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CHAPITRE XIV

Les examens non de conscience.

e n’est pas seulement pour mâcher des biftecks en caoutchouc, fumer de détestables cigares de la régie et danser un cancan plus ou moins perfectionné que l’homme a été jeté sur cette boule que l’on est convenu d’appeler la terre , et que les poètes s’obstinent à nommer une vallée de misère: ce qui est contraire aux plus simples notions de géologie, car ce serait plutôt une boule de misère.

L’homme, dans quelque position que le sort

l’ait placé , est appelé à faire quelque chose.

— Les tailleurs font des culottes , les pharmaciens font des pâtes plus ou moins pectorales , les boulangers font des petits gâteaux , les gérants des sociétés en commandite font leurs actionnaires, et les notaires font banqueroute.

Bref, personne ici-bas ne reste totalement oisif ; chacun se rend plus ou moins utile à la société, et il arrive une époque de l’année où l’étudiant fait un retour sur lui-même et se dit :

— Diable ! c’est dans six semaines mon examen, il faut que je pioche , ou sans cela je suis enfoncé !

C’est ce qui explique pourquoi , après avoir flâné tout l’hiver et une bonne partie du printemps, il se décide à secouer la poussière qui ternit les nobles couleurs de la tranche de son Code civil.

On a beaucoup célébré, en vers et en prose, le courage de Décius qui se précipita dans un gouffre, et de plusieurs autres guerriers andons ou modernes qui se sont précipités dans des dangers plus ou moins grands ; — mais le courage de l’étudiant qui se décide un beau matin à se jeter à corps perdu dans le Code civil n’est pas moins admirable, et surtout pas

moins admiré de tous ses contemporains du même âge et du même quartier. — Le fâcheux de la chose , c’est qu’il s’y précipite souvent les i yeux fermés : ce qui nuit un peu à l’étude de ce même Code civil.

Une fois qu’il s’est décidé à préparer son i examen , l’étudiant ne quitte plus le volume qu’il s’agit d’apprendre par cœur; car, dans notre siècle , si fécond en spécialités 9 on ne j pouvait manquer de voir publier une foule d’ouvrages spéciaux pour chacun des examens de messieurs les étudiants. — Ces petits manuels sont écrits par demandes et par réponses , à l’instar de tous les bons catéchismes , et les têtes assez heureuses pour être douées de la bosse de la mémoire apprennent facilement un examen en une quinzaine de jours; — puis, comme pour oublier tout cela il ne faut que huit jours, vous voyez que dans le court espace de trois semaines on a reçu son brevet de bachelier ou de licencié , et la tête n’est pas plus lourde qu’auparavant.

Quelques industriels du quartier latin avaient poussé jadis encore plus loin la spécialité de l’examen en faveur des étudiants qui n’avaient pas la bosse de la mémoire, et qui par cotisé-

quent ne pouvaient se fourrer dans la tête les petits manuels en question. — Moyennant un prix convenable , l’étudiant dans l’embarras faisait passer son examen par un de ces savants spéciaux. — Les doyens des facultés, ayant reconnu quelques inconvénients à ce genre d’étude , ont pris des mesures non moins spéciales qui rendent le retour de ces supercheries à peu près impossible.

On a établi dans tous les cabinets littéraires du pays latin des salles d'étude à l’usage de messieurs les étudiants qui n’aiment pas à travailler dans la solitude ; — mais les jeunes gens qui adoptent ce genre d’étude restent d’ordinaire six mois pour préparer un examen , attendu que comme dans ces salons on trouve les journaux tout à côté des volumes de Code civil ou de droit romain , la moitié des travailleurs ont bien leur volume ouvert devant eux , mais ce volume est presque toujours couvert par le Charivari ou le National.

Quant aux étudiants qui se décident à travailler réellement , ils sont distraits à chaque instant par les bâillements de leurs voisins; — et rien n’étant contagieux comme ce genre d’exercice de la mâchoire , — quand un lec-

teur bâille tous les autres se metten t aussi forcément à bâiller. — Or, cette manière d’étudier le Code civil n’est profitable qu’aux muscles des bras et de la poitrine.

Les examens ont cela de bon qu’ils forcent I les étudiants h faire au moins connaissance avec le visage de leur professeur le jour où ils vont , d’après le règlement , lui demander un I certificat d’assiduité. — Au moins ça 11e i’ex-

pose plus à commettre de méprise sur le physique de ces messieurs, et, quand on parle dans la société de M. Duranton, par exemple, à ne plus dire : — M , Duranton! Ah! oui , je connais , un grand maigre!

Après cela, il est même très-bon qu’avant d’aller faire sa visite à son professeur, pour lui demander cedit certificat d’assiduité à son cours , il se soit rendu à son cours au moins une fois pour jeter un coup d’œil sur la face et sur le profil de ce même professeur ; — sans quoi l’imprudent jeune homme s’expose à renouveler la scène suivante quand il va frapper à sa porte.

— Toc , toc !

On vient ouvrir.

— Monsieur Bravard!

— C’est ici , monsieur.

— Je désirerais lui parler, monsieur.

— C’est moi , monsieur, qu’y a-t-il pour votre service?

-—Ah! vous êtes monsieur Bravard, professeur du Code de commerce? — Je venais vous demander un certificat d’assiduité à votre cours.

Or, vous conviendrez qu’il est difficile à un

professeur de certifier qu’un étudiant est venu régulièrement à son cours pendant six mois ou même un an , quand cet étudiant ne connaît pas le visage de ce professeur ; — à moins d’admettre qu’il a la vue excessivement basse, et qu’il ne sache pas qu’on a inventé les lunettes pour remédier à ce genre d’infirmité.

Tous les étudiants ne s’exposent pas à la mésaventure ci-dessus , — mais presque invariablement ce dialogue s’établit entre le jeune homme et le professeur.

— Vous désirez un certificat d’assiduité ; mais , monsieur, je ne crois pas vous avoir vu très-souvent à mon cours.

— Ah, pardon, monsieur! je n’ai pas manqué une seule fois depuis l’ouverture.

— C’est étonnant ! où donc vous placez-vous?

— Derrière la première colonne à droite , c’est ma place invariable; je suis toujours derrière la première colonne à droite en entrant : c’est ce qui explique pourquoi vous ne m’apercevez pas très- bien.

Cette bienheureuse colonne de la salle de l’École de droit partage avec les buissons du théâtre de l’Ambigu le privilège de pouvoir

cacher une armée tout entière, comme dans les mélodrames de M. Guilbert de Pixérécourt.

Quand arrive le terrible jour de l’examen , l’étudiant , meme le plus Balochard , a une mine beaucoup moins joyeuse que lorsqu’il se rend à la Chaumière ; — le cœur palpite trèsfort lorsqu’on endosse la robe noire de rigueur. Et l’huissier, tout en vous aidant à passer la manche , ne vous rassure que tout juste en vous apprenant que les examinateurs sont très-difficiles , qu’ils ont déjà refusé dix-sept élèves depuis le matin !

Alors on commence à trouver qu’on a peutêtre eu tort de tant se hâter de donner ses soixante ou même ses quatre-vingt-dix francs à titre de consignation ; ces fonds semblent bien aventurés , — et , à l’instar de Lepeintre jeune dans les Cabinets particuliers , le néophyte revêtu de la fatale robe , qui lui donne un air encore beaucoup plus pâle , se répète plusieurs fois à lui-même : — Je voudrais bien m9 en aller!

Mais, hélas! il n’est plus temps, la porte s’est ouverte , et la nouvelle fournée des quatre postulants s’avance devant ses juges d’un pas plus ou moins solennel et à l’instar des Matas-

| sûr de ses demandes et de ses réponses sur [ le Code civil , lui qui se croyait fort comme un !f Turc sur le droit romain , s’aperçoit bien vite que son instruction n’est pas encore parfaite ;

— et au lieu de définir exactement un contrat de vente ou de louage , l’apprenti jurisconsulte balbutie , pâlit et sue à grosses gouttes, — ce qui ne définit rien du tout.

Aussi, au bout d’une heure, lorsque l’étudiant sort de sa robe , son affaire est dans le sac : — et le secrétaire de la Faculté , entr’ouvrant la porte de la salle d’examen , vient lui annoncer que le résultat du scrutin donne trois rouges et deu v noires ! — Refusé ! — Il faut se représenter de nouveau dans un mois, et consigner soixante ou quatre-vingt-dix nouveaux francs !

Il est vrai qu’en guise de consolation on reçoit les sardoniques compliments de condoléance de ses amis , et qu’on donne à l’huissier cent sous de location pour cette robe de malheur.

Après cela , il est rare qu’après avoir été refusé trois ou quatre fois un étudiant ne finisse pas par être reçu ; et alors il célèbre sa victoire par un festin joyeux , plus connu dans la société du quartier latin sous le nom de culotte 9 et, en reprenant le soir le chemin de son domicile, le nouveau bachelier ou licencie chante , en compagnie de ses amis , la Marseillaise

ou toute autre romance plus ou moins anacréontique. Cela trouble bien le repos des vieux naturels de la rue des Francs-Bourgeois-Saint- Michel; et si on leur demandait d’abord la permission d’exécuter ce concert, il est probable qu’ils la refuseraient : — c’est ce qui fait qu’on s’en prive parfaitement.

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