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LA BÉRÉZINA

Les troupes françaises fondaient dans des proportions égales et une progression mathématique régulière.

Le passage de la Bérézina, sur lequel on a écrit tant de volumes, n'a marqué qu'un des degrés intermédiaires de l'anéantissement de l'armée française, et non un épisode décisif de la campagne.

Si l'on a tant écrit, et si l'on écrit encore sur le passage de la Bérézina, c'est

que tousles malheurs que l'armée française avait subis jusque-là en détail et d'une manière égale se sont accumulés pourfondreenunblocsurelleaumoment où ce pont s'est écroulé sous ses pieds, laissant dans la mémoire de tous les assistants le souvenir ineffaçable de ce désastre tragique.

Les Russes de leur côté ont consacré des volumes au passage de la Bérézina, parce que Pfuhl avait tracé à Saint-Pétersbourg ( à cette distance du théâtre de la guerre), le plan d'attirer Napoléon dans un traquenard stratégique sur la Bérézina.

Tous se sont persuadés que ces choses se sont passées conformément au plan et ont soutenu que c'est le passage de la Bérézina qui a perdu les Français.

En réalité, les conséquences du passage de la Bérézina ont été moins fu-

nestes aux Français que la bataille de Krasnoë, ils ont laissé un plus petit nombre de pièces d'artillerie et de prisonniers aux mains des Russes. Les chiffres sont là pour confirmer cette assertion.

Le passage de la Bérézina a seulement servi à prouver avec évidence tout ce qu'il y avait de faux dans le plan de couper la retraite à l'ennemi, et combien l'idée de Koutouzoff était juste : se contenter de poursuivre les Français.

La foule des Français couraient avec une vitesse toujours croissante, concentrant toutes ses énergies pour atteindre le but.

Elle fuyait comme un animal blessé, et il était impossible de l'arrêter dans sa course.

i Nous en avons la preuve dans les faits qui se produisirent sur les ponts

plus encore que dans les dispositions prises en vue du passage.

Lorsque les ponts furent détruits, toute la cohue, soldats sans armes, prisonniers russes, femmes chargées d'enfants, tout ce qui composait le convoi des Français, sous l'action de la force d'inertie, au lieu de se rendre, continua sa course affolée, roulant toujours devant soi, se jetant dans les bateaux ou tombant dans l'eau glacée.

Cette course en avant était raisonnable.

La situation des fuyards et de ceux qui les poursuivaient était également mauvaise. Ils se serraient l'un contre l'autre dans le malheur, ayant confiance dans leur solidarité et sachant que chacun pouvait compter sur la place qui lui revenait de droit parmi les siens.

En se rendant aux Russes leur situa-

tion, au lieu de s'améliorer, ne pouvait que s'aggraver en ce qui concernait la nourriture et les vêtements.

Les Français n'avaient pas besoin de renseignements précis pour savoir que les Russes ne savaient plus que faire de leurs prisonniers, et que malgré leur désir de les sauver, plus de la moitié mourait de faim. Les Français comprenaient qu'il ne pouvait en être autrement.

Les chefs les plus compatissants et les mieux disposés pour les Français, les Français eux-mêmes qui servaient dans l'armée russe, ne pouvaient rien faire pour les prisonniers.

Ceux-ci souffraient de lamisère qu'endurait l'armée russe.

Les chefs moscovites ne pouvaient enlever à leurs soldats allâmes le pain et les vêtements dont ils avaient besoin,

pour les donner aux prisonniers français, inoffensifs, même innocents, mais dont ils ne savaient que faire.

Il y eut pourtant quelques généraux russes qui favorisèrent les prisonniers, mais ce fut l'exception.

Les Français avaient derrière eux une mort certaine, — devant eux l'espoir.

Ils avaient brûlé leurs vaisseaux, et il ne leur restait pas d'autre salut que la fuite en commun ; et c'est sur cette retraite qu'ils concentrèrent toutes leurs forces.

NAPOLÉON ET ALEXANDRE Ier

Si nous admettons, comme le font les historiens, que les grands hommes conduisent l'humanité vers certains buts, qu'il s'agisse de la grandeur de la Russie ou de la France, de l'équilibre européen, de propager les idées de la Révolution, du progrès en général ou de tout autre but, il est impossible dans ce cas d'expliquer les événements histo-

riques sans recourir à l'intervention du hasard ou du génie.

Si les guerres européennes du commencement de ce siècle avaient pour objet la grandeur delà Russie, ce but aurait pu être atteint sans les guerres qui les ont précédées et sans l'invasion.

Si, au contraire, le but poursuivi, était la grandeur de la France, pour l'atteindre il n'était besoin ni de la Révolution ni de l'Empire.

Si la fin qu'on se proposait eût été de propager les idées de la Révolution, les livres s'en seraient acquittés beaucoup mieux que les soldats.

Enfin, si les progresse la civilisation étaient le but, il saute aux yeux qu'on pouvait employer pour y arriver des moyens bien plus efficaces que la destruction des hommes et le pillage.

Pourquoi les événements ont-ils

suivi ce cours-là plutôt qu'un autre ?

« Le hasard a créé la situation et le génie en a profité, nous répond l'histoire.

Mais qu'est-ce que le hasard ? et que signifie ce mot : génie ?

Hasard et génie sont des mots qui ne représentent rien qui existe en réalité, et c'estpourquoi il est impossible de les définir.

Ils n'expriment qu'une certaine manière de comprendre les événements.

J'ignore la cause de tel fait, je pense que j e ne peux pas la connaître et pour cette raison je ne cherche pas à la découvrir, et je dis : c'est le hasard.

Je vois qu'une force a produit une action incompatible avec les qualités ordinaires des hommes, je ne peux pénétrer la cause] de cette force, et je m'écrie : c'est du génie.

Le mouton que le berger enferme

chaque soir dans un enclos spécial, pour lui donner une ration supplémentaire, et qui devient pour cette raison deux fois plus gros que les autres, ce mouton doit paraître un génie aux autres membres du troupeau. Le fait que chaque soir ce mouton, au lieu d'entrer dans la bergerie commune, est mis à part dans un enclos où on lui donne de l'avoine, et que ce même mouton une fois engraissé est tué et livré à la boucherie, — ce fait doit frapper les autres moutons et leur apparaître comme le résultat du génie combiné avec toute une série de hasards extraordinaires.

Mais si les moutons cessent de croire que tout ce qui se passe a pour objet des buts se rapportant exclusivement à leurs propres personnes; s'ils admettent que les événements qui surviennent peuvent poursuivre des buts qu'ils ne

sauraient comprendre, ils apercevront aussitôt une unité d'action et une succession logique dans tout ce qui arrive au mouton qu'on engraisse.

Lors même qu'ils ne sauraient dans quel but on l'a engraissé, ils comprendront que rien de ce qui est arrivé au mouton n'est survenu à l'improviste, et pour se l'expliquer ils n'auront plus besoin de recourir ni au hasard, ni au génie.

Ce n'est que lorsque nous renonçons à connaître le but final des choses, en reconnaissant qu'il n'est point accessible à notre compréhension, que nous découvrons dans la vie des personnages historiques une succession logique de faits obéissant à la nécessité; alors seulement la cause de la disproportion qui existe entre leurs actes et les capacités des hommes ordinaires

nous sera révélée, et nous n'aurons plus besoin de recourir aux mots de hasard et de génie.

Ainsi, il nous suffira d'admettre que le but des mouvements du peuple européen nous est inconnu ; que nous ne connaissons que des faits, qui consistent en tueries exécutées d'abord en France, puis en Prusse, en Autriche et en Russie, et que la cause de ces événements réside dans la marche des peuples de l'Occident se portant sur l'Orient et inversement de l'Orient sur l'Occident; il nous suffira d'admettre cela, pour que nous n'ayons plus besoin de trouver du génie, quelque chose d'exceptionnel dans les caractères de Napoléon et d'Alexandre Ier ; nous ne verrons plus dans ces personnages que des hommescommeles autres, etnon seulement nous n'aurons plus besoin d'ex-

pliquer par le hasard les petits événements qui ont fait de ces personnages ce qu'ils ont été, mais il deviendra évident pour nous que ces petits événements étaient nécessaires.

Quand nous renoncerons à pénétrer le but final, nous comprendrons que, de même qu'il est impossible de trouver à une plante d'autres fleurs et d'autres semences que celles qu'elle produit, il est impossible d'imaginer deux personnages historiques qui, comme Alexandre Ier et Napoléon, du commencement à la fin de leur existence, auraient pu répondre aussi exactement et dans les moindres détails à la mission qui leur était dévolue.

Le fait fondamental des événements européens du commencement de ce siècle est les mouvements belliqueux des

peuples en masses d'abordde l'Occident à l'Orient, et ensuite de l'Orient à l'Occident.

Ce mouvement est parti de l'Occident.

Pour que les peuples occidentaux aient pu pousser leur marche belliqueuse jusqu'à Moscou, il a fallu :

1° Qu'ils se concentrent en une masse guerrière de telles dimensions, qu'elle puisse supporter le choc de la masse guerrière de l'Orient.

2° Qu'ils renoncent à toutes leurs traditions, à toutes leurs habitudes.

3° Qu'ils eussent à leur tête, pour accomplir ce mouvement belliqueux, un homme qui puisse se justifier et lesjustifier d'avoir eu recours aux mensonges, aux pillages, aux massacres pour parvenir à leurs fins.

Le petit noyau primitif qui datait de la Révolution française n'étant pas

assez considérable se dispersait ; les traditions et les habitudes se modifièrent, un nouveau groupe plus considérable se forma peu à peu, et avec lui de nouvelles traditions et de nouvelles habitudes ; c'est dans ce milieu que se prépare pour sa mission l'homme qui doit un jour se mettre à la tête du mouvement et porter toute la responsabilité des événements qui se succéderont.

Cet homme, sans principes, sans habitudes, sans traditions, sans nom, qui n'est pas même un Français, par un concours de circonstances étranges et fortuites, à ce qu'il semble au premier abord, se faufile parmi tous les partis qui divisent la France, et sans se mettre d'aucun, réussit à se faire porter au premier rang.

L'ignorance de son entourage, la faiblesse et la nullité de ses rivaux, sa sin-

cérité dans le mensonge et sa brillante et présomptueuse étroitesse d'esprit, poussent cet homme à la tète de l'armée.

L'excellente composition de l'armée d'Italie, le peu d'envie de se battre que témoigne l'ennemi, sa confiance en soimême et son effronterie puérile, lui donnent la gloire militaire.

Partout, une foule de soi-disant hasards, toujours heureux, raccompagnent.

Les autorités françaises le voient de mauvais œil, et cette défaveur lui est utile.

Les tentatives qu'il fait pour changer de voie échouent l'une après l'autre ; la Russie refuse de le prendre à son service ; le sultan repousse également ses offres.

Pendant la guerre d'Italie il est main-

tes fois à deux doigts de sa perte, et toujours une circonstance imprévue le tire d'affaire.

Les troupes russes, ces troupes qui auraient le pouvoir d'anéantir sa gloire, par toute sorte de combinaisons diplomatiques ne mettent pas le pied en Europe tant qu'il est là.

A son retour d'Italie il trouve le gouvernement français dans cet état de décomposition qui condamne fatalement tous les hommes qui en font partie à s'effacer et à périr. L'issue à cette situation dangereuse à Napoléon, elle s'offre d'elle-même, c'est l'expédition en Afrique, expédition insensée, et sans raison d'être.

De nouveau il est servi merveilleusement par le hasard : Malte, réputée imprenable, se rend sans un coup de feu ; les dispositions les plus risquées de

Napoléon sont couronnées de succès.

La flotte ennemie, qui un peu plus tard ne permettra pas à une simple barque de passer, laisse défiler toute une armée.

En Afrique, il commet une série de crimes sur des habitants presque désarmés, et les hommes qui se livrent à ces atrocités et lui surtout, leur chef, se persuadent ensemble que ce qu'ils font est grand et beau, qu'ils recueillent de la gloire et que leurs exploits ressemblent à ceux de César et d'Alexandre de Macédoine.

Cet idéal de gloire et de grandeur qui consiste, non seulement à ne reculer devant aucun crime, mais à s'en glorifier en lui prêtant une signification surnaturelle, — cet idéal qui sera le guide decethommeetde tous ceux qui parta-

gent sa fortune fut élaboré librement on Afrique.

Tout ce qu'il tente lui réussit : la peste l'épargne; les massacres des prisonniers ne lui sont pas imputés comme des crimes.

Son départ précipité, puéril, sans cause et peu chevaleresque, puisqu'il laisse derrière lui ses compagnons d'armes dans la détresse, cette fuite lui est comptée comme un mérite de plus, et de nouveau, deux fois de suite, la flotte anglaise le laisse échapper.

■ C'est alors qu'ébloui par les crimes qui lui ont porté bonheur, il arrive à Paris, sans avoir aucun but défini. Le gouvernement républicain, qui une année auparavant aurait eu encore le pouvoir de le faire périr, se trouve dans un état de décomposition qui a déjà atteint les dernières limites, et la présence de

cet homme à part, qui n'appartient à aucun parti, ne peut servir qu'à sa propre élévation.

Il n'a aucun plan, il craint tout, mais les partis voient en lui leur salut et sollicitent son appui.

Car c'est lui, lui seul, avec l'idéal de gloire et de grandeur qu'il a élaboré en Italie et en Egypte, avec sa folle adoration de soi-même, son audace dans le crime, sa sincérité dans le mensonge, lui seul qui pourra justifier les événements qui vont se dérouler.

Il est l'homme nécessaire pour occuper la place qui l'attend, et voilà pourquoi, indépendamment de sa volonté malgré l'absence de tout plan, en dépit de ses hésitations et de ses nombreuses fautes, il est entraîné dans un complot ayant pour but de s'emparer du pouvoir, et ce complot est couronné de succès.

On le pousse au milieu d'une séance du Directoire. Effrayé, il veut fuir, se croyant perdu ; il feint de se trouver mal et prononce des paroles insensées qui devraient le perdre.

Mais les hommes qui composaient alors le gouvernement de la France, autrefois si fiers et bien avisés, sentent maintenant que leur rôle est joué; ils sont encore plus troublés que Napoléon et disent tout le contraire de ce qu'il aurait fallu, pour retenir le pouvoir et confondre l'usurpateur.

Le hasard ou plutôt des millions de hasards lui donnent le pouvoir, et tous les hommes, comme s'ils s'étaient concertés,concourent àraffermir ce pouvoir»

C'est au hasard qu'est due la faiblesse de caractère des membres du Directoire, qui les porte à s'incliner devant Napoléon.

C'est le hasard qui a fait le caractère de Paul Ier et conduit ce souverain à reconnaître le pouvoir de Napoléon.

Le hasard ourdit contre lui un complot, qui non seulement n'ébranle pas son pouvoir, mais le raffermit.

Le hasard lui livre le prince d'Enghien et lui permet de le faire inopinément assassiner; et cet acte sert plus qu'aucun autre à prouver à la foule qu'il a le droit, puisqu'il possède la force.

Le hasard fait qu'il tend de toutes ses forces à une expédition contre l'Angleterre. Entreprise qui l'aurait perdu et qui n'a jamais été réalisée; mais il tombe inopinément sur Mak et l'armée autrichienne qui se rendent sans qu'une bataille ait été livrée.

Le hasard et le génie lui donnent la victoire à Austerlitz, et par hasard toujours, les hommes de toutes les nations,

toute l'Europe, à l'exception de l'Angleterre, qui ne prendra point part aux événements qui doivent s'accomplir, tous les hommes, en dépit de l'horreur et de l'aversion que leur inspirent les crimes de Napoléon, reconnaissent son pouvoir, le titre qu'il s'est donné, et son idéal de gloire et de grandeur, que tout le monde trouve beau et raisonnable.

Les forces de l'Occident, comme si elles se préparaient pour un mouvement futur, grandissaient et se raffermissaient après s'être tendues plusieurs fois du côté de l'Orient, en 1805, 1806, 1807 et 1809.

En 1811 le groupe d'hommes qui s'est formé en France s'allie avec les peuples du centre pour former une masse énorme.

A mesure que cette masse d'hommes

grossit, la justification de celui qui se trouve à sa tête grandit en proportion.

Pendant les dix années qu'ont dure les préparatifs du grand mouvement, cet homme entre en relation avec toutes les têtes couronnées de l'Europe. Les souverains découronnés n'ont pas d'idéal raisonnable à opposer à l'idéal insensé de grandeur et de gloire que Napoléon a inventé. Ils s'empressent l'un après l'autre de lui prouver leur insignifiance.

Le roi de Prusse envoie la reine auprès du grand homme pour solliciter ses bonnes grâces; l'empereur d'Autriche trouve que cet homme lui fait une faveur en recevant dans son lit lafilledes Césars et le pape, gardien de la sainteté des peuples, fait de la religion un piédestal au grand homme.

Tout ce qui entoure Napoléon lui

dicte son rôle et le pousse à prendre sur lui toute la responsabilité des événements présents et futurs, plutôt qu'à se préparer lui-même pour le rôle qu'il doit remplir.

Il n'y a pas d'actes, de crimes qu'il commette, de simples trucs qu'il hasarde, sans qu'aussitôt tout le monde crie à l'héroïsme.

Les Allemands pour lui être agréables ne trouvent rien de mieux que de fêter Iéna et Auerstaedt.

Et non seulement lui-même est grand, mais ses aïeux, ses frères, ses beaux-fils, ses beaux-frères eux aussi sont grands.

Tout se passe donc à souhait pour lui enlever le dernier vestige de raison et le préparer à son rôle terrible.

Quand il fut prêt, toutes les forces étaient également prêtes.

L'invasion se rue sur l'Orient; elle atteint le but final, Moscou. La capitale est prise ; l'armée russe est plus radicalement détruite que ne l'ont jamais été les armées ennemies depuis Austerlitz jusqu'à Wagram.

Et tout d'un coup, au lieu du hasard et du génie qui l'ont porté avec tant de constance par une série de succès ininterrompus vers le but prédestiné, nous ne trouvons plus qu'une accumulation incalculable de hasards contraires , depuis le rhume de cerveau de Borodino jusqu'à l'étincelle qui a incendié Moscou et aux froids de la Russie; et à la place dugènie nous découvrons — une incapacité et une vilenie dont l'histoire jusqu'ici ne nous a pas donné d'exemples.

L'invasion s'avance en sens contraire, et déjà tous les hasards au lieu

de le favoriser se tournent contre elle.

Nous assistons alors au mouvement inverse, allant de l'Orient à l'Occident, et qui a une grande analogie avec celui qui Ta précédé.

Il est également annoncé par diverses tentatives qui se produisent en 1805, 1807 et 1809; comme auparavant, un nouveau groupe se forme qui grossit et devient une masse colossale ; les peuples du centre de l'Europe se rallient à ce mouvement qui semble une répétition du précédent, car rien n'y manque pour rendre la ressemblance complète, ni les hésitations au milieu de la route, ni l'augmentation de la vitesse à mesure qu'on approche du but.

Paris — le but final du mouvement — est atteint. Le gouvernement de Napoléon et son armée sont renversés.

Napoléon lui-même ne représente plus

rien ; mais ses derniers actes font pitié et inspirent le dégoût; cependant un hasard nouveau et incompréhensible intervient : les alliés haïssent Napoléon et voient en lui la cause de tous leurs malheurs.

Eh bien! à cette heure, dépouillé de son prestige et de son pouvoir, accusé de'crimes et de perfidies, ils auraient dû le voir sous le même aspect que dix ans auparavant et tel qu'il leur est apparu une année plus tard, comme un bandit hors la loi ; mais par un hasard étrange personne ne le considère alors sous ce point de vue.

C'est que son rôle n'est pas encore terminé. L'homme qu'on a déclaré un bandit hors la loi, cet homme on l'envoie dans une île à deux journées de distance de la France, et on lui donne la possession de cette île avec une garde

et des millions, qu'on lui paye, Dieu sait pourquoi.

Le soulèvement des peuples commence à s'apaiser. Les vagues se sont retirées, et sur la mer accalmée se forment des ondulations sur lesquelles flottent des diplomates qui s'imaginent que c'est eux qui ont produit cet apaisement.

Mais la mer se soulève de nouveau.

Les diplomates sont persuadés que leurs dissensions ont produit ce nouveau déchaînement des flots, ils s'attendent à une guerre entre leurs souverains; la situation leur semble sans issue.

Mais la vague dont il s sentent l'approche ne vient pas du côté d'où ils l'attendent.

C'est un retour de l'ancienne vasfue ayant le même point de départ: Paris.

C'est le dernier rejaillissement qui vient d'Occident, rejaillissement qui, à ce que croient les diplomates, doit résoudre les difficultés diplomatiques et mettre un terme au mouvement belliqueux de cette période.

L'homme qui a dévasté la France revient seul, sans soldat, sans un plan ; il est à la merci de chaque garde, mais par un hasard. étrange, personne ne le touche ; au contraire, tout le monde court au-devant de lui avec admiration, on acclame avec enthousiasme celui qu'on maudissait hier encore, et qu'on maudiradenouveau un-mois plus tard. C'est que cet homme est encore nécessaire pour la justification du dernier acte.

L'acte est fini. Le dernier rôle est joué; l'acteur reçoit Tordre de poser son costume, d'enlever son fard ; on n'a plus besoin de lui.

Pendant plusieurs années encore, cet homme dans la solitude de Sainte-Hélène, joue devant soi-même une comédie pitoyable; il intrigue et il ment pour justifier ses actes, quand cette justification n'est plus nécessaire.

Il montre lui-même clairement au monde en quoi consistait cette misérable chose que les hommes prenaient pour une force, quand la main invisible des événements le guidait.

Le vrai dispensateur des choses, ayant terminé le drame, fait poser son masque à l'acteur principal, et nous le montre en disant : '

— Regardez en qui vous avez cru ! Le voilà. Vous voyez maintenant que ce n'est pas lui, mais moi qui vous ai conduits.

Mais, aveuglés par la force de l'entraînement, les hommes sont restés long-

temps avant de comprendre cette vérité.

Nous découvrons encore plus de fatalité etde suite dans la vie d'Alexandre Ier, ce personnage qui était à la tête du contre-mouvementderOrientsurl'Occident.

Quelles qualités devait posséder cet homme, pour qu'il effaçât les autres et fût placé à la tête de ce mouvement ? Il lui fallait le sentiment delà justice, et il fallait qu'il prît un intérêt réel dans les affaires de l'Europe, un intérêt exempt de toutes préoccupations mesquines.

Il lui fallait un caractère d'une moralité plus élevée que celle des autres souverains de son temps. Il lui fallait un caractère doux et sympathique, et il fallait encore qu'il fût personnellement outragé par Napoléon.

Tous ces traits distinctifs se retrou-

vent dans Alexandre Ier et ont été produits par les innombrables hasards ou soi-disant hasards de sa vie passée.

Tout y a contribué : son éducation, ses réformes libérales, les conseillers qui l'entourent, sans compter Austerlitz, Tilsitt et Erfurt.

Pendant toute la durée de la guerre patriotique ce personnage est en inactivité, parce qu'il n'est pas nécessaire.

Mais aussitôt que la nécessité de la guerre européenne devient évidente, ce personnage se trouve, au moment critique^ la place qui lui est assignée pour rallier les peuples de l'Europe et les mener au but.

Ce but est atteint. Après la dernière guerre de 1815 Alexandre dispose de la plus grande somme de pouvoir qui soit accessible à l'homme.

Quel usage a-t-il fait du pouvoir?

Alexandre Ier, le pacificateur de l'Europe, l'homme qui dès son jeune âge fut animé du désir sincère de rendre ses peuples heureux et qui fut le premier initiateur des réformes libérales dans son pays, ce souverain, dira-t-on, puisqu'il possédait un pouvoir illimité, pouvait réellement taire le bien de ses peuples. Que voyons-nous ? tandis que Na^ poléon en exil se complaît dans des plans menteurs et puérils, pour montrer comment il s'y prendrait pour faire le bonheur de l'humanité s'il avait le pouvoir, Alexandre Ier qui possède ce pouvoir, ayant rempli sa mission et sentant sur lui la main de Dieu, reconnaît tout d'un coup la nullité de ce pouvoir, s'en détourne , l'abandonne aux mains d'hommes méprisables et méprisés, et ne sait que répéter : « Pas à nous, pas à nous la gloire, mais à Toi seul. »

— Je suis un homme, comme vous autres; laissez-moi vivre comme un simple mortel, que je puisse penser à mon âme et à Dieu.

Gomme le soleil ou comme chaque atome de l'éther forme une sphère achevée en elle-même, tout en ne présentant qu'un atome du grand Tout inaccessible à l'homme, ainsi chaque individu porte en soi son but à lui-même et en même temps sert le but commun inaccessible à la raison humaine.

L'abeille qui s'envole d'une fleur vient piquer un enfant, et Penfant redoute les abeilles et dit que leur but en ce monde est dépiquer les hommes.

Le poète admire l'abeille qui boit dans le calice d'une fleur, et il assure que le but des abeilles est d'aspirer le parfum des fleurs.

L'apiculteur remarque l'abeille quand elle amasse le pollen et le suc des plantes pour nourrir la reine et les larves, et il décide que les abeilles ont pour but la continuation de l'espèce.

Le botaniste observe que l'abeille transporte lapoussière fécondante d'une plante sur le pistil d'une autre Heur et la féconde; il assure que le but de l'a: beille consiste clans la fécondation.

Un autre botaniste, voyant que la transmigration des plantes est favorisée par l'abeille, verra dans cette mission le but de l'insecte.

Mais le but final de l'abeille n'est renfermé ni dans le premier, ni dans le second, ni dans le troisième de ces buts que l'esprit de l'homme peut découvrir.

PI us il cherche à pénétrer ce but final, plus il lui devient évident qu'il est inaccessible àThomme,

Il ne peut qu'observer la corrélation qui existe entre la vie de l'abeille et les autres phénomènes de la nature.

Il est enfermé dans la même sphère restreinte pour chercher les buts des événements et des personnages historiques, et le but final lui est également inaccessible.

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