‹ Physiologie de l'étudiantChapitre 8 sur 18 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

®e ta vertu, du roi David, du cancan et de la garde municipale.

ouillez tous les auteurs les plus anciens , — consultez tous vos amis les plus savants , — lisez le récit de la mort de Caton, — interrogez votre portier sur toutes les jeunes locataires de votre maison , et vous arriverez immanquablement à déclarer

avec tous ces personnages ci-dessus : — que la vertu n’est qu’un nom !

Ne poussez pas d’exclamation, lecteur ! — Ne rougissez pas, monsieur ! — -Ne m’appelez pas polisson, mademoiselle ! — Je ne suis pas aussi immoral que j’en ai l’air au premier abord; et en vous disant que la vertu n’est qu’un nom, j je ne prétends nullement induire rien de fâj cheux sur l’honneur d’un' chacun ou d’une cha- | cune : je veux seulement dire que tout est de convention sur la terre, et que ce qui est déi claré très-vertueux dans certains temps et sous certains degrés de latitude et de longitude, et disons même plus, à certaines heures, est, au contraire regardé comme chose immorale trois cents ans plus tard, et vingt-cinq degrés — ou vingt-cinq minutes plus loin.

Certains peuples sauvages offrent gratis leurs femmes aux voyageurs. — Les aubergistes français, dits civilisés, se contentent de leur offrir de très- mauvais matelas qu’ils font payer hori riblement cher.

j De midi à six heures du soir, les Parisiennes portent des robes montantes comme des religieuses et rougiraient jusqu’au blanc et au noir des yeux si on découvrait seulement leur cou ;

— et de huit heures du soir à minuit, elles se j rendent à des bals ornées de robes décolletées î jusqu’au creux de l’épigastre.

Chez les Spartiates, peuple moral entre tous les autres peuples de la Grèce, deux ou trois fois par an on faisait danser toutes les plus jolies personnes de la ville, sans le moindre costume, devant tous les jeunes gens très- vertueux de la même ville ; — et pendant le reste de l’année oî) les entourait de voiles fort épais.

Bref, nous n’en finirions pas si nous voulions énumérer tous les caprices de ce qu’on est convenu de nommer la vertu ; et nous arrivons promptement à cette conclusion : c’est que la danse folâtre si désavantageusement connue dans la société sous le nom de cancan et autres synonymes sera peut-être la seule danse enseignée dans tous les pensionnats de Paris d’ici à cinquante ans; et les personnes qui se permettraient le menuet seront sans doute mises à la porte des bals publics ou privés, ; comme dansant un pas attentatoire aux bonnes mœurs et à la vertu de l’époque.

La danse nationale actuelle du pays latin est le cancan. Nous ne nous sentons pas la force de blâmer le pays latin ; car, après tout, le

cancan est une danse fort amusante, et l’étudiant n’a peut-être d’autre tort que d’être en avant de cinquante ans sur les idées de son siècle.

Le roi David dansait devant l’arche pour divertir le peuple hébreu. Or, d’après les auteurs les mieux renseignés sur la matière, le roi David dansait un pas très-folâtre ; ce que nous croyons 1 sans peine , car sans cela il aurait manqué son but et n’aurait nullement diverti ce bon peuple hébreu. Or, toujours d’après ces mêmes auteurs les mieux renseignés, nous apprenons que la danse du roi David était vive, amusante, et accompagnée de beaucoup de gestes : c’est la définition exacte du cancan de l’ étudiant.

Après tout, ce qui prouve bien encore que tout est de convention ici-bas, c’est qu’un cancan, un joli cancan restant dans de certaines limites, est tout aussi gracieux que le fandango ou le boléro; de plus, il est beaucoup moins immoral que ces danses , qui pourtant ont été naturalisées jusqu’en plein Opéra, avec sub- ! vention de sept cent mille francs.

La Grande-Chaumière du boulevard Mont- Parnasse est le conservatoire classique du genre.

' C’est là que les Yestris de l’École de droit dé-

ploient leurs grâces avec les Elssler des magasins de modes, et de nombreux élèves de droit et de cancan de première année suivent d’un œil enthousiaste le couple qui s’est acquis la plus brillante réputation dans cette spécialité.

Il est bien certain que le cancan français est une danse beaucoup moins. . . décolletée que le fandango, le boléro et la cachucha, qui cependant ont l’honneur d’être tolérés, et même d’être admirés sur tous les théâtres les plus royaux d’Espagne et de France.

Le fandango, ayant un jour été traduit devant l’espèce de folice correctionnelle du pays, n’eut pas de peine à gagner son procès ; et vous savez que les juges furent transportés, ravis par ce pas gracieux, qu’ils firent danser, en plein tribunal, par un couple charmant.

Si, en France, le cancan se tire quelquefois moins heureusement de ses citations devant la sixième chambre, cela tient absolument à ce que la plupart du temps cette danse est reproduite à l’audience par un garde municipal, qui veut donner au président une idée du pas qui a motivé l’arrestation du jeune prévenu.

C’est déplorable ! — Car le garde municipal manque totalement de grâce et de moelleux dans ce genre d’exercice.

Ce qu’il y a de fâcheux, c’est que le président s’imagine avoir une idée du cancan, et condamne l’étudiant, qui se trouve doublement humilié, — d’abord d’être condamné, — et en-

suite de ce qu’ou lui attribue une danse aussi grotesque, aussi peu chicandarde que celle de ce garde municipal, qui n’a pas les premiers éléments de l’art !

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