PREFACE V
plus raffiné des érotographes contemporains, me fit déclarer que Claude professait .sur l'amour les idées d'un bourgeois du Marais. Que ne fût-ce l'avis universel? Je n'aurais pas reçu les lettres dont il est parlé dans la Méditation dernière et où mon pauvre alter ego des douloureuses années était traité de « Stendhal pour Alphonses ». Je n'aurais pas provoqué l'indignation des vertueuses personnes du quartier Marbeuf qui ont déclaré à leurs protecteurs que j'étais un homme à ne plus recevoir. Je n'aurais pas subi les conseils attristés des amies qui me font le grand honneur de s'intéresser à la conduite de mon œuvre. Bref, ce fut un universel toile qui m'eût, je le confesse encore, laissé cependant assez indifférent, car je le trouvais un peu conventionnel et très inique, au lieu que je me suis senti très troublé par des éloges qui me firent, eux, craindre vivement que mon cher Claude n'eût fait fausse route.
Mon vieil ami, à travers bien des défauts d'esprit et les égarements de ses sensualités^jpartageait ma conviction qu'un écrivain digne de tenir une plume a pour première et dernière loi d'être un moralisteJ>Seulement, c'est encore là un de ces mots qui paraissent simples et qui enferment en eux des mondes de significations. Quand nous discutions ensemble, jadis, — ce jadis qui me paraît si lointain, et il date d'hier ! — Claude définissait ce mot par des phrases dont je retrouve la transcription dans mon journal :
— « Être un moraliste, » disait-il, « ce n'est
pas prêcher, l'hypocrite peut le faire, ni s'indigner. Molière a oublié ce trait dans son Alceste. Sur dix misanthropes professionnels, il y a neuf farceurs à qui leur indignation à froid sert d'honorabilité. Ce n'est pas conclure, le sophiste le peut. Ce n'est pas éviter les termes crus et les peintures libres ; les pires des livres libertins, ceux du dix-huitième siècle, n'offrent pas une phrase brutale ni qui fasse image. Ce n'est pas davantage éviter les situations risquées ; il n'y en a pas une dans les premiers romans de Mme Sand, et ce sont pour moi ceux d'entre les beaux livres que l'on appellerait le plus justement immoraux, — quoique encore ici cette beauté de 1g, forme soit à sa manière une moralité. Non^le moraliste, vois-tu, c'est l'écrivain qui montre la vie telle qu'elle est, avec les leçons profondes d'expiation secrète qui s'y trouvent partout empreintes. Rendre visibles, comme palpables, les douleurs de la jfc faute, l'amertume infinie du mal, la rancœur du vice, c'est avoir agi en moraliste, et c'est v pourquoi la mélancolie des Fleurs du mal et celle d'Adolphe, la cruauté du dénouement des Liaisons et la sinistre atmosphère de la Cousine Bette font de ces livres des œuvres de haute moralité. » y
— « Il faut pourtant prendre garde à l'audace des peintures, » l'interrompais-je, « trouverais-tu moral qu'un prédicateur te montrât une gravure obspène en te disant : Voilà ce qu'il ne faut pas imiter de peur de mourir d'une maladie de la moelle?...