LES MOUVEMENTS DE DÉTENTE
tion d’un coup droit? Le tireur est découvert, son adversaire juge qu'il peut l’atteindre; au même instant, les muscles se détendent et l’arme atteint le but.
Rien de plus facile en apparence que ce mouvement qiii consiste à tendre le bras en droite ligne, pendant que les jarrets jettent vivement le corps en avant dans la direction du coup a porter. Pourtant ce coup si simple qui n’exige ni feintes savantes, ni finesse de doigté, et qui consiste seulement fi pousser 1 arme droit devant soi, est une des attaques les plus difficiles de 1 escrime. Pareil au chat qui guette la souris, le tireur qui observe son adversaire doit saisir pour l’attaquer l’instant précis où l’occasion SC présente, sous peine de perdre l'fi-propos du coup. 11 faut avoir fait soi-même de l’escrime pour comprendre la valeur d’une fraction infinitésimale de seconde, quand on veut saisir pour faire une attaque le moment où l’ennemi se découvre : la conception du coup et son exécution doivent se confondre, pour ainsi dire, dans la durée d’un éclair.
On appelle mouvement de détente la tension soudaine du jarret qui jette en avant le corps du tii’cur, et l’élan brusque du bras qui lance la lame vers le but fi atteindre. Or, la « détciùe » ne peut s’ol)tenir qu’au prix d’une obéissance presque instantanée des muscles fi la volonté. Il y a un mot en escrime pour caractériser l’aptitude d’un tireur à passer instantanément au moment voulu de l’immobilité absolue au mouvement le plus rapide ; on dit qu’il a du départ. Les tireurs qui n’ont pas de départ peuvent juger un coup, et reconnaître l’instant précis où il faudrait partir, mais la jambe et le bras n’obéissent pas assez Ante. Le coup peut avoir été conçu fi temps, mais il est exécuté trop tard. C'est que le « départ » des muscles et l’instantanéité du mouvement exigent un travail nerveux considérable, dont certains faits de la physiologie vont nous permettre de donner l’explication.
Le muscle n’obéit jamais instantanément fi la volonté qui lui commande un mouvement. C’est Ifi un fait mis en lumière par Ilelmholtz en 1850. Ce physiologiste a montré qu’en excitant fi l’aide de l’électricité un point donné des nerfs moteurs, on observait un intervalle appréciable entre l’instant de l’excitation et celui de la contraction. Ce retard du muscle est dû en parlie au temps qu’emploie l’excitation électrique fi cheminer fi IraATrs le nerf ; mais en tenant compte de la durée de ce trajet, qu’on a pu mesurer exactement , on trouve qu’il reste une fraction de temps appréciable pendant laquelle le muscle déjfi atteint
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par l’excitation électrique n’est pas encore entré en contraction. Helmholtz a donné le nom de temps perdu à cette période de silence pendant laquelle l’organe moteur, ayant déjà entendu l’appel de la volonté, n’y a pas encore répondu par un mouvement.
Or, diverses circonstances peuvent faire varier la durée du temps perdu, et rendre plus lente ou plus prompte l’obéissance du muscle à l’excitation qu’il reçoit. La condition la plus eflicace pour abréger le temps perdu, c’est la violence avec laquelle la libre musculaire est excitée.
Supposons l’organe moteur excité par un agent électrique. Le temps perdu étant de deux centièmes de seconde avec un courant d'intensité connue, sa durée se trouvera réduite à un centième de seconde si on double l’intensité du courant.
Si l’excitant du muscle est la Volonté, la môme loi se trouvera applicable à la durée de l’excitation latente , et le temps perdu sera d’autant plus court que le commandement volontaire se traduira par une excitation plus forte, c’est-à-dire par un ébranlement plus violent des cellules cérébrales et des fibres nerveuses. L’ElTort de volonté devra donc être d’autant plus intense qu’on voudra provoquer un mouvement plus soudain, quelles que soient d’ailleurs la vitesse de ce mouvement et l’intensité de l’effort musculaire qui le détermine.
Mais pénétrons plus avant dans l’étude de ce curieux phénomène du « temps perdu ». Le muscle au repos peut se comparer à un serviteur endormi qui doit, avant de répondre aux ordres du maître, être tiré de son engourdissement. Nous avons vu qu’une excitation trop faible le laisse inerte, — encore ensommeillé, si l’on peut ainsi dire. — Au contraire, un choc violent le réveille du premier coup et provoque de sa part une prompte obéissance. La même diligence à exécuter l’ordre donné pourra être obtenue si on commence par l’éveiller à l’aide d’un appel préalable ; il se tiendra alors prêt à agir au moindre commandement.
Or, les expériences de laboratoire nous montrent qu en faisant subir à un muscle une série d’excitations électriques très légères, on peut produire en lui un état particulier qui n est pas encore l’action, mais qui n’est plus le repos, et qui le dispose a entrer en conir (iciïon sans perdre de temps, à la première excitation énergique qu’il recevra.
On appelle excitation latente cet état du muscle devenu ainsi plus excitable, plus apte à obéir, et semblable au serviteur bien
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éveillé et attentif qui n’attend plus qu’un signe du maître pour exécuter son ordre.
Chez un tireur qui guette le moment d’attaquer, tous les membres se trouvent sous le coup de cet état physiologique qui n’est plus le repos et qui n’est pas encore le mouvement. Mais cette sorte d’immobilité active ne peut être obtenue qu’au prix d’un travail nerveux ininterrompu , d’une, excitation incessante qui émane de la Substance grise du Cerveau.
Pendant que le tireur aux aguets présente toute l’apparence d’un repos complet, son cerveau et ses nerfs sont sous le coup d’une tension excessive. Pareils à une bouteille de Leyde qui se charge, ses muscles font, en quelque sorte, provision d’influx nerveux, alin qu’au moment opportun la Volonté puisse y déterminer subitement l’explosion du mouvement.
Telle est la dépense nerveuse que coûte à un tireur un simple coup droit exécuté à propos.
Cette dépense acquiert quelquefois des proportions plus grandes encore dans certaines phases du jeu des armes, où on doit exécuter non plus un mouvement simple et élémentaire, tel que l’extension du bras en droite ligne, mais une série d’actes musculaires combinés, tels qu’une parade composée, suivie d’une riposte. Dans ces cas, il faut qu’à un moment donné plusieurs mouvements compliqués se succèdent rapidement et se confondent en un seul acte musculaire aussi précis que soudain. — L’exécution d’une phrase d’escrime prend alors tout à fait le caractère d’une opération intellectuelle.
Après avoir « tâté le fer » de l’adversaire, quand on croit avoir jugé son jeu, il arrive souvent qu’on l’invite à une attaque, avec l’inlenlion d’y répondre par une certaine riposte dans laquelle on excelle. On feint de se livrer, on sc découvre, et, si l’ennemi trop confiant attaque dans la ligne qu’on lui offre, une parade rapide détourne son fer, et la riposte arrive inévitable. On était prêt ; on avait dam la main la parade et la riposte. Le mouvement était coordonné à l’avance, et une série de contractions musculaires, souvent très compliquées, se sont succédées dans un ordre parfait, avec une précision irréprochable et une vitesse foudroyante.
Ce travail de coordination préalable q\\^q une grande dépense de force nerveuse. Quiconque a tenu un fleuret se rappelle aisément combien est excessive la tension du système nerveux chez 1 homme qui attend 1 occasion de placer une riposte longtemps
LE RÔLE DU CERVEAU DANS L’EXERCICE
préméditée. Il faut, pour s’en rendre compte, avoir subi cet effort intérieur qui tient les muscles sous le coup d’une excitation constante, assez forte pour les rendre plus aptes à obéir, trop faible pour les mettre en action avant que l’instant ne soit venu. — Et cet instant qu’il ne faut pas laisser échapper ne dure qu’une fraction de seconde !
N’est-ce pas un travail de « tête » qui retient jusqu’au moment opportun dans l’esprit du tireur l’idée du mouvement compliqué ([u’il veut faire et rend visibles pour son imagination les lignes que va tout à l’heure décrire sa lame?
Entre le moment où il a coordonné sa parade et sa riposte, et celui où il trouve l’occasion d’exécuter l’une et l’autre, bien des mouvements ont été faits, bien des feintes ont été essayées dans le but d’attirer l’adversaire dans le piège; mais au milieu de ces mouvements, auxquels il doit porter cependant une attention soutenue, il a toujours gardé sa parade dans la main, attendant l’occasion favorable.
Tel un homme (lui veut placer un mot à eflet attend le moment opportun, suit la conversation, la dirige, et, tout on parlant, ne cosse d’avoir sur les lèvres la phrase qu’il veut débiter.
Mais la réplique la plus spirituelle manque son effet, faute d'arriver juste à point ; de môme, la riposte la plus savante ne peut réussir si elle n’est exécutée au moment opportun. L’attention du tireur vient-elle à se relâcher un seul instant ; les muscles qui doivent exécuter le coup cessent-ils, pendant une fraction de seconde, d’être soumis à l’excitation latente émanée du cerveau, le tireur aussitôt cesse d’avoir sa parade « dans la main ». Et si, à ce moment, se présente l’occasion de placer la riposte })i’éparée , il se trouve que les muscles ont perdu leur aptitude à obéir instantanément à l’ordre de la Volonté; — le mouvement n’a plus la soudaineté et l’â-propos qui devaient lui assurer le succès.
Ce n’est qu’au prix d’un effort des plus fatigants qu’un tireur peut ainsi tenir ses muscles en éveil, prêts à entrer en jeu, tout en luttant contre sa main pour l’empêcher d’agir avant le moment voulu.
Le baron de Bazancourt (1) indique un moyen de deviner la parade de prédilection de l’adversaire, celle qu’il a daiis la main. II conseille de simuler une attaque très vive en allongeant
(1) Bazancourt, les Secrets de l’épée.