‹ Physiologie de la parisienneChapitre 14 sur 32 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La Parisienne.

es uns vous diront : — La Pari sienne se lève à midi , elle déjeune avec du racahout d< s Arabes , lit

tous les journaux, et s’étend sur son divan. Dans l’après-midi elle reçoit ses nombreux adorateurs et ses non moins nombreuses amies. À quatre heures elle fait atteler sa calèche , et va faire un tour au bois ; en hiver elle reste au coin du feu à lire les romans nouveaux, ou bien elle court les magasins; le soir elle va à l’Opéra encore en calèche. La Parisienne a

un chien , un amant et cent cinquante mille livres de rentes.

— Ça la Parisienne ! mais vous n’y songez pas , s’écrieront les autres : la Parisienne ne se lève pas, elle reçoit le matin dans son lit; loin de déjeuner avec du racahout , elle prend du thé avec des sandwichs; à quatre heures elle ne fait pas atteler sa calèche , mais elle monte à

cheval; le soir on la voit installée dans une loge aux Bouffes avec un bouquet de fleurs d’orangers et de camélias ; jamais de sa vie elle n’a parcouru un journal ou un roman; elle a deux

amants et pas de chien ; son mari lui fait quarante mille francs de pension pour sa toilette.

— Vous n’y êtes pas du tout, mes chers amis , reprendra un troisième peintre de mœurs : la Parisienne habite un cinquième étage avec un balcon entouré de fleurs; elle ne déjeune ni avec du thé ni avec des sandwichs , mais avec deux sous de lait et une flûte ; au lieu d’aller au bois en calèche ou à cheval , elle passe la journée à coudre ou à broder. Celle-là lit des romans par exemple ; elle a un chien , un perroquet, et même quelquefois deux serins; son amant lui achète une robe tous les six mois , et la conduit de temps en temps à l’Ambigu-Comique.

— La Parisienne se fait habiller chez Palmyre, dit celui-ci.

— Elle commande ses chapeaux chez Herbeaux , reprend celui-là.

— Elle a un boudoir en velours bleu-de-ciel.

— Il est ordinairement en satin vert-eau avec des baguettes d’or.

— La Parisienne est spirituelle.

— La Parisienne porte des éventails de Duvel leroy.

— La Parisienne aime à tourmenter ses rivales.

— Elle habite le faubourg Saint- Germain.

— On ne la trouve que clans la Chausséed’Àntin.

— Elle n’est visible que dans le faubourg Saint-Honoré.

— La véritable Parisienne habite seulement les hauteurs de la Nouvelle-Athènes. Elle a un superbe appartement meublé par un notaire, une bonne qui est sa confidente, et quatre ou cinq amis qui la conduisent aux Variétés, au Vaudeville , au Palais-Royal et au Rocher-de- Gancale.

Il y a des gens pour lesquels la Parisienne' est une femme qui monte à cheval , qui nage , qui fait des armes perpétuellement.

D’autres qui s’imaginent que toutes les Parisiennes sont peintres, musiciennes, poètes de premier ordre. Pour ceux-là une Parisienne ne parle pas, elle étincelle ; sa conversation ne se compose pas de mots , mais de fusées; toute sa personne est un feu d’artifice d’esprit.

Plu sieurs croient de bonne foi que toutes les Parisiennes cherchent à empoisonner leur mari et écrivent leurs mémoires. Ceux qui ne

vont pas tout à fait aussi loin sont cependant persuadés que les Parisiennes ont un faible décidé pour les galériens , comme Lélia , et qu’elles s’habillent en odalisques comme la princesse du Secrétaire intime.

Où trouver la Parisienne au milieu de tout cela?

La Parisienne est partout et nulle part; il y en a dans le faubourg Saint-Germain , dans la Chaussée- d’ A ntin , dans le faubourg Saint-Honoré, et même sur la place Bréda.

La Parisienne n’en est pas moins un objet très-rare : Rara avis in terris.

La supériorité de la Parisienne sur la femme de province date du règne de LouisXIII. Marion deLormeest une des premières Parisiennes dont la tradition nous ait gardé le souvenir. Mademoiselle de Rambouillet , dans son genre , fut aussi une Parisienne. Les mœurs de la régence perfectionnèrent encore ce type charmant. La Parisienne du dix-huitième siècle sortit un jour, comme Vénus, des flots d’écume du vin de Champagne. La Parisienne de la révolution et de l’empire continua Rome et la Grèce; celles d’aujourd’hui n’ont pas de vocation bien décidée. Elles sont éclectiques : abeilles de la civilisa-

tien , elles prennent leur miel sur toutes les Heurs; elles puisent c'a et là leurs mœurs et t leurs usages; elles continuent la grande mission de l’esprit national; elles éclaircissent toutes les questions de modes en se les appropriant : elles ont popularisé le plaid écossais, le tartan an- | glais et le burnous arabe. S’il leur prend fantai¬

sie un jour d’adopter le costume des Esquimaux , soyez sûr qu’elles en feront la chose la plus gracieuse du monde.

Cette supériorité du beau sexe de Paris s’explique naturellement. L’influence de la cour sous la monarchie , la présence de tant d’hommes distingués , le mouvement perpétuel qui se fait dans toutes les classes de la société , le contact des œuvres d’art et des artistes , rendent nécessairement les femmes plus fortes , plus intelligentes, plus spirituelles. A Paris, la vie des femmes est un véritable combat ; elles sont d’autant plus difficiles à vaincre qu’elles ont été conquises plus de fois. Il y a deux obstacles à franchir avant d’arriver jusqu’à elles : le cœur et la toilette; l’une est la contr’escarpede l’autre.

Cependant nous devons le dire, depuis qu’il n’y a plus de salons à Paris, la Parisienne a beaucoup perdu de son empire. Autrefois l’esprit ressemblait à un habit de luxe qu’on ne mettait que dans les occasions solennelles, et en quelque sorte pour aller à la cour. L’esprit avait bien sa coquetterie , mais aussi il avait sa pudeur. On y regardait à deux fois âvant de se mettre en frais d’esprit.; on attendait l’occasion, et, pour les femmes, ce n’était pas l’affaire la plus importante de la vie; on faisait de l’esprit au salon et du sentiment dans le bou-

jdoir. Aujourd’hui les choses ont changé de face : à force de courir les rues, l’esprit a traîné sa tunique de gaze dans la fange des ruisseaux ; il a emprunté bien des cancans dans la loge des portières, bien des grossièretés dans lés estaminets ; il hante ouvertement des lieux où il n’allait qu’avec le manteau couleur de muraille. L’esprit s’est fait médisant, tapageur ; il sent le • tabac et l’eau-de-vie. Chose incroyable, et qui paraîtra paradoxale, ce qui reste de l’ancien esprit français s’est réfugié dans quelques journaux. Malheureusement ce n’est point là qu’on va le chercher. Peut-être plus qu’aucune chose de ce monde, l’esprit a bêsoin d’être renfermé en de certaines limites. Aujourd’hui qu’il a tout envahi, il est presque devenu un vice d’autant plus funeste qu’il exerce ses plus terribles ravages sur les femmes, car c’est surtout chez elles que l’esprit s’agrandit aux dépens du cœur. Nos aïeules commençaient et finissaient par le sentiment; celles qui n’étaient pas amoureuses avaient la ressource de se faire jansénistes ou illuminées : les Parisiennes modernes ne commencent ni ne finissent de la même manière , et il manque par conséquent à leur esprit cette i ndulgence et celte délicatesse que donne l’a-

mour, qui est la plus douce et la plus complète de toutes les expériences.

Si Manon Lescaut revenait au monde, elle serait fort peu touchée des derniers sacrifices du chevalier Desgrieux. Cela est triste, mais le physiologiste ne doit pas se laisser attendrir ; il faut qu’il prenne les Parisiennes comme elles sont.

Faire le portrait d’une Parisienne est chose vraiment impossible. On la devine plutôt qu’on ne la comprend , on l’écoute plutôt qu’on ne la voit, onia sent plutôt qu’on ne la touche. Les descriptions des romanciers sont pleines de mauvais goût, parce qu’elles sont pleines de mensonges. Les plus délicats même n’évitent pas toujours cet écueil. Lire un chapitre de roman pour savoir ce que c’est qu’une Parisienne, et copier une gravure de modes pour devenir homme comme il faut, sont deux travers parfaitement identiques.

On a écrit des volumes sur la Parisienne , et on en écrira encore , parce que les sujets qu’elle représente sont inépuisables. La grâce, l’originalité, le bon goût, défient l’imagination de tous les hommes de lettres de la terre. Nous pourrions, nous aussi, parler de boudoirs, de

meubles en palissandre , de porcelaines de Sèvres , de paravents en laque ; nous pourrions j commenter tous les articles de modes de madame Constance Aubert, amonceler gazes sur satin, cachemires sur batiste, améthystes sur saphirs, et vous dire ensuite: Voilà la Parisienne. Nous aimons mieux nous contenter I d’une phrase qui la résume à nos yeux : La * Parisienne, est un homme d’ esprit.

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