ACTION GÉNÉRALE
A côté de ces effets purement locaux, la cocaïne, dans certaines circonstances, peut donner lieu à des phénomènes généraux souvent remarquables.
L'évolution de ces phénomènes est subordonnée à des causes diverses.
La quantité de substance active a naturellement une influence prépondérante. Une certaine dose produira une simple excitation, tandis qu'une dose un peu supérieure provoquera des convulsions.
Le mode d'administration est loin d’être indifférent. Ainsi, en ingestion stomacale, un animal pourra absorber impunément une quantité de cocaïne qui, injectée dans son tissu cellulaire et surtout dans son péritoine, produirait des symptômes généraux alarmants; et cette même dose, poussée dans une veine, amènerait sûrement la mort. La quantité de substance active est donc relative; tout dépend de la rapidité d'absorption.
L'espèce de l'animal sur lequel on expérimente n’a pas une moins grande importance. Un poisson, par exemple, ne réagit pas de la même manière qu'un chien. Le premier, toute proportion gardée, résiste à une dose de cocaïne qui tue infailliblement le second. Nous essaierons d'expliquer ces différences, car c’est là, croyons-nous, le point intéressant de cette action générale.
En 1879, Anne‘ avait étudié les effets physiologiques de la cocaïne et le premier avait indiqué l’action de cette substance sur les centres nerveux. Il avait vu que la cocaïne augmente tout d’abord l’excitabilité du sujet. Cette première action est manifeste pour un animal à sang chaud, et semble faire défaut lorsqu'on expérimente sur un animal à sang froid.
1. AnReP, Ueber die physiologische Wirkung des Cocains (Pflüger’s Arch ASE; pIU8N q (Pflüger's Arch.
d34 E. DELBOSC.
En injectant sous la peau d’une grenouille une solution de cocaïne, on voit, pendant deux ou trois minutes, l'animal s’agiter, sauter sans que rien ne l’y invite. Mais cette excitation est fugace, car elle cesse bientôt et on n’observe plus qu'une espèce de paralysie flasque. Toutefois il y a encore une exagération des réflexes, indice de l’excitabilité de la moelle. Mais cette excitabilité peut être rapidement épuisée: il est vrai qu’elle est récupérée presque aussi facilement. En effet, l'animal réagit moins bien à mesure qu’on multiplie les excitations ; mais, si on le laisse reposer un instant, il répond avec autant d'énergie à de nouvelles excitations.
Sur un animal à sang chaud, cette première action de la cocaïne est des plus manifestes. Un lapin, par exemple, se mettra à courir de lui-même ; s’il s'arrête, il suffira de le toucher légèrement pour le voir repartir.
Lorsque la dose de cocaïne est trop forte, l’excitabilité augmente rapidement, et des convulsions éclatent. À partir de ce moment, on obtient des effets véritablement toxiques. On pourrait peut-être appeler dose physiologique, la dose d'alcaloïde capable d’exalter simplement les fonctions physiologiques de l’animal sans les perturber, c'est-à-dire sans donner naissance à des convulsions.
Mais en même temps se produisent d’autres phénomènes accessoires qui, d’ailleurs, ont tous la même origine.
Aïnsi Vucprax ! a noté chez le chien une propulsion des globes oculaires, de la mydriase, et un agrandissement des paupières, résultat absolument semblable, ajoute-t-l, à celui que l’on obtient en faradisant le bout supérieur du cordon cervical sympathique coupé en travers. Vurpran croyait, en effet, que la cocaïne excitait tout d’abord les origines cervicales du sympathique, c’est-à-dire la moelle. Cette excitation avait pour conséquence une constriction des vaisseaux, qui lui permettait de comprendre l'élévation de la pression san-
1. Vuzpian, Comptes rendus de l'Ac. des Sc., 11 novembre 1854.
LA COCAINE. 535
guine. Cette élévation succédait d'ailleurs à un abaissement primitif, dû à un effet direct de la cocaïne sur les parois du cœur.
M. Laporpe! croit également à une excitation des filets vaso-constricteurs du grand sympathique, car il a observé (toujours sur le lapin) une anémie constante des vaisseaux auriculaires.
La fréquence excessive des battements du cœur doit être expliquée de la même façon. Aussi tous ces phénomènes, joints à l’hyperexcitabilité réflexe, sont-ils une preuve non douteuse de l’action de la cocaïne sur la moelle.
Mais les autres parties de l’axe encéphalo-médullaire sont également influencées. On doit penser tout naturellement au bulbe, en présence des modifications apportées dans le rythme respiratoire, et à l’encéphale, pour expliquer l'impulsion motrice irrésistible qui anime un animal cocaïnisé. Il est bon de remarquer que cette action sur l'encéphale est beaucoup plus manifeste chez l’homme, dontles facultés psychiques sont notablement augmentées et souvent même perturbées.
De tous ces faits, nous pouvons conclure que la cocaïne, à dose physiologique, est un excitant de l’axe encéphalo-médullaire avec prédominance peut-être médullaire.
Lorsqu'on dépasse cette dose physiologique (que nous essaierons de déterminer dans la suite) on voit éclater des convulsions qui, toniques d'abord, deviennent rapidement cloniques. L'animal ne succombe pas toujours; la survie dépend de la quantité d’alcaloïde, d'où la possibilité d'admettre une dose convulsivante, qui n’est pas une dose mortelle.
Mais pourquoi des convulsions ?
M. Larorpe? croyait qu’elles étaient dues à l'excitation de la moelle. Une expérience très simple de Dani vient détruire cette hypothèse. À un animal cocaïnisé et en attaque