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CHAPITRE XII

De la carotte considérée comme légume nourrissant.

a mais plante rare, arbuste précieux , camélia, tulipe de Hollande , rhododendron ou giroflée ne furent cultivés avec plus de soin que la simple carotte, légume considéré à juste titre par tous les horticulteurs du pays latirf comme le plus excellent, le plus succulent et surtout le plus nourrissant!

L’étudiant a beau faire des économies sur sa nourriture et sur l’achat de ses titres de droit; il n’en reconnaît pas moins immanquablement

vers le 15 de chaque mois que l’or est une chimère, et l’argent aussi! S’il est un moment désagréable dans l’existence d’un jeune homme nerveux, c’est lorsque , fouillant dans toutes les cavités les plus profondes de ses tiroirs , de ses armoires, de ses poches et de ses goussets, il s’aperçoit , après de nombreuses recherches , que , pour payer ses inscriptions , sa blanchisseuse, son tailleur, ses dîners, ses déjeuners, ses allumettes chimiques allemandes, ses professeurs et ses cigares, il lui reste la somme de dix-huit sous (tout compris) — dont une pièce de quinze sous excessivement rognée et trois monacos î

Avec ces dix-huit sous il s’agit de vivre jusqu’à la fin du mois qui a 31 jours, et en outre de payer un chapeau rose promis depuis longtemps. Vous m’avouerez que voilà un problème assez difficile à résoudre; feu Archimède, qui dans son temps passait pour être très fort sur les problèmes , les logogriphes et les charades, aurait peut-être perdu son grec dans cette question de dix-huit sous. Eh bien ! il n’est pas un étudiant en droit, même de première année, qui ne s’en tire parfaitement, grâce à la carotte.

Voici l’épître dont accouche notre jeune homme, après qu’il s’est livré pendant quelques quarts d’heure aux réflexions que nécessite la gravité des circonstances.

« Mon citer père ,

a Je vous annonce avec satisfaction que je

«continue à me bien porter, quoique je tra- » vaille beaucoup.

«Tandis que la plupart de mes camarades I «ne prennent qu’une inscription tous les j «trois mois , j’en prends une régulièrement | «tous les mois; je vous serais meme obligé de [ «vouloir bien m’envoyer le plus promptement | «possible trente francs pour cet usage.

I «Je vous préviens aussi que j’ai acheté hier H «une nouvelle édition du Code civil pour I » l’année 1 8^i0 ; comme j’achète beaucoup

» d’ouvrages au même libraire-éditeur, il m’a » fait uu rabais de 25 0 /(), et je n’ai payé ce » Code cf ue 3.8 francs.

» La fêle de mon professeur arrive bientôt, » et j’ai communiqué à mes camarades l’heu- » reuse idée d’ouvrjr une souscription pour »> offrir à ce vénérable vieillard uu souvenir de » l’affection et de la reconnaissance de ses élè- »ves, une soupière en maiUechort. J’ai » souscrit pour vingt-cinq francs, et je suis » certain d’avance que vous applaudirez à mon » idée.

» Je termine ma lettre en vous apprenant » une fâcheuse nouvelle. Vous savez que je ne » puis pas souffrir les dettes et que je paie mon » tailleur avant qu’il m’apporte une redingote » ou un pantalon. Eh bien! je viens d’être vic- »time de ma confiance, car mon tailleur *a fait » faillite; et la veille je lui avais prêté soixante¬ -quinze francs, qu’il est venu m’emprunter » en me disant que je sauvais son honneur. Cet » événement m’a été bien sensible, moins à » cause des soixante-quinze francs que parce » que cela m’a prouvé, ou que mon tailleur » m’a dupé ou que mes soixante-quinze francs » n’ont pu le sauver.

» Du reste voici la note exacte de mes dépen- »> ses de ce mois :

Dîners et déjeuners.

Blanchissage.

Menus plaisirs et spectacles,

Location de livres de droit.

Papier, plumes , pains à ca- » ch e ter.

Chambre garnie.

Dépenses au café.

Briquets phosphoriques.

Bonnes œuvres.

Coupe de cheveux.

» Total. 192 f. 25 c.

» Veuillez donc m’adresser un mandat de » 192 fr. 25. — C’est beaucoup; — mais, si » vous voulez, ne m’envoyez pas les 25 cent. , je » ferai des économies sur mes dîners. Adressez- » moi tout simplement un mandat de 192 fr.

» Votre bien dévoué fils,

Félix Moussard. »

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