‹ Physiologie de l'homme mariéChapitre 12 sur 16 · L’HOMME MARIE LIBERTIN · texte numérisé non relu

L’HOMME MARIE LIBERTIN

e ne vois pas irop pourquoi je fais une calégorieparticulièrede rhonr me marié libertin, car, à bien peu d’exceptions près, ils le sont tous...

plus ou moins.

On se dit toujours en sikouîje. se mariant : «Oh ! main¬

tenant, c'est fini , je veux être sage...; j’ai fait assez de folies...; je connais le monde... Après

tout, .c’est toujours la même chose; aussi je suis bien résolu à m’en tenir à ma femme. » Quelques mois après, l’homme marié faille gentil, le coquet, le séducteur, quand il se

trouve avec une jolie femme; il lance des œillades, pousse1 des soupirs et risque même des déclarations..., absolument comme s’il n’était pas marié.

Par exemple, ceux qui sont prudents s’abstiennent d’écrire des billets doux, ou s’ils sont obligés d’employer le style épistolaire, ils dé-

guisenl leur écriture, ne signent pas, ou signent un nom imaginaire , un nom de convention. Yerba volant , scripta mancnt.

Presque tous ces messieurs prennent un joli petit nom que leur femme ne leur a jamais connu , et dans les cercles où ils vont en garçon, dans les parties lines, chez les grisetles et les femmes entretenues , Monsieur Dupont s’appellera Arthur , M. Benoit se nommera Charles , Monsieur Durand se fera appeler Isidore , et ainsi de suite.

Le portier a toujours le mot, ces Messieurs

ne manquent pas de lui dire : « S’il vient des

lettres pour M. Isidore, vous me les remettrez, mais quand je serai seul , jamais devant ma femme. »

Les hommes mariés savent aussi s’aider, sc servir entre eux dans leurs petites intrigues galantes. Ainsi, Monsieur a un rendez-vous pour le lendemain avec une jeune personne sensible avec laquelle il veut faire un petit dîner extra ou inlra muros , en cabinet particulier.

Il va trouver un de ses amis, marié comme lui , et dont le cœur s’enflamme aussi facilement que le sien. Il le prend à part et lui dit :

« Demain je dîne avec toi...

— Comment, demain...? tiens, je ne savais pas...

— Ecoute-moi donc : demain il est censé que je dîne avec l^i chez le traiteur...; un pari, une partie arrangée..., lu comprends... J’ai dit cela à ma femme , parce que demain je ne veux pas rentrer dîner : y es-tu?

— Ah! très-bien! cela se trouve parfaitement, demain je dîne justement en ville. — Si tu avais le temps de passer chez moi un moment, lu me parlerais de notre dîner devant ma femme, et cela aurait l’air tout naturel. — Très-volontiers, j’irai tantôt chez toi. — Merci,

mon ami, à charge de revanche, eiHends-lu? — Parbleu ! j’y compte bien. »

El dans la journée l’ami va voir noire homme à bonnes fortunes, et ne manque pas de lui dire, quand sa femme est présente :

« Ah çà, à demain , nous dînons ensemble : j’espère que lu ne l’as pas oublié. — Oui , oui , à cinq heures , à la Rotonde , je crois? — A cinq heures, mais bien précises..., heure militaire... Madame, je vous demande pardon de vous enlever votre mari demain; rr\ais c’est lin dîner d’hommes, arrangé depuis longtemps. Dir reste, vous pouvez être tranquille, nous serons bien sages. »

Et Madame a la bonté de répondre : « Je suis toujours tranquille quand je sais mon mari avec vous. »

L’homme marié libertin est ordinairement peu de parole avec sa femme : il la contrarie rarement, il lui promet tout ce qu’elle veut...; elle désire aller au concert, au bois de Boulogne, voir une pièce en vogue, passer une journée à la campagne, il lui répond toujours :

« Oui, nous irons, je te mènerai là..., je te le promets. »

Et les promesses se renouvellent sans cesse et ne se réalisent jamais. Quelquefois Madame s'impatiente et dit :

« Voilà un siècle que vous me promettez de me mener à la campagne. 11 fait un temps superbe , pourquoi n’irions-nous pas aujourd’hui?

— Aujourd’hui, je ne peux pas, j’ai affaire... deux hommes de loi à voir... — Eh bien, demain?... — Ah, oui... Oh! mais non, je n’y pensais plus, c’est impossible : demain je vais à une assemblée de créanciers, il faut absolument que je m’y trouve. — Après-demain, alors? »

Forcé dans ses derniers retranchements , Monsieur répond :

« Après-demain, c’est convenu. — Je m’habillerai de bonne heure. Nous partirons à midi, n’esl-ce pas? — A midi, oui, ma chère amie.»

Le jour fixé, Madame s’est hâtée de faire sa toilette ; elle.est prêle un peu avant midi, elle demande à la bonne où est son mari.

« Monsieur est sorti avant onze heures , mais il a dit qu’il ne serait pas longtemps dehors. »

Madame attend. Une heure s’écoule; Madame se met à chaque instant à la fenêtre dans l’espoir de voir arriver son mari.... Une autre

heure s’écoule..., puis une autre encore... Madame n’a plus d’espérance...; elle ôte tristement son chapeau , et sa robe , et son châle.

Enfin, sur les quatre heures, Monsieur arrive, tout essoufflé , tout en sueur, et les traits extrêmement fatigués.

«Comment! lu n’es pas prêle? dit-il à sa femme.

— Prête!... je l’étais à midi..., je l’étais encore il y a une heure; mais ne vous voyant pas venir, je me suis déshabillée.

— Si j’avais su , alors , je ne me serais pas tant dépêché!..*.

— Ah! vous vous êtes dépêché!.. . et vous arrivez à quatre heures quand nous devions partira midi !...

— Ce n’est pas ma faute si j’ai rencontré des personnes qui m’ont retenu.

— Vous en rencontrez toujours de ces personnes-là. Il valait mieux me dire que vous ne vouliez pas sortir avec moi, c’eut été plus franc, et je n’aurais pas eu la peine de m'habiller et de vous attendre.

— Ah ! tu vas quereller., crier, gronder!... alors je m'en vais....» El Monsieur prend son chapeau, et disparaît... Voilà comment se terminent la plupart des parties projetées avec l’homme marié libertin.

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Quelquefois pourtantMonsieur n’a pu esquiver la sortie avec sa femme; celle-ci s’est bien parée, elle tient le bras de son mari , elle en est toute fière; la chose est assez rare, en effet, pour avoir du prix. Mais à peine le couple a-t-il fait un petit bout de chemin , que Monsieur , paraissant frappé d’une idée subite, s’arrête en s’écriant :

«Ali, mon Dieu!... et cet avoué qui m’attend !... il faut au moins que j’aille le prévenir. . . C’est à deux pas d’ici... Tiens,, ma chère amie, va toujours devant, tu tourneras à gauche sur le boulevard, et lu garderas le même côté... Je te rejoins tout de suite. »

Et, avant que Madame ait eu le temps de répondre, son mari a disparu et l’a laissée seule au milieu de la rue. Elle se décide à aller toujours, en marchant doucement; elle prend bien le chemin que son mari lui a indiqué, elle garde la gauche des boulevards; elle se promène ainsi pendant plusieurs heures, ne revoit pas son mari , et est obligée de rentrer seule chez elle.

Et, le soir, Monsieur lui dit en rentrant :

« Je ne conçois pas cela! je l’ai cherchée partout! j’ai parcouru dix fois les boulevards, et je ne t’ai pas retrouvée. »

Quand l’homme marié fait la cour à une dame qui est libre, celle-ci lui dit assez ordinairement :

«Mais... si votre femme savait que vous en courtisez d’autres! » Et notre mari ne manque j amais de répondre :

«Oh mon Dieu!... est-ce que ma femme

s'occupe de cela?... D’abord, elle est d’une mauvaise santé..., presque toujours malade...; alors vous concevez... Pourvu qu’elle ait tout ce qu’il lui faut chez elle .., qu’elle puisse se faire des tisanes..., surveiller sa cuisine et gronder sa bonne, elle est heureuse. »

Mais ce que disent ces Messieurs n’empêche pas ces Dames de se porter fort bien , et de penser à toute autre chose qu’à des tisanes et à leur cuisine.

En vérité, en voyant tous les tracas , tous les Irais d’imagination, toutes les craintes, toutes les courses, toutes les fatigues qui accompagnent le métier de mari à bonnes fortunes, on se demande si ces Messieurs-là ne seraient pas plus heureux en aimant leur femme.

Ne trouvez-vous pas qu’ils ressemblent à. ces particuliers rebelles à la loi de la garde nationale, qui, pour échapper au billet du sergentmajor et aux gendarmes qui poursuivent les réfractaires, passent leur temps à déménager, à changer .de nom , de quartier, à se cacher, à se sauver..., et qui se donneraient beaucoup moins de peine en montant tranquillement leur garde?

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