TOME II
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Au contraire, ce phénomène paradoxal s'explique très bien, si l’on songe aux conditions physiologiques différentes que crée le froid aux animaux à sang chaud et aux animaux à sang froid.
S'il est vrai que l’action toxique soit une action chimique, comme toutes nos expériences semblent le prouver, il s’ensuit que, comme toutes les actions chimiques, elle doit être exaltée par la chaleur et ralentie par le froid. Or les tissus des animaux à sang froid, c’est-à-dire à température variable, sont froids en hiver, chauds en été, se conformant à la température du milieu qui les entoure. Il s'ensuit que pendant l'hiver les actions toxiques, se passant dans un tissu froid, sont lentes et peu énergiques, tandis qu’en été, ayant lieu dans un tissu chaud, elles sont plus actives et plus puissantes !.
Il n’est alors rien de surprenant à voir des poissons résister longtemps en hiver à des doses qui, en été, seraient pour eux rapidement mortelles. C’est précisément l'inverse qui se voit pour les pigeons, et l'explication en est très simple.
Les sels de lithium, de potassium, de rubidium sont des
poisons du système nerveux, et en particulier du système
nerveux central, qui préside aux fonctions de nutrition et de
résistance au froid. Le système nerveux d’un animal intact M est sans cesse en lutte contre le froid extérieur, afin que la | température interne ne varie pas; mais si, dans cette résis- «4 tance au froid, le système nerveux est vaincu, l'animal se
refroidit et meurt.
C’est ce qui se passe pour les pigeons empoisonnés en hiver. On affaiblit, par le poison, leur système nerveux, et,
A. J'ai montré (Bullet. de la Soc. de Biol., 1885, p. 239) que les poissons sont empoisonnés plus facilement quand la température de l’eau est chaude que quand elle est froide; et j'ai montré aussi que, pour les microbes, cette influence de la chaleur sur l’activité du pouvoir toxique s'observe très nettement. Une dose de 0,05 de mercure, qui est sans action sur la vie des microbes à 15°, est pour eux toxique et empêche leur développement à 400, (Voy. aussi SAINT- Hizaime, Trav. du Laborat., t. I, p. 422.)
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dès que la résistance au froid ne peut plus se faire, l'animal meurt refroidi, épuisé.
La démonstration de ce fait est bien simple. Nous avons vu plus haut que la dose toxique du chlorure de lithium était en été pour les pigeons de 05,085. J'ai donné à un pigeon, en
. hiver, une dose de 0,054 du même sel, et la mort est surve-
nue en moins de quarante-huit heures. Et, cependant, en été, des doses de 0*",056, 0,072 et 0#,082 n’ont pas été mortelles.
J'ai pris deux pigeons en hiver; mais l’un d’eux est resté au froid extérieur, voisin de 6°, tandis que l’autre a été placé à l’étuve. Celui de l’étuve (qui à la partie inférieure est d’environ 21°) a reçu 0%,83 de LiCI (en poids de Li,) tandis que celui du froid a reçu 0,81 du mème sel. C'est celui qui a été exposé au froid qui est mort, tandis que l’autre est maintenant tout à fait rélabli et très bien portant.
La dose non toxique de chlorure de rubidium étant, d'après mes expériences de l’été, pour des pigeons, de 0,78; 05,80 ; 0,83; 05,87 ; j'ai, en hiver, à un pigeon que J'ai laissé au froid, injecté 0,73 de ce même sel (en Rb), et il est mort en moins de quarante-huit heures.
Voici d’ailleurs toute une série d'expériences faites avec les chlorures de lithium et de rubidium, en hiver. On les comparera aux tableaux précédents.
CHLORURE DE LITHIUM (pigeons).
Pigeons dans l'étuve. Pigeons au froid.
0,103 Mort. 0,081 Mort.
0,083 Vie. 0,056 Mort.
0,082 Mort. 0,052 Vie.
0,072 Vie. 0,050 Mort.
0,066 Mort. 0,045 Mort.
0,063 Mort!. 0,043 Mort.
0,058 Mort. 0.043 Vie.
0,032 Vie.
0,025 Vie.
1. Dans ces trois dernières expériences, par suite d’un accident, la température de l'étuve s'était abaissée.
468 CHARLES RICHET, CHLORURE DE RUBIDIUM (pigeons).
Pigeons dans l'étuve, Pigeons au froid, 0,69 Vie. 0,73 Mort.
0,65 Vie, 0,55 Vie.
0,60 Vie. 0,44 Vie.
0,40 Mort.
0,39 Vie.
Ainsi, malgré quelques irrégularités, l’exposition au froid diminue énormément la dose toxique : alors qu’elle est en été de 0,084 pour le lithium, elle est en hiver, de 0,043, soit plus faible de moitié’. Au contraire, chez les ‘poissons, on voit un phénomène à peu près inverse ?.
CHLORURE DE LITHIUM (poissons en hiver, par une température moyenne \ y de 4° à 6°).
0,245 Mort en 8 jours. 0,124 Mort en 6 jours. 0,235 — 11 — 0,115 —— 5 — 0,191 — D — 0,115 — ô — 0,185 — 6 — 0,110 — 4 — 0,150 — 8 — 0,10% — 6 — 0,150 — 6 — 0,088 Vie.
0,135 — 6 — 0,084 Mort en 6 — 0,126 — A1 — 0,084 Vie.
A vrai dire, ce n’est donc pas tant la dose mortelle qui varie chez les poissons avec la température extérieure que la durée de l’intoxication. En été, une dose de 0,45 de lithium tue un poisson sûrement et sans rémission en moins de vingt-quatre heures, tandis qu’il faut en hiver près d’une semaine pour que l'animal soit complètement mort.
La respiration se fait alors très lentement, d’une manière imparfaite. Le poisson est couché sur le flanc, ne faisant d’autres mouvements que de très rares et irrégulières contractions des ouïes; mais il n’en vit pas moins, et cet état
1. Je me suis assuré, par un dosage direct de chlore, de la teneur de mes
solutions en métal. À ex. a 2, Comparer à ces chiffres le tableau 1 où les expériences ont été faites
en été. (Voy. plus haut, p. 456.)
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mis
persiste près d’une semaine. La peau est complètement décolorée, et, dès le second jour, le contrasteest très frappant entre les poissons intacts qui sont très foncés, et les poissons intoxiqués qui sont tout à fait blancs, quoique respirant etse mouvant. Ainsi le froid chez les poissons, s’il ne rend pas la dose mortelle nécessaire plus élevée, au moins rend les intoxications beaucoup plus lentes. L’élimination du poison ne se fait pas, et l’intoxication, même après une dose massive, est chronique. Quelle que soit la dose, la durée de la vie ne change pas ‘. On verra plus loin que l'injection de doses successives confirme tout à fait ce fait de la lenteur dans l'intoxication et de l'impuissance dans l’élimination du poison. En résumé, la dose toxique mortelle estvariable selon la température extérieure. Chezles animaux à sang froid, la dose toxique diminue avec la température; chez les animaux à sang chaud (au moins s’il s’agit de substances qui intoxiquent le système nerveux), elle augmente avec la température *. Ces faits relatifs à l'influence de la température montrent une fois de plus combien il est difficile en physiologie d’établir des règles absolues. Les conditions sont si variables, si changeantes, et elles exercent sur le sens des actions physiologiques une si puissante influence, qu'il faut être toujours extrêmement réservé dans ses conclusions. Nous ne dirons donc pas que, pour tuer un kilogramme d'oiseau, il faut une dose plus forte que pour tuer un kilogramme de poisson, mais seulement que le poisson est plus résistant en hiver que l'oiseau, et inversement en été.
Enfin nous dirons — et c’est là une conclusion très géné-
1. De même, dans l'empoisonnement par le curare, le temps nécessaire à l’asphyxie varie à peine avec la dose de poison, du moment qu'on a atteint la dose nécessaire. Cela prouve bien que le poison agit sur un seul élément anatomique.
2. Je suis porté à croire qu’il en est chez les cobayes comme chez les pigeons, Mais ils sont, contre le froid, mieux défendus par leur fourrure que les pigeons par leurs plumes. Au demeurant mes expériences sont moins nombreuses. Il est aussi évident que cette loi doit être plus vraie pour les petits animaux, dont la surface est peu développée, que pour les gros animaux, à déperdition calorique relativement minime.
rale — que les doses toxiques sont en moyenne à peu près les mêmes, et que la sensibilité égale des animaux divers à l'action toxique d’un même poison (minéral) semble une vérité bien établie.