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EMPOISONNEMENT DU CORPS PAR LE CORPS

La fièvre de surmenage n’est que l’exagération de la courbature. Les causes et le processus sont les mêmes. Ces deux affections sont dues à une auto-infection, à un empoisonnement du corps par le corps ; et les agents infectieux sont, dans les deux cas, des produits de désassimilation dus au travail ; mais, dans la simple courbature, le malade s’est arrêté à temps et a pu, grâce au repos, éliminer les substances, cause des accidents, tandis que dans la fièvre de surmenage ces substances ont été renouvelées par un nouveau travail avant leur expulsion complète et se sont ainsi accumulés à haute dose dans le sang.

Le surmenage n’aboutit pas toujours à un état fébrile à forme typhoïde. Il arrive souvent que les accidents se bornent â un état général de prostration, de langueur de toutes les fonctions. Dans ce cas les accidents ne font pas explosion et les troubles de l’organisme s’arrêtent à la période prodromique, â l’état d’imminence morbide. C’est une menace qui avorte, parce qu’on remédie à temps aux abus qui l’ont provoquée. La maladie que couvait le sujet n’a pas pu éclore, parce que l’organisme a été mis dans des conditions hygiéniques meilleures, — et la seule condition hygiénique efficace contre le surmenage, c’est le repos. C’est ainsi qu’il faut s’expliquer beaucoup d’états morbides qu’on appelle des commencements de fièvre typhoïde, accidents qui se développent quelquefois avec une grande violence et se dissipent au bout de très peu de jours.

On cite habituellement le surmenage parmi les causes qui prédisposent à la fièvre typhoïde ; mais le surmenage fait plus que de prédisposer à la fièvre typhoïde : il est capable, en dehors de toute autre cause, de créer des épidémies de fièvres continues absolument semblables à la fièvre typhoïde.

Plusieurs membres éminents de l’Académie de médecine , dans une discussion des plus intéressantes (Comptes rendus, mars 188G), à propos des poisons découverts par M. A. Gautier dans les produits de l’organisme vivant, ont fait ressortir l’importance de l’auto-intoxication dans les maladies. Ils ont montré que le sang peut subir l’intluence toxique de certains poisons chimiques appelés leucomaïnes qui s’élaborent dans l’organisme lui-même, et s’y accumulent dans certains cas soit par défaut d’élimination, soit par excès de production. — Le professeur Peter appelle ce mode d’infection auto-typhisation, parce qu’il donne lieu à des affections tout à fait semblables aux maladies typhoïdes.

Le travail excessif , cause active d’accumulation do produits

LA FATIGUE

organiques toxiques , aboutit très fréquemment à l’auto-typhysation.

Il nous a été donné d’observer personnellement plusieurs cas de ces fièvres pseudo-typhoïdes sur des sujets dont nous connaissions bien le genre de vie. Nous avons pu aisément remonter de l’effet à la cause, et reconnaître, après enquête faite, le rôle exclusif de l’excès de travail musculaire dans la production de la maladie.

Deux de ces malades nous ont surtout frappé. L’un s’était surmené par l’escrime, passant chaque jour six heures le fleuret à la main. Un autre avait abusé de la gymnastique avec engins et s’exerçait, durant quatre heures de la journée, à une barre fixe installée chez lui. Tous deux étaient des adolescents, et, à cet âge, les éléments anatomiques du corps, moins stables qu’à l’âge viril, subissent plus facilement le mouvement de désassimilation. Le travail avait eu plus de prise sur leurs tissus, et les déchets surabondants résultant des combustions trop intenses avaient empoisonné leur organisme.

A chaque instant, dans la pratique, le médecin se heurte à des cas qui l’étonnent et qui seraient inexplicables si le surmenage n’était pas invoqué comme cause des faits observés. — Une caserne est ancienne ; ses murs et ses plafonds recèlent sans doute des microbes , car une épidémie se déclare : la fièvre typhoïde décime les hommes. On blanchit les murs, on désinfecte , l’épidémie augmente et fait rage. On change de colonel : la maladie disparaît comme par enchantement. — C’est qu’un chef moins remuant a pris le commandement : les hommes ne sont plus soumis à un surcroît de manœuvres. Plus de promenades de oO kilomètres, plus de prouesses de gymnastique et de voltige destinées à faire l’admiration de la population civile. Le soldat, ramené au travail strictement réglementaire, n’est plus sous le coup du surmenage ; une diminution de fatigue a suffi pour éteindre l’épidémie.

Les fièvres typhoïdes, si fréquentes dans l’armée, sont presque toujours des fièvres de surmenage. Elles s’observent surtout dans les troupes soumises à des manœuvres supplémentaires, à des marches forcées ; elles sévissent de préférence dans les armes qui demandent un travail de force, dans les garnisons d’artillerie, par exemple, comme on l’a vu à Angoulôme et à Clermont. Enfin elles atteignent de préférence les jeunes soldats, qui ne sont pas encore habitués à la fatigue. De plus, détail caractéristique, elles

MICROBES, LEUCOMAINES

se propagent rarement à la population civile dont les maisons touchent les casernes, mais qui n’est pas soumise aux mêmes causes de surmenage.

Tout nous prouve le rôle important de la fatigue musculaire dans la production des maladies. Tout nous montre, à côté des influences venues du dehors, la puissance des agents morbifiques qui prennent naissance dans l’organisme. Les microbes, organismes parasites, jouent leur rôle dans les maladies infectieuses, mais à côté d’eux il faut compter comme agents d’affections graves certains poisons chimiques qui se développent pendant les actes vitaux qui accompagnent l’exercice violent.

Ces poisons, qu’on a entrevus seulement depuis peu et qu’on a assimilés aux alcaloïdes de la putréfaction, sont capables d’exercer une influence pernicieuse sur l’organisme au sein duquel ils ont pris naissance et qui ne les a pas assez promptement éliminés. Ils sont cause du développement de certaines formes d’affections typhoïdes. Ils sont cause aussi de l’aggravation si remarquable que prennent les lésions les plus simples, les affections les plus bénignes quand elles se déclarent chez un homme surmené.

A la suite des grandes fatigues physiques, une pneumonie ou un érysipèle prennent un caractère infectieux, et les plaies les plus simples tendent à se compliquer d’accidents de septicémie. Ce n’est plus un germe introduit du dehors qui est venu vicier le sang: c’est l’organisme lui-même qui s’est intoxiqué par ses propres produits. La maladie primitivement bénigne tend à s’aggraver et à prendre une forme infectieuse, parce qu’elle évolue sur un terrain vicié par les leucomaïnes et autres poisons dus à l’activité exagérée des organes.

La fièvre typhoïde, d’après tous les observateurs, est le résultat de l’absorption d’un miasme humain. Ce sont toujours les grandes agglomérations d’hommes qui lui donnent naissance. Un auteur des plus autorisés, Griesinger (1), lait ressortir la différence étiologique remarquable qu’on constate entre la fièvre intermittente paludéenne, maladie de la campagne, des pays incultes et des contrées dans lesquelles les hommes sont rares et les végétaux abondants, et la fièvre typhoïde, maladie des villes et des locaux encombrés d’êtres humains.

Le surmenage augmente les dangers de l’encombrement par un mécanisme bien simple, en augmentant la quantité de miasmes

(1) Griesinokr, Maladies infectieuses.

LA FATIGUE

émis par les hommes qui se trouvent réunis dans un môme local.

Un dortoir occupé par quarante hommes qui viennent de faire une marche forcée est beaucoup plus chargé de miasmes que celui où passent la nuit un nombre égal de personnes qui n’oht fait aucun travail musculaire.il suffît, pour s’en assurer, d’entrer dans une chambrée militaire le lendemain d’une longue étape. On est presque renversé par l’odeur repoussante et toute particulière qui s’en dégage. — En dépit de toutes les plaisanteries faites sur le fantassin, ce ne sont pas les pieds des hommes fatigués qui exhalent cette odeur pestilentielle, mais leurs poumons et toute la surface de leur peau.

On a eu maintes fois l’occasion de signaler des faits qui s’accordent avec cette opinion de l’empoisonnement de l’homme par l’homme, et de voir que ces intoxications par le miasme humain sont d’autant plus graves que les sujets d’où provient la substance toxique ont supporté plus de fatigue.

On lit dans l’histoire de la révolte des cipayes dans l’Inde anglaise le fait suivant :

Un régiment de cipayes, après avoir été vaincu par les Anglais, prit la fuite, et les 800 hommes qui en restaient furent poursuivis et traqués comme des hôtes fauves pendant trois jours consécutifs. La fatigue étant à son comble, les malheureux se réfugièrent dans une petite île où ils se laissèrent prendre sans résistance, comme des animaux forcés. Après leur capture, on en enferma 180 dans une pièce étroite pour attendre le moment où ils devaient être passés par les armes. Le lendemain matin, quand on vint les chercher pour l’exécution, les trois quarts étaient morts. L’encombrement d’un espace trop étroit par ces hommes surmenés avait accumulé dans l’air du cachot des miasmes à haute dose dont l’absorption avait causé la mort de 123 des prisonniers. Les 55 autres furent pris d’accidents fébriles à forme typhoïde, et la plupart succombèrent après trente ou quarante jours de maladie.

C’est au surmenage encore qu’il faut attribuer la plus grande part dans certains accidents qu’on rapporte en général à la chaleur du soleil, et qu’on désigne à tort sous le nom à' insolations.

Dans une colonne militaire en marche par une journée très chaude, on voit souvent des homnies tomber tout à coup sans connaissance, et quelquefois mourir sur place. On attribue généralement ces graves accidents aux ardeurs du soleil. Selon nous,

l’insolation des troupes en manoeuvres 137

il faut l’intervention de deux facteurs pour amener le coup de chaleur auquel succombe le jeune soldat en marche sur une route exposée au soleil d’août. Le soleil est assurément l’un des facteurs de l’accident, mais le travail en est un autre et de beaucoup le plus important des deux.

On se rappelle comment le corps se débarrasse de l’excès de chaleur que développe en lui le travail musculaire. On sait que l’appareil vaso-moteur amène le sang à la peau à mesure qu’il s’échauffe , par le travail ; le corps se refroidit ainsi par rayonnement avec d’autant plus de rapidité qu’il y a plus de différence entre la température de sa surface extérieure et celle du milieu ambiant, ce milieu étant supposé plus froid que le sang, ainsi qu’il arrive dans les climats tempérés. Si l’air ambiant est beaucoup plus froid que le sang, ce liquide, à mesure qu’il arrive à la peau, se rafraîchit presque instantanément; si, au contraire, la température extérieure dépasse celle de l’organisme, la surface cutanée, au lieu de perdre de la chaleur par rayonnement, doit en gagner.

Malgré ce résultat si défavorable au refroidissement du sang, le corps, dans l’état de repos, se défend victorieusement contre l’invasion de la chaleur extérieure, grâce à la réfrigération produite par la sueur qui s’évapore et par la vapeur d’eau qui s’échappe du poumon; c’est ainsi qu’on peut, sans inconvénient grave, séjourner pendant quelques minutes dans une étuve dont la température dépasse de beaucoup celle du soleil le plus ardent. Mais si à l’action de la température élevée vient s’ajouter celle de l’exercice musculaire, l’organisme n’a pas à lutter seulement contre la chaleur du milieu ambiant, il doit se défendre encore contre le surcroît de chaleur développée dans ses organes. Il est privé, dans cette lutte inégale, du concours de l’appareil vaso-moteur, dont l’action lui devient inutile. Le sang, amené constamment à la peau, ne peut plus perdre sa chaleur par rayonnement dans un milieu ambiant déjà plus chaud que lui, et le sang retournera aux organes internes en leur rapportant la presque totalité du calorique dû au travail.

Il y a une nuance très accusée entre notre manière de comprendre l’insolation dans nos pays , et la façon dont on l’explique d’ordinaire. Pour nous, le soleil ne tue pas l’homme en lui donnant un surcroît de chaleur, mais simplement en l’empêchant de se défaire de sa chaleur intérieure qui s’est développée avec excès. Qui ne voit du premier coup l’importance pratique de cette

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distinction ? L’homme qui succombe pendant une marche forcée au grand soleil n’est pas tué parle soleil, mais par la marche forcée. Il ne meurt pas d’insolation, mais de surmenage, et par conséquent, s’il n’est pas surmené, le soleil h lui seul ne peut le tuer. Le soleil n’est plus la cause essentielle de l’accident, il n’en est qu’une condition accessoire.

On ne voit jamais dans nos climats tempérés aucun cas d’insolation mortelle chez des hommes exposés aux ardeurs du soleil , quand ces hommes ne se trouvent soumis à aucun travail fatigant. Un homme qui stationne au grand soleil de juillet prendra peut-être un coup de soleil si sa peau est délicate ; il pourra se congestionner le cerveau s’il n’est pas suffisamment garanti par la coiffure ; il pourra éprouver des malaises très variées dus à l’excès de température ; une syncope , une indigestion , etc. , mais jamais d’accidents mortels, à moins de complication d’une autre maladie ou d’un vice de constitution qui n’auraient rien de commun avec l’insolation proprement dite.

Les officiers de cavalerie savent tous que leurs hommes sont très rarement atteints d’insolation, tandis que les chevaux qui les portent succombent très fréquemment ii cet accident. C’est dans l’infanterie que le coup de chaleur s’observe presque exclusivement, de préférence dans les marches forcées et quand les hommes sont chargés du poids maximum. L’offiicier d’infanterie qui ne porte pas de sac est beaucoup plus rarement atteint que ses hommes, et, parmi ceux-ci, la prétendue insolation s’adresse toujours à ceux qui se trouvent moins accoutumés à la fatigue. Dans les accidents d’insolation qu’on signale chaque année au moment des grandes manœuvres, les soldats qui succombent sont toujours des réservistes ayant passé sans préparation et sans transition de l’oisiveté musculaire complète au travail excessif, et se trouvant, par conséquent, dans les conditions les plus favorables au développement des accidents de surmenage.

Les mêmes constatations ont été faites maintes fois pour les animaux. Il est d’observation vulgaire qu’un cheval est d’autant plus sujet à tomber frappé d’insolation qu’il est plus chargé de graisse et moins entraîné par le travail de tous les jours.

Les hommes endurcis à la fatigue, ceux qui journellement font des travaux pénibles sont rarement victimes des accidents dont nous parlons. On ne voit jamais à la campagne un paysan mourir d’insolation. Jamais, pourtant, aucune troupe en manœuvre n’a supporté les ardeurs du soleil d’été plus longtemps que les

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