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LA FUITE DE NAPOLEON

A dater du 8 novembre, quand les gelées commencèrent, la retraite des Français prit subitement un caractère plus tragique : on vît d'un côté des hommes qui gelaient en route, d'autres qui, en voulant dégourdir aux feux des bivouacs leurs membres raidis se grillaient à mort; et de l'autre côté, l'empereur avec sa suite de rois et de ducs qui fuyaient en voitures, dans leurs pelis-

ses, emportant les trésors qu'ils avaient pillés. Mais en réalité rien ne pouvait hâter ou ralentir le procès de la fuite ou de la décomposition de l'armée française après sa sortie de Moscou.

Depuis la capitale jusqu'à Wiasma, sans compter la garde, qui durant toute la campagne n'a cessé de piller, sur 73 mille hommes qui composaient l'armée française, il n'en est resté que 36 mille ; de ce nombre cinq mille seulement sont tombés sur le champ de bataille.

Voici le premier terme de cette progression qui détermine avec une précision mathématique les termes suivants.

L'armée française s'est détruite et s'est fondue en route dans la même proportion de Moscou à Wiasma, de Wiasma à Smolensk, de Smolensk à Bérézina, et de Bérézina à Wilna, indéperi-

damment du froid plus ou moins intense,des poursuites de l'ennemi qui lui barrait le chemin et de toute autre circonstance.

Après Wiasma les troupes françaises se sont tassées en une seule masse et ont marché ainsi jusqu'à la fin.

Bien qu'on sache combien les rapports faits par les chefs d'armée sur la situation des troupes sont éloignés de la vérité, on ne lira pas sans intérêt ce que Berthier écrivit alors à l'Empereur.

« Je crois devoir faire connaître à

Votre Majesté l'état de ses troupes dans

les différents corps d'armée que j'ai été

à même d'observer depuis deux outrois

jours dans différents passages. Elles

sont presque débandées. Le nombre,

des soldats qui suivent les drapeaux est

en proportion du quart, tout au plus,

dans presque tous les régiments, les

autres marchent isolément dans différentes directions et pour leur compte dans l'espérance de trouver des subsistances et pour se débarrasser de la discipline. En général ils regardent Smolensk comme le point où ils doivent se refaire. Ces derniers jours on a remarqué que beaucoup de soldats jettent leurs cartouches et leurs armes. Dans cet état de choses, l'intérêt du service de Votre Majesté exige, quelles que soient ses vues ultérieures, qu'on rallie l'armée à Smolensk en commençant à ladébarrasserdes non-combattants, tels que, hommes démontés, et des bagages inutiles, et du matériel de l'artillerie qui n'est plus en proportion avec les forces actuelles. En outre, les jours de repos, des subsistancessontnécessaires aux soldats qui sont exténués par la faim et la fatigue ; beaucoup sont morts

ces derniers jours sur la route et dans les bivacS". Cet état de choses va toujours en augmentant et donne lieu de craindre qne si Ton n'y apporte un prompt remède, on ne soit plus maître des troupes dans un combat. Le 9 novembre, à 30 verstes de Smolensk. »

Les Français après être entrés précipitamment dans Smolensk, qui leur apparaissait comme la terre promise, s'entretuaientpour s'emparer des vivres, pillaient leurs propres magasins, et quand tout fut saccagé, ils coururent plus loin.

Tous se sauvèrent sans savoir où ni pourquoi; le génie de Napoléon le savait encore moins que les autres, car lui seul se sauvait sans avoir reçu de qui que ce soit l'ordre de fuir.

Au milieu de la déroute, lui et les siens conservent leurs anciennes habi-

tudes : ils écrivent des ordres, des rapports, ils se donnent mutuellement des titres : sire^ mon cousin, prince d'Eckmuhl, roi de Naples, etc..., etc.. Mais ces ordres n'existent que sur le papier, personne ne les exécutera, parce qu'ils ne sont plus exécutables. Napoléon et sa famille peuvent continuer à s'appeler entre eux -.majesté, altesse et cousin; ils n'en sentent pas moins qu'ils sont des misérables qui ont fait beaucoup de mal et que l'expiation a commencé pour eux. Et tout en se donnant l'air de penser à l'armée, ils ne songent qa'à leur propre peau, faisant chacun tous ses efforts pour sauver sa propre petite personne...

La conduite des troupes russes et françaises pendant la retraite de la grande armée depuis Moscou jusqu'au

Niémen, rappelle le jeu de colin-maillard : deux joueurs ont les yeux bandés, l'un d'eux^ muni d'une clochette, sonne de temps en temps pour rappeler l'attention de celui qui est chargé de l'attraper. Au commencement, celui qu'on doit prendre sonne sans craindre son adversaire; pourtantlorsqu'il se sentpoursuivi et serré de près, il cherche à éviter l'ennemi en s'esquivant sur la pointe des pieds, mais souvent au moment où il espère se sauver, il marche droit à la rencontre de son adversaire.

Au commencement de la campagne, les troupes de Napoléon, sur la route de Kalouga, dans la première période du mouvement rétrograde, donnent encore signe de vie, mais une fois sur la route de Smolensk, elles courent en serrant dans leurs mains le long battant de la clochette et se sauvent h toutes jambes.

et en croyant éviter les troupes russes elles vont droit à leur rencontre.

La course effrénée des Français et des Russes mit les chevaux hors d'état de continuer la route, de sorte que les reconnaissances de cavalerie devinrent impossibles, et c'est pourtant le meilleur moyen pour se renseigner sur la situation respective de l'ennemi. En outre, les nombreuses et promptes modifications de la position des deux armées faisaient que les informations arrivaient toujours trop tard.

Ces renseignements disaient un jour que l'armée de l'ennemi se trouvait la veille à tel endroit, et le lendemain quand on aurait pu entreprendre quelque chose, on apprenait que l'armée avait déjà fait deux journées de marche et avait pris une autre position,

Une armée fuyait et l'autre la suivait.

En sortant de Smolensk, les trempes françaises avaient à choisir entre plusieurs routes. Il semble que Napoléon et ses généraux, ayant fait là une halte de quatre jours, auraient pu mettre ce temps à profit pour reconnaître la situation de l'ennemi et suivre une nouvelle tactique. Mais, au contraire, après ces quatre jours de répit l'armée en masse reprit sa course, ne se dirigeant ni à droite, ni à gauche, mais suivant sans réflexion l'ancienne route et la plus mauvaise, celle de Krasnoë et d'Orcha, c'est-à-dire le chemin battu.

Croyant toujours l'ennemi sur leurs talons et non pas devant eux, les Français couraient, s'étendaient et s'éparpillaient, restant souvent à une distance de vingt-quatre heures de marche les uns des autres.

En avant de toute l'armée courait

l'Empereur, et après lui venaient les rois et ensuite les ducs.

L'armée russe pensant que Napoléon irait à droite au-delà du Dnieper, ce qui était la seule voie raisonnable, prit aussi à droite et suivit la grande route dans la direction de Krasnoë.

Ici, comme dans le jeu de colin-maillard, les Français se heurtèrent h Favant-garde russe.

Ayant inopinément découvert l'ennemi, ils se troublèrent, s'arrêtèrent un instant d'étonnement et de frayeur, puis aussitôt, reprenant leur course, abandonnèrent les camarades qui restaient en arrière. Là, pendant trois jours, les tronçons isolés de l'armée française passèrent, comme par lesbnguettes, entre les troupes russes; ce fut en tête le corps du vice-roi, puis celui de Davout, enfin celui rie Ney.

Ils s'abandonnaient les uns les autres,, ils abandonnaient la moitié de leurs hommes et fuyaient, se cachant le jour, marchant la nuit avec mille détours et décrivant des demi-cercles.

Ney, qui venait le dernier, parce qu'il s'était attardé à faire sauter les murs de Smolensk, lesquels ne pouvaient plus porter ombrage à qui que ce soit, rejoignit Napoléon à Orcha avec 1 000 hommes sur les 10 000 qui lui furent confiés. Abandonnant une partie de ses soldats et ses canons, il était parvenu à se faufiler la nuit par la forêt et à traverser le Dniepr.

D'Orcha ils coururent plus loin du coté de Wilna, jouant toujours à colinmaillard avec l'ennemi qui les poursuivait.

Sur la Bérézina la confusion augmenta; un grand nombre d'hommes

furent noyés, d'autres se rendirent; mais ceux qui avaient passé la rivière couraient toujours plus loin.

Napoléon, emmitouflé dans une pelisse, passait en traîneau et^ abandonnant ses compagnons d'armes, se sauvait en toute hâte.

Parmi ses généraux, tous ceux qui le pouvaient, suivirent son exemple, ceux qui n'y parvinrent pas se rendirent ou périrent en route.

Il semblerait que cette période de la campagne de Russie pendant laquelle les chefs de l'armée française firent tout ce qu'il fallait pour exterminer leurs troupes; pendant laquelle en suivant le mouvement de cette foule d'hommes, depuis le commencement de la marche sur la roule de Kalouga jusqu'à la fuite de Napoléon, on ne voit rien de sensé

dans la conduite de l'armée, il semble que les historiens qui font dépendre l'action des masses de la volonté d'un seul homme, devraient renoncer à écrire l'histoire de cette campagne dans ce sens-là.

Il n'en est rien; des historiens sans nombre ont discuté gravement dans des montagnes de volumes les plans et les dispositionsauxquels s'arrêta Napoléon pendant cette campagne, et ils les trouvent d'une prpfondeur incommensurable, ils s'extasient devant les manœuvres qu'exécutent les troupes et devant le génie que manifestent les mesures prises par les maréchaux.

La retraite par Malo-Iaroslavetz, cette retraite inutile, par une route dévastée, que Napoléon a choisie lorsqu'il avait la facilité d'en prendre une autre, qui l'aurait amené dans les provinces

où les vivres abondaient, et pour laquelle il a négligé le chemin parallèle, que Koutousoff a suivi plus tard pour le poursuivre, — cette retraite a trouvé des partisans; ils invoquent pour la justifier des combinaisons supérieures, et ces mêmes combinaisons supérieures doivent expliquer la retraite de Smolensksur Orclia.

Mais il ne suffit pas aux historiens de Napoléon de justifier leur héros, ils vantent son héroïsme à Krasnoé où il avait eu l'intention de livrer bataille en se mettant lui-même à la tête des troupes. Ils le représentent marchant à pied devant son armée, une canne à la main et disant :

— J'ai assez fait l'empereur, il est temps de faire le général.

En dépit de ces récits fantaisistes, nous voyons qu'an lieu de se battre,il se

sauve, laissant derrière lui des tronçons d'armée en déroute et sans défense.

Ensuite les historiens se plaisent à exalter la grandeur d'âme des maréchaux,surtout celle de Ney, — grandeur (Prime qui consiste en ceci : à force de détours il parvint à traverser la forêt de nuit et à passer le Dniepr et enfin entra à Orcha sans drapeaux, sans artillerie et après avoir abandonné les neuf dixièmes de son armée.

Enfin, quand le grand Empereur luimême abandonna son armée, les historiens nous représentent cet acte comme quelque chose de grand, un trait degénie.

Cette misérable fuite que nous, simples mortels, nous appelons la dernière des vilenies, que nous apprenons à nos enfants à considérer comme l'acte le plus honteux, cette vilenie, les historiens trouvent moyen de la justifier.

Car, lorsqu'illeur devient impossible (Téteïidre davantage les fils élastiques de leurs raisonnements, quand les actes du héros sont en contradiction flagrante avec ce que l'humanité appelle bon et juste, les historiens se réfugient dans Tidée de la grandeur. La grandeur semble exclure pour eux la mesure du bien et du mal. Pour celui qui est grand rien n'est mal. Celui qu'on proclame grand est acquitté de toutes les atrocités qu'il a commises.

<( C'est grand ! » s'écrient les historiens et il n'y a plus ni bien ni mal, il n'existe que ce qui est « grand » et ce qui ne l'est pas.

Ce qui est « grand » est bon, ce qui ne l'est pas est mauvais.

« Grand » est selon eux la qualité des êtres à part qu'ils appellent des héros.

Kl Napoléon se sauvant, pour rentrer

dans ses foyers, chaudement emmitouflé dans sa pelisse, tout en lâchant ses compagnons d'armes et toute cette foule d'hommes qu'il a amenée en Russie, sent qu'il a fait quelque chose de grand, et son âme est tranquille.

« Du sublime (il se trouve sublime !) au ridicule il n'y a qu'un pas », a-t-il dit. Et tout Funivers pendant cinquante ans a répété après lui : Sublime 1 Grand ! Napoléon-le-Grand ! Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas !

Personne ne songe que reconnaître la grandeur comme mesure du bien et du mal, c'est reconnaître sa propre nullité et sa petitesse.

Pour nous, il n'y a pas de grandeur où il n'y a ni simplicité, ni bonté, ni justice.

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