CHAPITRE IL
l’essoufflement
Un temps de course. — Les exercices qui essoufflent ; le trot et le galop ; le travail en montant. — Loi de l’essoufflement.
Le besoin de respirer ; conditions dans lesquelles il augmente et diminue. — L’acide carbonique ; sa production augmente avec l’activité des muscles ; elle diminue avec Je repos. — Le sommeil de la marmotte.
Explication de la loi de l’essoufflement. — Pourquoi on s’essouffle en courant. — Pourquoi le cheval galope avec ses poumons. — Pourquoi les exercices des jambes essoufflent plus que les exercices des bras. — Le coefficient d’essoufflement. — Le cheval qui sort de ses allures.
jL’essoufflement est une auto-intoxication par l’acide carbonique. — Analogie avec l’asphyxie. — Impossibilité de lutter contre l’essoufflement.
Vous êtes-vous jamais trouvé en vue d’une gare avec la crainte •de manquer le train ? Vous avez 500 mètres à faire, et la montre 'impitoyable vous dit : encore deux minutes ! Il faudrait courir, et, depuis de longues années, vous êtes habitué à l’allure modérée -d’un homme qui se sert de ses jambes quand il se promène et de voitures quand il est pressé. Mais vous tenez à partir, et, prenant votre courage à deux mains, vous vous lancez à toute vitesse.
Les jambes sont solides et vous n’en souffrez pas en courant. Pourtant , au bout de quelques secondes , un malaise singulier 'VOUS envahit. La respiration s’embarrasse ; il semble qu’un poids vous oppresse, qu’une barre vous traverse la poitrine. Les mouvements respiratoires deviennent saccadés, irréguliers. A chaque pas, le malaise augmente et se généralise. A présent, les tempes battent avec violence, une chaleur insupportable vous monte au •cerveau, un cercle de fer vous étreint le front. L’instant d’après, les oreilles bourdonnent, la vue se trouble et vous n’avez plus qu’un sentiment confus des objets devant lesquels vous passez •et des gens qui se retournent pour regarder votre figure pâle et .bouleversée.
Enfin vous voilà rendu. Au moment où le train siflle, vous
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tombez anéanti sur les coussins de votre compartiment. Là, malgré la satisfaction d’être arrivé et le soulagement d’être assis, votre malaise persiste. Pendant plusieurs minutes encore, l'air vous manque et les mouvements précipités de votre poitrine vous font ressembler à un homme en proie à un violent accès d’asthme.
Cela s’appelle « être essoufflé ».
Il est rare qu’on songe à s’étonner d’un fait observé chaque jour, et il semble naturel à tout le monde qu’on soit essoufflé quand on vient de courir. Pourtant, si on y réfléchit, il y a dans le fait de l’essoufilement, pendant la course, quelque chose qui devrait nous surprendre ; quand on court, ce sont les jambes qui travaillent, et c’est le poumon qui se fatigue.
On ne trouve lîullè^pârt l’exposé méthodique et l’explication rationnelle de V essoufflement. Cette forme de la fatigue n’a été jusqu’à présent l’objet d’aucune monographie ; elle n’est décrite dans aucun des grands dictionnaires de médecine, dans aucun traité de physiologie.
Il n’y a pourtant pas de fait plus banal et plus fréquemment observé que l’essoufllement; il n’y en a pas de plus intéressant au point de vue des résultats hygiéniques et thérapeutiques du travail musculaire.
V essoufflement est un malaise qui se produit au cours d’un exercice violent ou d’un travail musculaire intense , et qui se caractérise par un besoin exagéré de respirer, et par un trouble profond dans le fonctionnement des organes respiratoires. — Cet état n’est qu’une forme particulière de la dyspnée et présente le tableau général des accidents dus à l’insuflisance de Y hématose. Mais il diffère des troubles respiratoires qu’on peut observer dans les maladies , par certains signes particuliers que nous aurons à signaler, et surtout par les conditions dans lesquelles il se produit et par le mécanisme de sa production.
Si nous cherchons à établir dans quelles conditions l’essoufllement se produit pendant le travail, nous serons frappés d’abord de ce fait que certains exercices, certains mouvements, semblent avoir le privilège d’influencer plus promptement que d’autres les fonctions respiratoires.
LA FATIGUE
Dans certains actes musculaires, la fatigue prend la forme de l’essoufflement,, et la gêne respiratoire force le sujet à interrompre le travail bien avant que les muscles ne soient fatigués. Un homme qui court ou qui monte rapidement un escalier est obligé de s’arrêter, non pour reposer ses jambes , mais pour souffler.
Pour d’autres exercices , au contraire , les muscles se fatiguent et refusent de continuer le travail , bien avant que l’essoufflement se produise. L’acte de grimper à l’échelle par la force despoignets, l’acte de soulever des haltères, de tenir des poids à bout de bras , sont autant de mouvements qui fatiguent promptement les membres avant d’amener des troubles très accentués dans les fonctions Kjespiratoires. Quand on se sent obligé d’interrompre ces exercices, ce n’est pas que le souffle manque, c’est que la force musculaire est épuisée.
Chez les animaux , on a remarqué aussi que certaines allures ^ certaines formes du travail produisent plus particulièrement l’essoufflement , tandis que d’autres amènent plutôt la fatigue des membres.
« Le cheval, — disent les entraîneurs, — trotte avec ses jambes et galope avec ses poumons. » — Cette phrase, exprime bien, dans son image humoristique , l’importance de l’allure dans la production de l’essoufflement. Pourquoi un cheval s’essouffle-t-il plus au galop qu’au trot? La première idée qui vient à Pesprit, c’est d’attribuer à la vitesse plus grande l’essoufflement plus prompt. Mais il ne faut pas confondre Vallure et le train. L’allure du galop n’est pas incompatible avec un train très ralenti. On peut raccourcir le galop d’un cheval jusqu’à le forcer à rester en arrière d’un autre cheval qui trotte. On a même cité des animaux assez bien dressés, assez bienmw, suivant l’expression du manège, pour aller au galop aussi lentement qu’au pas. Or, aussi raccourci que soit le galop, il essouffle un cheval plus promptement que le trot à vitesse égale.
L’essoufflement ne se produit donc pas dans les mêmes conditions que la fatigue musculaire locale, et certains exercices semblent avoir le privilège d’influencer la respiration.
Quand on cherche à trouver l’explication de ce fait, il est naturel de se demander d’abord si les exercices qui essoufflent n’ont pas une influence directe sur les organes qui exécutent les mouvements respiratoires, s’ils n’exigent pas , par exemple, l’entrée enjeu des muscles de la poitrine et du dos, dont les contractions
CONDITIONS DE l’eSSOUFFLEMENT
pourraient gêner l’action des côtes. Mais au premier coup d’œil , cette hypothèse est écartée , car les exercices qui essoufflent le plus , chez l’homme , ne sont pas ceux qui exigent le travail des membres supérieurs et, par conséquent, le concours direct des muscles de la poitrine. La course, le saut, l’ascension d’une pente escarpée, sont, de tous les exercices connus, ceux qui amènent le plus promptement l’essoufflement , et ils s’exécutent avec les membres inférieurs , dont les muscles ne s’attachent pas plus haut que le bassin et n’ont pas d’action directe sur le thorax.
Selon nous, il est impossible d’expliquer la tendance de tel ou tel exercice musculaire à produire l’essoufflement, si l’on se base seulement sur les particularités de mouvement et d’attitude que ces exercices nécessitent.
Certains auteurs, qui ont parlé incidemment de l’essoufflement, semblent attribuer cette forme de la fatigue au mécanisme même des exercices qui essoufflent et à la gêne directe que produisent ces exercices sur les mouvements respiratoires.
« L’essoufflement pendant la course, dit Michel Lévy, tient à ce <c que le coureur, impuissant à faire les inspirations profondes et « prolongées dont il a besoin pour la succession des efforts , « cherche à y suppléer par la fréquence des mouvements respi- « ratoires, afin de fixer autant que possible sa colonne vertébrale « et sa poitrine. » (Michel Lévy, Traité d'hygiène.)
Nous citons cette opinion pour montrer combien, en général, les auteurs qui ont écrit sur l’exercice musculaire s’en sont rapportés h des déductions qui leur paraissent rationnelles, plutôt qu’à l’observation directe des faits. En effet, l’opinion de Michel Lévy est basée sur une erreur d’observation que chacun peut contrôler sur lui-même , si un temps de course d’une minute ou deux ne lui fait pas peur. Chez l’homme qui court, ce n’est pas l'inspiration qui est difficile , c’est V expiration. On n’épromœ , dans cet exercice , aucune difficulté à faire entrer l’air dans la poitrine ; c’est au contraire la sortie de l’air qui est difficile, incomplète. D’après des observations prises sur nous-même et sur un ami qui a bien voulu se prêter à cette étude, l’inspiration est libre , facile , profonde et trois fois plus longue que l’expiration. Celle-ci, au contraire, est brève, insuffisante, laisse l’impression d’un besoin non satisfait.
De plus , le rythme très particulier de la respiration , chez un homme qui court, n’est pas dû au mécanisme de la course, car il •se retrouve dans tous les exercices qui essoufflent, quelle que
LA FATIGUE
soit leur forme, et, en outre, li persiste toujours longtemps après que l’exercice a cessé. On ne peut donc pas dire que cette forme de la respiration tient à des contractions musculaires ou à, des attitudes forcées , puisqu’elle s’observe même alors que tous les muscles ont été mis dans le relâchement et que le corps est revenu à l’attitude du repos.
Le dérèglement de la respiration , dans tous les exercices qui essoufflent, n’est pas la cause première de la dyspnée; il en est, au contraire , le résultat. L’explication de l’essoufflement basée sur la gêne mécanique des mouvements respiratoires est loin de pouvoir s’appliquer à tous les exercices qui essoufflent et à toutes les circonstances de l’essoufflement.
Si l’on cherche une condition qui soit commune â tous les exercices, à tous les actes musculaires réputés capables d’amener rapidement des troubles de la respiration , on est frappé de voir que tous nécessitent une très grande dépense de force pour un temps très court. — C’est là, selon nous , la condition essentielle de l’essoufflement.
Il y a d’autres conditions qui favorisent la production de la gêne respiratoire au cours d’un exercice , soit en suspendant momentanément la respiration , comme on le voit dans le phénomène de l'effort^ soit en forçant les muscles thoraciques à s’associer à un exercice qui les détourne de leur rôle respirateur. Mais ces conditions n’ont qu’un résultat passager et ne contribuent que pour une faible part à l’essoufflement. Les causes capables de gêner mécaniquement la respiration interviennent comme facteurs accessoires , comme complication capable de hâter et d’aggraver l’essoufflement; mais elles ne peuvent amener par elles-mêmes une gêne prolongée et persistante de la respiration, si elles ne sont pas associées à des actes musculaires nécessitant une grande somme de travail.
Pour s’en convaincre , il suffit d’imiter expérimentalement ce qui se passe dans certains actes musculaires qui amènent la suspension de la respiration.
Si l’on fait une profonde inspiration, et qu’après avoir fermé la glotte, on soumette l’air introduit dans la poitrine à une compression vigoureuse en contractant les muscles expirateurs, on se trouve dans toutes les conditions physiologiques de 1 effort. La face injectée de sang, les veines. du cou saillantes, les côtes fortement soulevées, le thorax immobile dans la position d’inspiration forcée donnent le tableau complet des phénomènes présentés