‹ Physiologie de l'employéChapitre 15 sur 16 · MORALITÉ DE CETTE PHYSIOLOGIE · texte numérisé non relu

MORALITÉ DE CETTE PHYSIOLOGIE

En sorte que vous arrivez dans un bureau pour une affaire grave et vous trouvez un monsieur qui dit : Ça ira bien sur l’air de Vive la lithographie !

Si votre affaire est en suspens , la sienne est en musique.

Vous venez pour une réclamation pressante, vous ne trouvez pas le sous-chef ; mais le soir à l’Opéra un ami vous montre une vieille figure d’ange souillant à l’orchestre dans un cornet à piston , et vous dit : — Voilà de qui dépend ton affaire.

Vous espérez avoir des bourses pour votre fils, pour votre neveu, pour l’orphelin d’un capitaine , et vous trouvez dans la cour un employé qui les vide.

Au Trésor, vous venez recommander un ami à un homme qui vous recommande l’établissement de sa femme.

11e AXIOME.

La vie des bureaux est double.

Quand on se destine à l’administration, il faut y entrer par la tête au lieu de se mettre à la queue.

Pour devenir chef de division , faitesvous nommer député , devenez taquin ou rendez des services comme M. Piet sous la Restauration , passez pour un homme spécial, vous devenez directeur-général ou chef de division.

L’antichambre de l’ Administration est la Chambre, la cour en est le boudoir, le chemin ordinaire en est la cave.

12e AXIOME.

Pour être quelque chose , il faut commencer par être tout.

Pour servir l’état il faut être riche , et beaucoup de gens s’imaginent qu’on s’enrichit en servant l’état.

L’état vole autant ses employés que les employés volent le temps dù à l’état.

On travaille peu parce qu’on reçoit peu.

La Chambre veut administrer, et les administrateurs veulent être législateurs.

Le Gouvernement veut administrer, et l’Administration veut gouverner.

Aussi les lois sont -elles des réglements, et les ordonnancesdeviennent-ellesparfois des lois.

Il y a une réforme administrative à faire.

Les traitements, les pensions et rentes , qui il existaient pas avant la révolution , forment les trois quarts du budget, et c’est un peu trop.

Si la France , le pays le mieux administré de l’Europe, est ainsi , jugez de ce que doivent être les autres! Pauvres pays, qui marchent sans les deux chambres , sans la liberté de la presse , sans le Rapport et le Mémoire, sans les circulaires, sans une armée d’employés (il n’y a pas cent employés à Vienne dans les bureaux de la guerre ) , et qui ont des armées , des flottes et qui font des chemins de fer sans les discuter. Ça peut-il s’appeler des gouvernements, des patries? Ces gens là pourtant ont une politique, ils ont une petite influence ; mais ils n’ont pas le progrès des lumières , ils ne peuvent pas remuer des idées, ils n’ont pas de tribuns indépendants , ils sont dans la barbarie. Il n’y a que le peuple français de spirituel.

Quand un employé français supérieur voyage, il n’en revient pas : il ne sait pas comment on peut se passer de chefs de division , de directeurs-généraux, de ce bel état-major, la gloire de la France et de l’empereur Napoléon qui avait bien ses raisons pour créer des places.

L’académie des sciences morales et politiques devrait bien proposer un prix pour qui résoudra cette question : Quel est i état le mieux constitué de celui qui fait beaucoup de choses avec peu d’ employés 3 ou de celui qui fait peu de chose avec beaucoup d’ employés ?

Tel est notre dernier mot , il est profond comme le budget, aussi compliqué qu’il paraît simple , et met un lampion sur ce casse-cou , sur ce trou , sur ce gouffre , sur ce volcan appelé par le Constitutionnel V horizon politique.

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