‹ Physiologie de l'homme mariéChapitre 10 sur 16 · L’HOMME MARIE TATILLON · texte numérisé non relu

L’HOMME MARIE TATILLON

N naît tnlillon comme on naît homme de génie , mécanicien , musicien , poêle , ou rôtisseur.

L'homme qui est tatillon étant garçon, le sera encore plus étant marié. C’est aux femmes à prendre des informations.

! II est bien fâcheux que l’homme tatillon ne fouisse pas se voir, s’examiner dans son ménage; il est probable que cela le guérirait de manie.

Certainement on peut être tatillon et fort estimable du reste; un mari tatillon peut adorer sa femme et ses enfants, faire honneur à se?» affaires, monter sa garde exactement, et s’acquitter enfin de tous les devoirs que la société impose.

Mais dans son ménage , il n’en sera pas moins un être insupportable, tracassier et ennuyeux.

Dès le matin , l’homme marié tatillon trouve moyen d’exercer son humeur, même avant de sortir de son lit :

«Ma femme, mon mouchoir... passe-moi mon mouchoir... Il doit être sur la chaise contre le lit , près de toi. »

Madame, encore à moitié endormie, allonge le bras et donne un mouchoir à son mari. Celui-ci va pour se moucher, mais il s’arrête, examine le mouchoir, et s’écrie :

« Ce n’est pas à moi, cela... Mes mouchoirs n’ont pas de bordure de couleur... C’est à toi.

— C’est possible, mon ami. — Oui..., oui

c’est à toi... C’est-à-dire, tes mouchoirs ont une bordure bleue, celle-ci est brune... Qu’estce que cela veut dire? — Ça veut dire que j’en ai aussi dont la bordure est brune apparemment. — Ah ! tu en as comme cela!... Depuis]

quand donc? — Depuis que jé les ai achetés, sans doute. — Quand donc les as-tu achetés?

— Mon Dieu ! je ne me rappelle plus au juste l’époque. — C’est singulier..., lu ne m’as pas

I dit que lu avais acheté d’autres mouchoirs!

— Je n’ai pas cru que ce fut une chose assez importante pour qu'il fût nécessaire de t’en faire part. Est-ce que je ne pourrai plus acheter la moindre chose sans té demander la permission? — Je ne dis pas cela... Mais..., enlin , tu vois bien que j’avais raison d’être étonné en voyant un mouchoir avec des bordures brunes. »

Monsieur sort du lit; il cherche ses pantoufles; il ne les trouve pas sur-le-chanip, il s’impatiente, il appelle sa domestique.

La bonne arrive. Elle voit son maître dans un négligé très-décolleté; mais les bonnes sont habituées à cela , et il est probable que ce n’est pas dangereux pour leur vertu.

« Jeannette , où sont mes pantoulles? Voilà une heure que je les cherche. »

La bonne montre à Monsieur les pantoufles placées contre le lit, derrière une table de nuit.

« Les voilà , Monsieur.

— Ah ! les voilà... Mais pourquoi les avez-vous

placées là? Est ce que c’estleur place habituelle?

— Dame! Monsieur, -j’ai cru bien faire en les mettant sous le lit.

— Est-ce que c’est là que je les dépose ordinairement le malin? C’est sous ce fauteuil, contre la cheminée. Il ne faut jamais rien changer de place. Une autrefois, faites-v attention. »

St <3

On s'habille; le déjeuner est servi. Madame prend son calé, en lisant le journal; Monsieur

lait des rôties devant le feu. Mais bientôt il pousse le genou de sa femme, en lui disant :

« Est-ce que tu as remis une bûche au feu , hier au soir, après que je suis sorti?

— Une bûche, mon ami? Comment? Qu’estce que tu dis?

— Il me semble que je ne le parle pas lié -

breu cependant ! Quand jesuis sorti hier au soir, à neuf heures, il y avait encore deux bûches au feu. une grosse et une petite; c’était bien suffisant pour achever la soirée. Après cela, je ne t’empêche pas de faire un grand feu si lu as froid, mais c’est pour me rendre compte; car ce matin je trouve bien encore la bûche du fond, mais voilà trois tisons devant. Pourquoi trois tisons , hein ! si tu n’a pas fait remettre une autre bûche?

— Ah! mon ami, que tu m’ennuies avec tes lisons! On a mis du bois, on n’en a pas mis, est-ce que je prends note de cela? Je suis en train de lire un feuilleton qui m’intéresse, et il faut qiie tu m’interrompes pour un morceau de bois!»

Monsieur se tait; il se contente de siffler un petit air entre ses dents, ce qu’il fait quand il n’est pas content de ce qu’on lut a répondu. Il continue de déjeûner, mais bientôt il murmure :

« Ce lait-là n’est pas bon; il n’y a jamais de crème dessus, et encore la laitière en donne moins qu’autrefois. Il me semble qu’on pourrait avoir un pot qui ne servirait qu’à aller chercher le lait-; alors on verrait bien si la laitière donne juste la même mesure. Dis donc , Eulalie, a-t-on un pot pour cela?»

Euialie ne répond pas; elle continue de lire.

« Dis donc, est-ce que lu ne trouves pas que j’ai raison? En ayant toujours le même pot, on verrait bien si on a son compte , hein ! »

Madame répond avec colère, mais sans cesser de lire : «Oui! oui ! oui ! on aura un pot... on aura dix pots, si tu veux , et laisse-moi tranquille!

— Je ne te dis pas dix ! je te dis un ! Ce n’est pas cher ! On vendmaintenantde fort jolies tasses et des pots au lait en terre de couleur, avec des reliefs. J’eu ai marchandé; ça vaut douze sous. Je le dirai où tu en trouveras. Ah ! par exemple, voilà du beurre qui n’est pas excellent! Combien paies-tu ce beurre-là , ma chère amie?

— Je n’en sais rien.

— Comment, lu n’eu sais rien?

— C’est la bonne qui l’achète.

— Mais je présume que tu comptes avec la bonne?

— Eh ! sans doute ! Ah ! c’est trente-six sous , je m’en souviens.

— Tu n’en es pas sure. Jeannette! Jeannette!»

La domestique arrive en mangeant un morceau sur le pouce.

« Combien ce beurre-là, Jeannette?

— Trente-six sous, Monsieur.

— La livre?

-—Dame! ce n’est pas le quarteron, à coup sûr.

— ■ Je pense bien que ce n’est pas le quarteron ; mais cela pourrait être le kilo.

— Qu’est-ce que c’est que ça, le pilo?

— Je vous ai dit kilo; c’est la nouvelle mesure; vous devriez savoir compter par kilos. Enlin, votre beurre est trop cher pour ce qu'il vaut. J’en ai mangé avant-hier en déjeunant chez un de mes amis; il ne le paie que trente deux sous, et il est meilleur que celui-ci.

— Monsieur a donc demandé le prix à son ami ?

— Pourquoi pas? »

Jeannette va s’éloigner; Monsieur l’arrête.

« Qu’est-ce que vous mangez pour votre déjeuner, Jeannette?

— C’est du restant de gigot, Monsieur.

— Ah!... Est-ce qu’il ne restait pas encore du bœuf d’avant-hier?

— Ah ben! par exemple, il y a longtemps qu’il est fini ! »

La bonne s’éloigne , tandis que Monsieur murmure : « Il me semble bien qu’il devait encore rester du bœuf. »

Quand vient le moment où l’on fait l’appartement, Monsieur se trouve sans cesse devant le balai delà domestique ; il vient voir si elle ne

laisse pas de poussière dans quelque coin, si elle a bien essuyé chaque meuble. La servante, que cela impatiente, a l'habitude de pousser ses ordures dans les jambes de son bourgeois.

Si Monsieur sort avec Madame , il examine toutes les parties de la toilette de sa femme.

« Tu vas mettre cette robe-là?

— Oui, mon ami.

— Elle ne va pas bien de la taille... Ah ! lu prends ton chapeau lilas?

— Sans doule. Est-ce qu'il n’est pas joli?

— Si fait, il est joli... , mais je n’aime pas le bouquet qui est dessus... Tiens! tu as ôté la dentelle de ton châle ! pourquoi donc ?

— Parce qu’elle était trop belle pour le châle, qui maintenant est un peu passé.

— Je t’assure qu’il était beaucoup mieux avec de la dentelle. »

Grâce aux observations de son mari , Madame recommence sa toilette et finit quelquefois par ne plus vouloir sortir, parce qu’elle a pris de l’humeur.

Madameadit àMonsieurqu’elle voulait s’acheter deux ou trois robes d’été. Monsieur n’a rien répondu; mais le lendemain , il rentre en rapportant trois pièces d’étoffes pour robes , qu’il vient d’acheter pour sa femme. 11 les lui donne en lui disant : « Hein ! j’espère que je suis galant.»

Madame feint d’avoir l’air content pour ne point désobliger son mari; mais les robes qu’il a achetées ne sont pas de son goût ; elle n’en aime ni le dessin ni la couleur; elle voudrait déjà qu’elles fussent usées, pour en avoir d’autres. Si elle avait acheté ses robes elle-même, elle les aurait choisies plus jolies , et les aurait sans doute payées moins cher.

Quelque temps avaut le moment- du dîner, notre homme marié tatillon ne manque pas d’aller lureter dans la cuisine ; il découvre lesmarmites, les casserolles; il goûte aux ragoûts; il appelle la cuisinière: «Qu’est- ce que c’est que ça?

— Une fricassée de poulet. Monsieur. •

— Est-ce que vous avez mis des champignons dedans ?

— Certainement, Monsieur,

— C’est singulier, je n’en trouve pas... Ah ! si, j'en aperçois... Avons-nous de la soupe grasse aujourd’hui?

— Oui, Monsieur, puisque voilà le pot-au-feu.

— A h ! c’est juste... Mais vous niellez trop de légumes dans votre pot, cela nuit au bouillon. Combien mettez- vous de carottes dans votre marmite?

— Ah! ma foi, Monsieur, est-ce que je me rappelle le compte ? Je mets ce qu’on me donne!... Est-ce qu’il faut compter les carottes à présent?

— Ça vaudrait mieux... Je gage qu'il y en a au moins six. »

Et Monsieur découvre la marmite, regarde dedans, et cherche à compter les légumes ; et la cuisinière, qui enrage de voir sans cesse son maître dans la cuisine , a bien envie de lui attacher un torchon à son habit.

Pendant le dîner, Monsieur a observé que sa domestique avait le nez rouge, que sa femme n’avait attaché sa serviette qu’avec une épingle au lieu de deux, et que son chat avait un gros ventre.

Le soir, s’il vient du monde, Monsieur gronde la bonne si une personne de la société n’a pas essuyé ses pieds au paillasson ; il va regarder ce qu’on met de sucre dans les verres d’eau ; c’est lui qui reçoit le chapeau et le châle d’une dame, qui va le mettre quelque part, en disant ;

« Soyez tranquille ; j’ai mis lout cela en sûreté. Quand vous partirez , vous me le demanderez , à moi! »

El quand la dame redemande son châle , on s’aperçoit que le chat s’est oublié dessus, parce que Monsieur, qui veut tout faire mieux qu’un autre, a porté le châle dans une pièce où personne ne va, excepté le chat.

El quand on est pour se coucher, Monsieur court (fans toutes les chambres faire sa revue , voir si tout est en ordre. Il se relève deux ou trois fois pour s’assurer si la bonne a éteint sa chandelle , puis pour voir si les portes sont bien fermées..

Quand une domestique est entrée au service d'un homme marié tatillon, elle ne fait pas un long séjour chez lui. Bientôt elle lui demande son compte, et s’eu va.

Mais la femme de ce Monsieur ne peut pas faire comme la domestique.

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