‹ Physiologie de l'étudiantChapitre 10 sur 18 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Où ï’oïî habille très mal les tailleurs de l’époque.

n vérité, je vous le dis : l’homme est né pour vivre en société et en culottes. — Cette maxime , aussi vieille et consolante cpie chaude et pudique, est mise religieusement en pratique par l’étudiant , qui , à peine arrivé dans la rue St-Jacques, dépouille le* vieil homme et la vieille redingote pour adopter le costume parisien, le plus capable de fasciner les yeux des faibles modistes et des sensibles lingères.

Pour suivre donc celte loi immuable de la nature et les ordonnances de police , pendant long-temps l’étudiant, qui tenait à se procurer

une simple redingote ou un vulgaire pantalon, n’avait qu’à se rendre chez le premier tailleur venu.

Grâce au renouvellement des saisons et des pantalons , un beau matin le tailleur se présentait avec un mémoire d’une taille... patagonienne.

Le jeune débiteur, en Français parfaitement

bien élevé, s’empressait d’offrir une chaise à son créancier, — mais il ne lui offrait absolument que cela.

Je me trompe pourtant, quelquefois il lui offrait encore un cigare; — mais c’était alors l’effet, d’une générosité poussée à ses dernières limites , — sauf à allumer cedit cigare avec le mémoire lui-même.

Les tailleurs de Paris, voyant que s’ils continuaient ce genre de commerce ils courraient grand risque de voir aller tous leurs bénéfices en fumée , ont adopté une nouvelle mode en faits d’habits et de paletots. — Voici comment on procède actuellement pour se faire costumer.

Un jeune homme qui désire un simple gilet est forcé d’aller d’abord de très-grand matin frapper à la porte d’un banquier, en lui disant:

« Monsieur , voudriez-vous avoir l’extrême comp'aisance de me prêter trente-cinq francs ?»

Le banquier vous regarde un instant entre les deux yeux, puis se décide à vous fermer sa bourse , sans préjudice de sa porte sur le nez.

Alors vous allez chez un commissionnaire au Mont-de-Piété , et ce fonctionnaire public, auquel vous adressez la même supplique que cidessus , vous demande votre nom , prend des j

renseignements sur votre position sociale , votre famille , et , apprenant avec satisfaction que vous offrez toutes les garanties désirables , n’hésite pas à vous remettre trente-cinq francs sur le dépôt de votre montre en or.

Une fois que vous avez ces fonds vous allez ; frapper à la porte d’un tailleur, et vous le priez de vous prendre mesure. Ledit tailleur, avant ! de prendre ses mesures , prend votre argent ,

et vous livre sa marchandise dans le délai de huit mois. Voilà ce que ces messieurs appellent travailler au comptant.

.le ne crains pas de le déclarer : du jour où le tailleur s’est livré au procédé mesquin dont je viens de vous entretenir, il a considérablement perdu dans mon estime et dans mon mémoire aussi. Jusqu’à ce jour, le tailleur exerçait une profession noble , belle , philanthropique; car, après tout, le tailleur agissait bien plus libéralement encore que la Providence , qui se contente de donner de la pâture aux petits oiseaux. Or, ce bienfait , qui a été loué outre mesure dans différents vers , ne coûtait à la Providence qu’un peu de mouron , quelques vieilles croûtes de pain , plus des cerises dans la belle saison. Mais le tailleur donnait plus que la pâture ; il donnait des vêtements aux petits des humains.

C’est-à-dire que le lailleur.devait passer des moments fort agréables en allant se planter au milieu du boulevard des Italiens , et en regardant défder tous les jeunes fumeurs qui embellissent cette asphalte de leur présence ; ilpouvait se dire : « Si je n’existais pas , tous ces beaux jeunes gens n’auraient pour tailleurs qu’un simple figuier. O jeunes gens , jeunes gens , bé-

nissez-moi , car je vous couvre de mes bien^ faits ! »

Hélas ! hélas ! qui l’a tout à coup transformé d’une manière si déplorable , lui philanthrope , en avide fournisseur, en impitoyable créancier, en cruel bédouin?

Il y a quinze mois un tailleur auquel vous auriez écrit de venir toucher de l’argent serait accouru immédiatement chez vous, mais pour vous demander raison de l’insulte que vous lui faisiez. Aujourd’hui , plutôt que de se battre avec vous pour un pareil motif, il se laisserait plutôt payer trois fois de suite et comptant le même pantalon !

Tout cela est inexplicable et rentre réellement dans le domaine des mystères de l’Apocalypse d’où l’on peut conclure que la fin du monde approche, et qu’à titre d’à-compte la fin des paletots est arrivée pour une foule de jeunes gens.

Ainsi donc, ô mes frères! faites pénitence, brossez bien légèrement vos pantalons, soignez vos gilets comme la prunelle et le blanc de vos yeux , et mettez de l’encre sur les coutures de vos vieux habits , — afin que ces vêtements puissent vous couvrir jusqu’à la fin du monde,

si par hasard cet épilogue universel n’arrivait pas aussi promptement que nous l’annonce X Almanach prophétique de Barestadamus.

Car enfin il ne faut pas arriver dans la vallée de Josaphat avec une tenue d’actionnaire. H est vrai qu’on aurait la chance d’être récompensé par le royaume des cieux.

C’est seulement depuis que le tailleur a pris les nouvelles et déplorables mesures détaillées plus haut que l’étudiant pousse de temps en temps un soupir et se lamente sur les ravages du temps , qui détériore petit à petit les monuments en marbre et les- pantalons en eîbeuf.

Et c’est en regardant d’un œil attendri ce vêement , dont les fils bleus ont souvent blanchi avant Page , que l’étudiant souhaite pour la première fois de sa vie peut-être d’avoir vingt-cinq mille francs de rente et Humann pour tailleur!

Car ce célèbre arbitre de la mode fournit immédiatement douze ou quinze pantalons à tous les élégants dandys qui forment sa clientèle , — et cela sans prendre le moindre renseignement sur leur solvabilité, — pourvu qu’il soit parfaitement sûr d’être payé à la fin de l’année.

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