CHAPITRE I
LE « SURMENAGE SCOLAIRE »
Le régime scolaire. — Rapport de l'Académie de médecine. Le « surmenage intellectuel » et la sédentarité. — Remèdes proposés : simplification des programmes d'études, et augmentation des exercices. — Gomment doivent être ai)i>li(iuécs ces réformes. Leur solidarité. — Difficulté de simplifier les programmes. Danger d'augmenter l’exercice sans diminuer le travail intellectuel. — Les exercices du corps sont-ils un délassement pour le cerveau ? — Importance méconnue du choix de l'exercice au point de vue de l’hygiène du cerveau.
Une question d’hygiène du plus haut intérêt attire vivement, depuis quelques années, l’attention du public et des médecins. On s’est ému des dangers que peut présenter le travail excessif des enfants dans les écoles et les lycées, et les voix les plus autorisées se sont élevées pour faire ressortir les funestes résultats du surmenage intellectuel.
L’Académie de médecine, ofüciellement invitée à donner son avis sur l’étendue du mal ainsi que sur la nature des remèdes qu’il conviendrait d’y apporter, a formulé, après une discussion animée, une sorte de consultation dont les conclusions sont ainsi conçues :
« Sans s’occuper des programmes d’études, dont elle désire « d'ailleurs la simplificatUm., l’Académie insiste particulièrement « sur les points suivants :
« Accroissement de la durée du sommeil pour les jeunes en- « fants ; pour tous les élèves, diminution du temps consacré aux
LE RÔLE DU CERVEAU DANS l’eXERGIGE
« éludes et aux classes, c'est-à-dire à la vie sédentaire^ et aug- « mentation proportionnelle du temps des récréations et exer- « cices;
« Nécessité impérieuse de soumettre tous les élèves à des « exercices quotidiens d’entraînement physique proportionnés à « leur âge (marches, course, saut, formations, développements, « mouvements réglés et prescrits , gymnastique avec appareils , « escrimes de tout genre , jeux de force , etc.) (1) ».
L’Académie de médecine semble signaler dans le régime actuel de la scolarité deux vices différents : travail cérébral excessif, puisqu’elle désire la simplification des programmes, — et exercice musculaire insuffisant, puisqu’elle conseille l’augmentation des exercices physiques.
Mais si l’on s’en rapporte aux termes mêmes de ses conclusions, l’assemblée savante ne paraît pas considérer comme également urgentes les deux réformes proposées. Elle insiste sur la « nécessité impérieuse » de diminuer le temps consacré â « la vie sédentaire » et d’augmenter les exercices du corps, tandis qu’elle exprime assez vaguement « le désir » de voir simplifier les programmes d’études, sans donner autrement son avis sur l’excès de travail intellectuel des écoliers.
Il semble que les membres de l’assemblée savante aient voulu se prononcer avec toute leur autorité sur la question de la sédentarité qui relève plus directement de la médecine, et laisser à d’autres juges le soin de décider si les enfants sont réellement soumis à un travail cérébral excessif.
On pouvait donc espérer qu’une nouvelle enquête dirigée par des hommes spéciaux permettrait de juger la question, au point de vue du travail d’esprit, avec autant de netteté que l’Académie l’a jugée au point de vue de l’exercice physique.
Mais plusieurs mois déjà se sont écoulés depuis la publication du rapport académique, et aucune mesure n’a été prise, aucune étude n’a été officiellement ordonnée. La question du surmenage intellectuel, après avoir, à bon droit, passionné tout le monde, tend déjà à tomber dans l’oubli. Le silence se fait autour d’elle, comme si tout avait été dit.
Faut-il donc considérer le rapport de l’Académie de médecine comme suffisant pour servir de guide dans la pratique? S’il en était ainsi, on serait tenté d’appliquer immédiatement la ré-
(1) Comptes rendus de l’Académie de médecine, sùance du 15 juillet 1887.
LE « SURMENAGE SCOLAIRE
forme signalée comme la plus urgente , et d augmenter dans une large mesure les exercices du corps, tout en réservant pour plus tard l’autre réforme, la diminution du travail d esprit, qui n est I pas recommandée avec la même insistance , et dont la mise en pratique semble présenter , d’ailleurs , des difficultés plus sérieuses.
En effet, si rien n’est plus simple que d’imposer aux enfants des exercices quotidiens d’entraînement , rien ne semble plus difficile que de diminuer le travail scolaire.
La concurrence intellectuelle est aujourd’hui la forme la plus commune de la lutte pour Ici vie, et si l’enfant, laissant reposer son cerveau, ne lui demande qu’un effort modéré, il risque d’être dépassé dans la carrièi’e par des rivaux plus soucieux du succès d’un concours que des lois de l’hygiène.
Est-il donc possible d’appliquer le remède que l’Académie signale comme une nécessité urgente, sans faire, au préalable, la réforme sur laquelle elle ne se prononce pas avec la même instance ? Doit-on augmenter l’exercice musculaire des enfants , même dans le cas où l’on n’aurait pas encore « simplifié les programmes » ? Convient-il, enfin, de faire suivre un « régime quotidien d’entraînement physique » à des enfants qui seraient sous le coup d’une trop grande fatigue d’esprit ?
Le rapport académique ne prévoit pas cette question, et c’est là une regrettable lacune. Il n’est pas indifférent de savoir si les deux réformes indiquées doivent être solidaires l’une de l’autre, et si les prescriptions qui recommandent les exercices de force et d’adresse s’adressent uniquement à des enfants dont la vie est trop sédentaire, ou bien si elles peuvent s’appliquer aussi à des élèves dont le cerveau travaille avec excès. Un commentaire explicite aurait été d’autant plus urgent que déjà l’opinion géné- ‘ raie, devançant le verdict des juges, s’est prononcée pour l’application de la gymnastique sous toutes ses formes au traitement du surmenage intellectuel. Tous ceux qui ont pu apprécier les bienfaisants résultats que produit généralement l’exercice physique semblent impatients de voir, en attendant d’autres réformes, l’enseignement de la gymnastique prendre une plus large place dans les maisons d’éducation.
S’il faut en croire le plus grand nombre, les exercices du corps auraient un double résultat et seraient capables d’étendre leurs bienfaits à l’esprit fatigué de l’enfant, aussi bien qu’à son corps débilité. La gymnastique des muscles serait un contre-poids
LE RÔLE nu CERVEAU DANS l’eXERCICK
salutaire, susceptible de rétablir dans l’organisme l’équilibre détruit par un effort excessif de l’esprit.
Les effets physiologiques des exercices corporels les plus usilés sont encore fort mal connus , car leur pratique n’est pas très répandue parmi les hommes d’étude, et bien peu de médecins ont pu constater sur eux-mêmes leurs résultats les plus intéressants. Or, parmi ces résultats, il en est beaucoup qui sont purement subjectifs, — certains faits de la fatigue, par exemple, — et dont les nuances, très caractéristiques pour celui qui les ressent, peuvent rester lettre morte pour le simple observateur qui ne les a jamais éprouvées.
C’est ainsi, sans doute, qu’il faut s’expliquer cette erreur si répandue, acceptée sans contrôle par la plupart des personnes étrangères à la science, et môme par quelques médecins, et qui attribue à l’exercice du corps le rôle d’un dérivatif pour la fatigue de l’esprit.
L’exercice musculaire peut assurément remédier au vice scolaire que l’Académie appelle la sédentarité excessive de l’enfant ; mais il ne saurait constituer un remède applicable au surmenage intellectuel. Il y a même, selon nous, entre les mesures qui nécessitent les deux vices signalés par l’Académie une sorte d’antagonisme et de contradiction qui rend la solution du problème très délicate.
Il faudrait donner en même temps du travail aux muscles inactifs de l’enfant, et du repos à son cerveau trop occupé.
Or, nous espérons le démontrer, dans certains exercices que l’Académie recommande, dans les « mouvements réglés et prescrits, dans la gymnastique avec appareils, et dans les escrimes de tout genre », les facultés intellectuelles sont obligées d’entrer en jeu, et le cerveau doit travailler autant que les muscles.
Si donc il était prouvé que l’enfant se trouve sous le coup d’un surmenage intellectuel, comment songer à lui prescrire ces exercices ?
Mais si la vie trop sédentaire de l’écolier e.xige impérieusement l’augmentation du travail corporel, et si l’on ne peut attendre, pour augmenter l’exercice, d’avoir trouvé les moyens de diminuer les heures d’étude (1), il faut au moins adopter, parmi les diverses
(1) M. Edouard Maiieuvrier, dans son très remar(iual)le ourrage sur 1’ «Éducation de la Bourgeoisie ». L. Cerf. 1888, propose tout un plan de rélorines scolaires d après lequel on pourra réduire à six heures le travail journalier de l’écolier.
Combien attendrons-nous d’années avant de voir mettre en pratique une mesure si urgente ?
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manières d’exercer le corps, celles qui associent le moins possible le cerveau au travail des muscles.
Personne, jusqu’à présent, n’a songé à chercher si, à ce point de vue, il n’y aurait pas un choix à faire parmi les formes si variées de l’cxercice. Personne ne s’est demandé si les méthodes de gymnaslique le plus en honneur aujourd’hui étaient bien les plus capables de donner aux muscles de l’enfant l’activité qui leur manque, sans imposer une nouvelle fatigue à son cerveau déjà surmené.
Les chapitres qui vont suivre auront justement pour but d’établir, on s’appuyant sur la physiologie, les règles dont il ne faudrait pas s’écarter dans le choix d’un exercice , quand il s’agit de l’emédier à la vie trop sédentaire des sujets absorbés par des travaux d’esprit successifs.