LE TRAVAIL DE COORDINATION LATENTE
brusquement le bras et en lançant impétueusement le corps en avant, mais en ne se fendant qu’à demi, de façon à ne pas s’exposer à recevoir la riposte. Cette « fausse attaque » a pour résultat de provoquer la manifestation instinctive du mouvement que l’adversaire avait préparé. Les muscles du bras qui, depuis plusieurs minutes déjà, étaient sous le coup d’un travail intense de coordination latente, sont entrés en jeu, entraînés par un mouvement involontaire pour détourner la pointe de l’adversaire, malgré qu’elle n’arrivât pas à portée. La lame a décrit, dans le vide , une évolution rapide qui laisse voir de quelle parade le tireur avait l’intention de faire usage.
Le mouvement compliqué qui se produit ainsi involontairement était préparé dans les muscles du bras , comme la phrase que doit débiter un acteur novice est stéréotypée dans son cei’veau, toute prête à sortir de ses lèvres. De même que le tireur trop impressionnable laisse échapper malgré lui le simulacre d’une parade longtemps préméditée, ainsi le comparse ému n’attend pas toujours la fin de la tirade à laquelle il doit répondre pour lancer la réplique qui obsède son cerveau
Le travail de coordination latente que nous avons tenté d'analyser se rencontre dans tous les exercices qui impliquent une lutte, tels que le jeu de l’épée, du bâton, de la boxe, et, pour se faire une idée exacte de la dépense de force que nécessitent les exercices dans lesquels on fait « assaut », il ne faut pas songer seulement à l’énergie des mouvements musculaires , il faut tenii compte aussi de la dépense d’influx nerveux.
A côté de la force musculaire utilisée pour produire un mouvement, il faut inscrire encore la torce nerveuse dépensée pour rapprocher l’instant où ce mouvement est voulu de l’instant où il est effectué ; à côté de l'excitation motrice qui se traduit au dehors par une contraction musculaire, il faut noter V excitation latente qui laisse le muscle dans un état de repos apparent, mais le pré-, pare à répondre avec plus d’instantanéité à l’appel de la volonté.
Si nous voulions exprimer cette conclusion sous une forme moins scientifique , mais d’une image plus saisissante , nous dirions que ces exercices s’exécutent plutôt avec les nerfs qu’avec les muscles.
De là résultent les effets très particuliers de ces exercices sui le système nerveux.
Tout le monde a pu remarquer qu’après un assaut d’armes
LE RÔLE DU CERVEAU DANS L’eX'ERCICE
sérieux, la fatigue ressentie semble hors de proportion avec le travail musculaire effectué. Les tireurs qui cherchent « l’à-propos du coup » ne font pas de mouvements très violents; leur jeu est sobre : ils observent plus qu’ils n’agissent. Et pourtant ils se fatiguent beaucoup plus dans leur immobilité attentive que ces escrimeurs novices qu’on voit gesticuler et^ bondir, exécutant toutes sortes d’évolutions fantaisistes.
C’est qu’en escrime la dépense de force consiste moins dans l’exécution des actes musculaires que dans leur préparation.
Aussi le jeu des armes est-il le type des exercices qui fatiguent plus les nerfs que les muscles.
Si les débutants rapportent de leurs premières séances un endolorissement général de tous les membres, c’est que la courbature est inévitable à la suite de tout exercice inaccoutumé. Mais l’habitué de salles d’armes n’éprouve plus en quittant la veste ce brisement de tous les muscles que laissent tous les exercices de force. En revanche, il ne peut échapper, après un assaut sérieux, à une sorte d’accablement momentané, de prostration caractéristique qu’on peut appeler fatigue nerveuse.
La sensation de fatigue nerveuse est très différente de celle qu’on éprouve après les gros travaux n’exigeant qu’une dépense de force matérielle, et à la suite des exercices qui font travailler les muscles plus que les nerfs. Cette sensation, qu’on n’oublie pas quand on l’a éprouvée, est difficile à décrire, comme toutes les nuances de la sensibilité. Si l’on cherche à en donner idée en la comparant à une sensation connue, on peut dire qu’elle ressemble à l’accablement qui suit, dans l’ordre moral , tout effort soutenu de la volonté, quand, par exemple, on a lutté longtemps pour repousser la pression d’une volonté étrangère, ou bien quand on a tenu l’esprit énergiquement tendu sur la solution d’un problème difficile.
La fatigue nerveuse présente des variantes suivant les circonstances et les tempéraments. Elle se caractérise le plus habituellement par une sorte de prostration et d’anéantissement momentanés, mais elle peut se traduire aussi par une surexcitation passagère semblable à celle qu’on observe chez certains sujets très affaiblis, et que les médecins appellent état de faiblesse irritable.
Cette forme si particulière de la fatigue qui suit les exercices exigeant beaucoup de travail nerveux est due à l’ébranlement subi par les cellules nerveuses qui président à la motricité volontaire, comme la fatigue intellectuelle est due au surcroît d’activité
POURQUOI LE CUAT n’eNGRAISSE PAS
des cellules qui entrent en jeu pendant le travail de l’esprit.
Or, ces deux ordres de cellules siègent dans la substance grise du cerveau. C’est donc en réalité le cerveau qui supporte la fatigue à la suite des exercices qui nécessitent une grande dépense d’influx nerveux.
Pour cette raison, l’escrime ne saurait convenir aux hommes d’étude, pas plus qu’aux enfants dont le cerveau travaille avec excès, et c’est le dernier des exercices qu’on doit conseiller aux tempéraments très excitables, à moins toutefois qu’il ne s’agisse de fournir un aliment à des cerveaux inoccupés, à des esprits inquiets dont l'activité se retourne contre eux-mêmes, faute d’être utilisée ailleurs. Dans ce cas, l’escrime peut devenir un dérivatif précieux en absorbant,comme pourrait le faire un travail d’esprit, le surcroît de force nerveuse qui tourmentait l’esprit inactif.
L’escrime, ainsi que tous les exercices qui ébranlent le système nerveux, convient à merveille à tous les sujets qui veulent maigrir. Le système nerveux a, parmi ses fonctions les plus importantes , celle de régulariser la nutrition ; aussi voit-on toute fatigue supportée par les nerfs, toute déperdition excessive de force nerveuse , aboutir à une diminution de l’énergie du mouvement nutritif, et favoriser le mouvement de dénutrition ou, en d’autres termes, l’amaigrissement.
Les secousses d’ordre moral, les préoccupations soutenues, par la déperdition d’influx nerveux qu’elles occasionnent, entravent les fonctions de nutrition et font maigrir. C’est par un mécanisme identique que le même résultat se produit à la suite des exercices nécessitant une grande dépense de force nerveuse. Il est curieux d’observer que les animaux dont le genre de vie nécessite des mouvements pareils à ceux de l’escrime ont le privilège d’échapper à l’engraissement.
Vous êtes-vous jamais demandé comment les chats pouvaient joindre à leur paresse proverbiale une si grande agilité? L’inaction musculaire amène dans toutes les espèces animales, aussi bien que dans l’espèce humaine, la tendance à l’ohésité et la lourdeur des allures ; le chien qui ne chasse pas, le cheval qui reste à l’écurie sont envahis par la graisse et deviennent moins aptes à un service actif. Les animaux sauvages eux-mêmes , si on les tient en cage, ou s’ils sont soumis de toute autre façon au repos forcé de la vie domestique, perdent très promptement leur conformation svelte et l’aisance de leurs mouvements.
F. Laoranoe.
LE RÔLE DU CERVEAU DANS L’EXERCICE
Pourquoi le chat échappe-t-il à la loi commune, et pourquoi, malgré l’immobilité dans laquelle on le voit si souvent plongé, devient-il plus rarement obèse que le chien ou le cheval? C’est, que son immobilité n’est pas l’inaction , et que ses nerfs travaillent pendant que ses muscles semblent au repos. Pareil au tireur qui attend le moment d’attaquer, le chat est constamment préparé à bqndir. A chaque instant il guette quelque chose : un rat, une mouche, le rôti. Un chat de salon ne fait pas plus de trois ou quatre bonds dans la journée, mais chacun de ses élans a été précédé d’une ou deux heures de travail latent. Quand on croit l’animal enfoncé dans une rêverie béate, il médite une capture , calcule la distance à franchir, et tient ses muscles prêts à tout événement. Aussi n’est-il jamais pris au dépourvu. Qu’un petit oiseau s’échappe de sa cage : trois secondes après il est pris et mangé. Le chat le guettait depuis liuit jours : quand il semblait dormir, il était à l’arrêt.