I. De la chaleur produite par les animaux vivants, p
Voici les chiffres qu'ils ont donnés :
degrés.
Czermak 0,32 à 2,44
Becquerel 0,o0 à 0,7)1
J. Hdnter . 2,80
DUTROCHET 0,04
Pbévost et Di'mas. ... 1,50
Carlisle 4,44
Martine 2,70
Frappé par les écarts considérables que présentent ces chiffres 0°,04 à 4°, 44, j'ai répété ces expériences.
J'ai pris de nombreuses températures de grenouilles à l'aide d'un thermomètre très sensible, marquant les vingtièmes de degré, et placé dans l'œsophage. Les résultats que j'ai obtenus diffèrent totalement des précédents. Je n'ai jamais vu une grenouille avoir une température autre que celle de l'eau dans laquelle elle a séjourné quelque temps. Il est probable que ces observateurs n'ont pas évité toutes les causes d'erreur tenant aux manipulations nécessaires pour prendre la température d'une grenouille. Le fait seul d'en garder une dans la main pendant cinq secondes suffit pour élever sa température de plus de 1°; en la prenant par les pattes, on peut l'échauffer de quelques dixièmes de degré. Ainsi donc, pour obtenir des résultats précis, il faut laisser la grenouille dans l'eau et éviter de la toucher avec la main, ce que n'ont peutêtre pas fait les observateurs que je viens de citer, et c'est ce qui peut expliquer leurs résultats contradictoires. Voici comment j'ai procédé.
J'ai préalablement attaché aux maxillaires des grenouilles des fils qu'il suffit de tirer pour leur ouvrir la bouche. Lorsque je veux prendre la température, je soulève la tête de la grenouille au-dessus de l'eau et écarte les maxillaires. Il est alors très facile d'introduire un thermomètre dans l'œsophage. En procédant ainsi, je n'ai jamais pu constater la moindre différence entre la température de la grenouille et celle de l'eau environnante. Cependant le thermomètre que j'ai em-
ployé, De marquant que 1rs vingtièmes de degré, peut ne pas avoir été sensible aux variations de 0,04, chiffre donné par Dutrochet ; mais il semble bien difficile d'arriver à une pareille approximation; car j'ai trouvé des différences plus considérables de température pour l'eau d'un môme vase, suivant que je place le thermomètre au fond ou à la partie supérieure. La grenouille a la température de la couche d'eau dans laquelle elle se trouve. Si, de l'œsophage de l'animal maintenu à la partie supérieure, je plonge la cuvette de mercure au fond du vase, je vois une différence de plusieurs vingtièmes de degré, différence qui n'existe plus si je mets le thermomètre au même niveau que la grenouille.
Dans l'air, les grenouilles se conduisent de la même façon, elles prennent la température ambiante, mais il est difficile de faire la part de l'évaporation cutanée d'une part, et d'autre part des oscillations du milieu ambiant.
De ces expériences il ne résulte cependant pas que les grenouilles ne produisent pas de chaleur. Elles absorbent de l'oxygène, exhalent de l'acide carbonique. 11 doit résulter de ces combustions une production de calorique; mais cette chaleur est très faible, et rapidement enlevée, soit par l'évaporation, soit par le contact de l'eau environnante. Elle n'est pas appréciable par nos instruments de physique. M. Ch. Richet n'a pu constater la moindre différence entre la température de deux vases contenant, l'un une demi-douzaine de grenouilles, l'autre ne contenant que de l'eau l.
Combien de temps faut-il à une grenouille pour prendre la température du milieu ambiant, si ce milieu devient plus chaud ou plus froid? Pour répondre à cette question, j'ai fait l'expérience suivante :
Expérience I. — Je place un thermomètre dans l'œsophage d'une grenouille, il marepue 22°. Je plonge cette grenouille dans de l'eau à 32°,
1. Ch. Richet, -( Leçons sur la chaleur animale. » Revue scientifique, 1883, 1er semestre, p. 209.
et examine la colonne mercurielle. Pendant quatre ou cinq secondes elle ne bouge pas, puis elle monte rapidement de 3° ou 4° la première minute ; puis la vitesse va en décroissant jusqu'à ce qu'enfin, au bout de cinq à six minutes, la grenouille a 32°. Les choses se passent de la même façon de 32° à 22°, et quelles que soient les températures que l'on considère. On observe une légère différence tenant au volume des grenouilles. Plus une grenouille est grosse, plus elle met de temps à s'échauffer ou à se refroidir. Quoi qu'il en soit, huit à dix minutes ont toujours suffi.
Dans l'air, les choses se passent de la même façon, si l'on considère les températures basses, mais plus lentement. Pour aller de lo° à 23°, il faut de 30 à 45 minutes. Si l'on élève la température, il se fait à la surface cutanée une abondante sécrétion d'eau dont l'évaporation empêche l'élévation thermique de l'animal.
Cette évaporation cutanée a été étudiée et mesurée par W.-F. Edwards1, qui amontré qu'elle est d'autant plus considérable que la température est plus élevée. A 10° une grenouille de 26 grammes perd 0sr,3 par heure. A 20° une grenouille de 28 grammes perd 0er,6 par heure. A 40° une grenouille du même poids perd lsr,4. C'est grâce à cette évaporation, et, peut-être aussi, à une sorte de polypnée qui se produit lorsque la température extérieure s'élève, que les grenouilles peuvent rester longtemps dans l'étuve sèche, à des températures très élevées, sans que leur corps s'échauffe au-dessus de 3b°. Magendie a trouvé vivantes au bout d'une heure des grenouilles placées à l'étuve à 90°. J'ai placé des grenouilles dans des flacons dont l'air intérieur était à 50° et 55°. Une de ces grenouilles (36 grammes) a perdu, au bout de deux minutes, 0?r,40 de son poids ; une autre (22 grammes) au bout du même temps a perdu 0sr,32.
Cette sécrétion d'eau à la surface cutanée est donc une véritable fonction de régulation de la température. Elle est provoquée par l'hyperthermie de la grenouille; elle se produit abondamment, alors même que l'évaporation ne peut se faire. Si l'on met une grenouille dans un air chaud et humide, on la voit se couvrir d'eau qui tombe goutte à goutte du corps de l'animal.
La température des grenouilles peut osciller entre 0° et 32° sans le moindre dommage pour elles. Entre 0° et 10° les mouvements sont lents. A mesure que la température s'élève, les propriétés vitales sont de plus en plus accentuées, et, enfin, à 32°, les mouvements <ont très vifs, les battements du cœur et la respiration rapides. Les échanges chimiques sont augmentés : la grenouille absorbe plus d'oxygène, exhale plus d'acide carbonique2. La chaleur emmagasine dans les cellules de
1. De l'influence des agents physiques sur la vie, p. 583 à 595.
2. « Leçons faites au Collège de France. » Union médicale, 1850, t. IV, p. 183.
l'animal uno plus grande somme d'énergie chimique qui se manifeste par ces combnstions plus actives. Ce phénomène est absolument général; il s'observe dans la matière inorganique et dans toute la série biologique.
Chez les plantes el chez les animaux à sang froid dont la température subit toutes les variations thermiques du milieu ambiant, il est des plus manifestes. Chez les animaux supérieurs à sang chaud, les échanges chimiques augmentent avec la température. Tous les auteurs qui ont mesuré l'oxygène absorbé et l'acide carbonique exhalé à l'état de fièvre ou d'hyperthermie ont trouvé que dans le premier cas les combustions étaient beaucoup plus considérables. Fraknkel, Leyden, Page, Colasanti, Sbnator, Pfldger1, Vincent2, ont trouvé des résultats analogues. Seul, Litten a observé le contraire, mais il s'est placé dans des conditions différentes : il a fait des expériences sur des cobayes à jeun depuis cinquante heures. C'est peut-être là la cause de ces résultats contradictoires. Spallanzani, Mangili, Prunelle, Saissy, cités par Gavarret3 ont constaté que, chez les animaux hibernants, les échanges chimiques sont diminués, dans de grandes proportions, pendant l'hibernation. Prunelle a de plus prouvé que, pendant l'engourdissement, l'oxygène absorbé augmente avec la température de l'animal.
Au-dessous de 0°, les liquides de l'organisme sont congelés, et il y a danger de mort pour l'animal. Cependant on a pu faire revivre des crapauds et des poissons qui avaient été complètement solidifiés. Ces expériences n'ont pas réussi avec des grenouilles4.
Au-dessus de 32°, les grenouilles sont incommodées par la chaleur, elles cherchent à fuir lorsqu'on les met dans l'eau à 33°, 34°. Si on élève graduellement la température, il vient un moment où elles perdent toute sensibilité et tombent inertes; mais le cœur bat encore, et, si on les refroidit, elles reprennent rapidement leurs mouvements. C'est ce que Cl. Bernard, qui a le premier signalé le fait, appelle l'anesthésie par la chaleur, anesthésie qui serait produite par asphyxie 5. Il s'exprime ainsi à ce sujet : « L'anesthésie peut se produire également par la chaleur; mieux encore que par le froid. Pour anesthésier les grenouilles par la chaleur, il faut les plonger dans l'eau à 37°, 38°. Cette température n'offre pas de danger, puisque les substances albuminoïdes ne se coagulent qu'à 75°. Cependant, la réaction physiologique est très sensible. Pour peu qu'on dépasse cette température, qu'on aille jusqu'à 40°, les grenouilles risquent déjà de ne plus revenir. D'un autre côté à 3'>°, 36°, la grenouille conserve ses mouvements normaux, et ne s'anesthésie pas. »