'expérimentais ne dépassaient jamais le
“poids de 40 grammes, — la survie est indéfinie. Par exem- “ple, j'ai conservé vivante pendant quinze jours une girelle “lulis vulgaris), pesant 24 grammes, dans 2 litres d'eau de mer.
La forme du vase exerce assurément une influence no- “table. Ainsi dans une éprouvette un poisson meurt très vite,
tandis qu'il vit indéfiniment dans un cristallisoir contenant la même quantité d’eau. C’est que l'oxygène de l'air, au fur et à mesure que l'oxygène dissous dans l'eau est consommé par le poisson, se redissout dans l’eau quand la surface du vase est large et suffit ainsi à la respiration du poisson.
On peut donc garder en vie, pendant un temps indéfini, c'est-à-dire plus de quinze jours, des girelles et des serrans (Serranus cabrilla), ne pesant pas plus de 50 grammes, dans un cristallisoir contenant deux, trois ou quatre litres d’eau de mer.
Une seule précaution est nécessaire si l’on veut obtenir des résultats quelque peu précis. Quoiqu'il n’y ait pas, aux ré gions où Je faisais mes expériences (Carqueiranne, près de Toulon), une très grande profondeur dans lesparties de la mer voisines du rivage, cependant, en général, les poissons sont pêchés à une profondeur de 20 à 50 mètres environ. Ils sont done soumis à une pression atmosphérique de 2 à 5 atmo= sphères. Aussi leur vessie natatoire fait-elle, au moment où on les sort de l’eau, hernie à travers l’anus (pour les girelles) ou la gueule (pour les serrans). Cette dilatation extrême de la vessie nataloire, probablement aussi d’autres causes diverses, comme la moindre tension de l'oxygène dissous, mo difie profondément la fonction respiratoire, de sorte que tous les poissons qui ont été pêchés, et qu'on a ensuite placés danss l'aquarium, ne survivent pas. Il n’y en a guère que la moitié. tout au plus qui puissent résister au changement considé-=
EN ETS
rable de pression.
Aussi, après chaque pêche, une fois que les poissons ont été mis dans l’aquarium, observe-t-on dès le premier jour une mortalité de 30 p. 100. Le second jour la mortalité est de 15 p. 100 environ, le troisième jour de 5 p. 100 environ, tandis qu'après le quatrième et le cinquième jour, les Surs vivants survivent définitivement et indéfiniment.
Il s'ensuit que, pour faire des expériences sur la respiration des poissons de mer dans les milieux toxiques, il faut
“prendre les sujets qui ont séjourné déjà cinq ou six Jours “dans l'aquarium. Ceux-là se sont habitués à une respiration différente de la respiration à de grandes profondeurs; ils se ont accoutumés à respirer de l'oxygène dont la pression n’est “que d'une atmosphère.
- Si alors on place un de ces petits poissons dans un cristallisoir à large surface, contenant deux litres d’eau, l’animal “vit indéfiniment. Si, au contraire, l'animal est placé dans une eau intoxiquée, il meurt au bout d’un temps variable.
Il était vraisemblable que la mort serait d'autant plus rapide que la solution saline toxique serait plus concentrée. L'expérience a démontré qu'il en est ainsi, comme on le verra
TOXICOLOGIE DES MÉTAUX ALCALINS. ai
par la suite.
J'ai pu par cette méthode expérimenter l'influence des milieux toxiques. J’ai étudié à ce point de vue non seulement les chlorures des métaux alcalins, mais les chlorures de beaucoup d’autres métaux ; toutefois je ne donnerai ici que les expériences faites avec les chlorures alcalins ‘.
A. — Chlorure de potassium.
1. Girelle placée à 2 h. 15 m. dans une solution contenant 1,31 de K (par litre).
À 2 h. 25 m., sur le flanc.
À 2 h. 30 m., mort apparente. Conservation des réflexes. À 2 h. 40 m., mort.
2. Girelle placée à 2 h. 45 m. dans une solution contenant 0,66 de K. A 3 heures, sur le flanc. À 4 heures, mort.
3. Girelle placée à 9 heures dans une solution contenant 0,39 de K.
A 1 heure, sur le flanc.
A 5 heures, agitation asphyxique.
À 5 h. 50 m., mort.
1. Comptes rendus de l’Académie des sciences, 21 octobre 1881, p. 649.