LA FOLIE PAR SURMENAGE
ment et l’anémie des centres nerveux comme cause fréquente de certaines formes de folie mélancolique. Il nous a été permis de constater, pour notre part, que le surmenage physique, en appauvrissant la constitution, avait souvent pour aboutissants certains troubles très remarquables des fonctions cérébrales.
Au cours d’une pratique médicale de onze années à la campagne, nous avons été frappé du nombre considérable de cas d’aliénation mentale observés par séries à certains moments de l’année, et frappé surtout de ce fait que les malades présentaient tous le type delà folie mélancolique. En général, ces malades guérissaient assez vite et leur trouble mental se dissipait en deux ou trois mois, sans qu’il fût besoin de les mettre dans un asile d’aliénés. Après être resté longtemps sans voir dans ces cas si nombreux autre chose que des séries , de simples coïncidences , nous finîmes par comprendre quel était le lien qui les unissait. Nous avions affaire à des cas d’épuisement nerveux par fatigue physique exagérée.
Le commencement de l’automne était toujours le moment où nous observions ces cas de folie passagère, et c’est justement à cette époque que se terminent les grands travaux des récoltes.
Pour qui connaît la vie du paysan, époque des récoltes veut dire période de surmenage. En temps ordinaires, les gens de la campagne ne font pas une très grande dépense de force musculaire. Ils sont toujours sur pied, toujours exposés au mauvais temps, toujours occupés à des travaux qui les tiennent au grand air et les habituent à la dure, mais à des travaux qui ne demandent ni vitesse, ni grand effort de muscles. A partir de la fin de juin, au contraire, commence une période de trois mois pendant laquelle le paysan fauche , moissonne , se hâte de peur des pluies, soulève à bout de bras de lourdes gerbes ou d’énormes tas de foin. L’habitant des campagnes fait alors une vraie gymnastique compliquée de sueurs profuses, car elle a lieu sous un soleil ardent. Il ne répare pas ses forces par le sommeil, car il se lève de grand matin; il est mal couché, et dévoré par les parasites de toute espèce, de plus il est mal nourri; au lieu de se donner un régime substantiel tous les jours, le paysan aime mieux faire le repas du loup, et, s’il prend tous les jours un peu de vin, il réserve toutes ses ressources pour deux ou trois grands festins dans des assemblées où il se gave jusqu’à l’indigestion.
Excès de travail, transpiration excessive, insuffisance de sommeil et de nourriture, telles sont les influences auxquelles est
LA FATIGUE
soumis le paysan chaque été. De ces fatigues il ne résulte pas, d’habitude, les accidents fébriles que nous avons signalés chez les sujets qui abusent du travail sans entraînement préalable, parce que les paysans, travaillant sons cesse, sont toujours entraînés. La moisson qui les surmène ne produit pas chez eux cette intoxication par les déchets qu’on observe chez les sujets passant de l’inaction au travail forcé. Le paysan, desséché par le travail de tous les jours et par une alimentation insuffisante, n’a pas la moindre parcelle de ces tissus de luxe qu’on appelle tissus de réserve. Aussi, chez lui, la fatigue se traduit-elle non par un empoisonnement de l’organisme et des fièvres infectieuses à forme typhoïde, mais par un état d’épuisement présentant des nuances variées, dans lesquelles les formes nerveuses tiennent une grande place.
Par suite d’une erreur très accréditée, on dit généralement que les travaux des champs mettent le paysan à l’abri des troubles nerveux si communs dans les villes. L’opinion publique en est restée, sur ce point, aux idées de J. -J. Rousseau et autres hygiénistes par intuition qui prétendaient qu’avec de l’exercice, le grand air et des mœurs pures^ il n’y a pas de maladie possible. Il suffit d’ouvrir les yeux pour s’assurer que ces idées préconçues sont bien loin de s’accorder avec les faits.
Les femmes de la campagne sont des sujets hors ligne pour étudier l’épuisement. Elles aussi, comme les hommes, travaillent, transpirent, dorment mal et sont mal nourries. De plus, elles ont le soin et l’allaitement de leurs enfants habituellement très nombreux. La vie d’une jeune mère de famille, dans une maison de paysans, est une vie d’épuisement continuel. Aussi les femmes des villes auraient-elles tort de se croire le monopole des maladies nerveuses. Il y a autant de névropathes à la campagne qu’à la ville, mais les névropathies rurales ont généralement une manifestation peu bruyante. Cette modération dans les symptômes tient à ce simple fait que les malades n’ont pas le temps de se lamenter et que leur entourage n’a pas le temps de les plaindre. Elles ne souffrent pas moins, mais elles mettent une sourdine à leur douleur, de peur que leur mari ne l’y mette de sa main. Mais les névralgies , les gastralgies , les vertiges et les névroses de toute sorte forment le fond des maladies de la paysanne épuisée par le travail. Quant à l’Hystérie, si ses manifestations complètes, sous forme d’attaques, sont plus rares qu’à la ville, cela tient à des causes morales qu’il faut signaler en passant. Pour les femmes