LA SYNCOPE PAR ESSOUFFLEMENT
excessifs voulut se remettre aux exercices de corps qu’il avait quittés depuis longtemps et retourna à la salle d’armes. Il était excellent tireur, et, quand il se sentit le fleuret à la main, il oublia sa faiblesse et ne songea qu’à retrouver sa vitesse d’attaque et l’énergie de ses ripostes. Au bout de dix minutes d’assaut, il se sentit pris d’un essoufïlement très grand, mais il voulut passer outre et continuer à tirer. Tout à coup nous le vîmes s’affaisser sans’ connaissance, le visage livide, le front couvert d’une sueur froide ; la respiration était arrêtée et le pouls ne battait plus. On le secourut aussitôt, et, grâce à la position horizontale qu’on lui fit garder et à de vigoureuses flagellations faites à la poitrine et aux tempes avec un linge mouillé, le cœur recommença à battre et la connaissance revint.
C’était une syncope produite par l’essoufflement et favorisée du reste par la faiblesse du sujet.
La syncope est l’aboutissement fréquent de l’essoufflement, aussi bien que de l’asphyxie, dont l’essoufflement n’est en réalité qu’une forme particulière.
Tels sont les symptômes et la marche de la fatigue respiratoire, et tels sont les dangers auxquels on s’expose quand on /veut lutter contre l’essoufflement.
L’essoufflement est un nec plus ultra que l’instinct de conservation nous impose. La vive souffrance qui l’accompagne est un véritable cri d’angcisse de l’organisme auquel l’être vivant ne peut impunément rester sourd.
C’est à l’essoufflement que succombent d’ordinaire les animaux soumis au surmenage de vitesse. Le cheval, qui, suivant l’expression de Buffon, — « meurt pour mieux ohéir, » — nous donne plus souvent que tout autre animal l’occasion d’étudier le genre de mort dont nous parlons. Rien de plus fréquent que de voir un cheval tomber mort entre les jambes d’un cavalier qu’il porte. Quand la respiration lui manque et qu’il demande à reprendre haleine , nn lui répond par la cravache et l’éperon , et il continue à galoper. Mais le moment vient où la dose d’acide carbonique accumulée dans l’organisme par la course insensée qu’on lui demande, suffit pour amener la mort, et l’animal tombe asphyxié.
La plupart des animaux qui meurent brusquement pendant un travail trop violent succombent à l’essoufflement. C’est un accident fréquent chez tous les animaux auxquels on demande beau- F. Lagrange.
LA FATIGUE
coup de vitesse, et les oiseaux eux-mêmes, si bien faits pour aller vite, peuvent en être victimes.
Nous avons observé un curieux exemple de mort par essoufflement sur un pigeon courrier.
Les pigeons courriers subissent un entraînement spécial qui consiste à les lâcher successivement à des étapes déplus en plus éloignées de leur pigeonnier. L’oiseau est poussé par son instinct à rentrer à son domicile habituel, et, soit hâte d’arriver au colombier, soit émulation, il semble déployer, pour atteindre le but, toute la vitesse dont ses ailes sont capables.
Un de nos amis avait un pigeon qui était le plus vite de la région et qui n’avait encore jamais été dépassé dans les concours. Un jour son maître, qui habitait Limoges, l’avait expédié à Bayonne, d’où on devait le lancer, et nous attendions son retour, sachant bien qu’il aurait promptement dévoré les 600 kilomètres qui nous séparaient de son point de départ. Cette fois sa vitesse avait dépassé notre attente, et, sept heures après le moment convenu pour l’heure du lâcher, nous vîmes apparaître la vaillante petite bête; nous poussâmes un cri d'admiration, mais le pauvre pigeon devait payer de sa vi© cette glorieuse prouesse. A.u moment où il s’apprêtait à se poser sur le colombier, nous le vîmes tout à coup battre des ailes, tourner sur lui-même et tomber comme une masse sur la toiture, où il se brisa.
Le pauvre pigeon, dans son courage, avait dépassé la mesure de ses moyens ; il mourut d’essoufflement pour avoir fait son trajet trop vite (1).
Il faut remarquer que tout animal qui meurt de fatigue ne meurt pas par essoufflement. Les animaux qu'on prend à la chasse succombent le plus souvent par un tout autre mécanisme, que nous aurons à étudier plus loin sous le nom de forçage. Pourtant, à la chasse à courre, il peut arriver qu’on force l’animal en le faisant courir sans aucun temps d'arrêt jusqu’à ce que mort s’ensuive. C’est le cas d'une bête qui débuche et se fie à sa vitesse pour dépasser les chiens. Si la bête est trop jeune, elle peut être prise avant d’avoir gagné le bois où elle comptait trouver un nouvel abri. C’est alors l’essoufflement qui la livre au chasseur. Mais il
(1) On •voit quelquefois des cailles fatiguées s'abattre sur des bâtiments en mer On en a même vu, eu ville, tomber sur les maisons ou dans les rues. Dans ce cas l’oiseau est sous le coup de la fatigue musculaire, état beaucoup moins grave que l’essoufflement. Les cailles qui se laissent ainsi prendre par impuissance de voler ne succombent pas et peuvent être gardées vivantes pendant des années.
l’essoufflement
est rare que les choses se passent ainsi, et le plus souvent la bête qu’on a lancée s’arrête de temps en temps, pour ruser si c’est un chevreuil ou un lièvre, ou bien pour faire tète si c’est un sanglier.
Ces temps d’arrêt même très courts suffisent à l’animal pour régulariser sa respiration et pour éliminer l’excès d’acide carbonique qui empoisonnait son organisme. Au bout de quelques minutes, il est prêt à repartir, et la poursuite peut se prolonger ainsi pendant une journée entière. Dans ce cas, si l’animal finit par être forcé et par mourir de fatigue, la mort n’est pas due seulement à l’insuffisance de respiration : elle est le résultat d’une décomposition profonde des tissus vivants, que nous étudierons au chapitre du Surmenage
CIUPITRE V.