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Physiologie du curieux

L y a deux sortes de curîosîté : l'une s'occupe de l'art, l'autre s'occupe du reste.

Les collectionneurs d'insectes, de coquilles, de minéraux, de sceaux, de jetons, en un mot, tous ceux qui font un recueil de curiosités historiques ou savantes ont un trait commun : ils cherchent la série. Un échantillon vulgaire ou barbare entrera dans leur vitrine, s'il comble une lacune, car il faut avant tout que les suites soient complètes : la collection n'a de valeur qu'à ce prix. A coup sûr, ils préfèrent un beau spécimen, quand ils ont le choix; mais la beauté n'est pas le but exclusif de leur recherche; elle se rencontre là d'occasion, perdue dans la foule, elle n'occupe pas la première place et figure à son rang, dans sa case, avec son étiquette.

Le curieux d'objets d'art ne cherchp pas la

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série, il ne vise que le beau; il ne classe pas, il écréme.

Le curieux de science et d'histoire est toujours un savant; le curieux d'art Test quelquefois. Le premier a besoin d'érudition dans sa spécialité, pour apprendre à déterminer les époques, les ca- * tégories, les espèces. Le second peut s'en passer, à la rigueur; avec du goût, du coup d'oeil, une longue expérience et le sentiment artiste, il en sait assez pour choisir un bronze de maître, une médaille exquise, une toile immaculée.

Il est Tamateur par excellence, c'est-à-dire l'amoureux; il aime l'art sous toutes les formes, à tous les âges, et chez tous les peuples. Il l'aime jeune, vivant, actuel, dans son printemps et sa fraîcheur; il l'aime encore vieilli, ennobli par le temps; il l'aime jusqu'au bout, dans ses derniers lambeaux marqués de l'empreinte auguste des siècles, dans sa rouille sacrée, dans ce je ne sais quoi d'inachevé que donne la ruine. Un jour, le Poussin, rencontrant un étranger qui venait à Rome acheter des antiques : Tenez, fit-il, en ramassant une poignée de sable mêlé de ciment, de porphyre et de marbre, emportez cela pour votre musée et dites : Ceci est l'ancienne Rome.

Millin veut que l'amateur possède a l'érudition historique, des connaissances acquises dans une vie retirée, et l'équilibre de l'âme ». Millin

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C5t ^xige^nt;. >Çouvreur n'avait ni érudition ni cotm^issanee ^cqmse; on peut méipç ^fârnier qne tes éléments d^ l^i civilité puérili? ne lui ^taieiift pas facniliers. §a yie retirée s'^coulî^t dans le tu>- Q^ult^ de PHôtel 4es ventes ou daiis sa boutique toufoUîTs pleine. J)irai-je qu'il avait ce flair çavl^ guJi^ quji pçrmet à CQrt^ins ftpimaux de décour vrir des truffes ? Qu'importe, après tout, pourvu que ce soient des truffes ? |Et Couvreur a paçs^ sa vie à ç^n :^ouver.

Op^ave est un voyant; il connfiît le signe ççiystérieyx, jnvisiblç aux profanes et toujoiirs le même, que depuis six mille an? le génie impriime invariableçnent sur ses œuvres; chez lui tout est délicat, excellent, trié spr 4e volet. Parle?-lui d'archéologie, de textes, de monogrammes^ ;il vpus dira que l'érudition ;n'est pa$ son affiE^ire, qu'elle est utile, salutaire, rassurante, qu^il est bon de l'avqir, mais qu'on pjeut s'en dispenser. L'amoureuix n'est pas tenu de pro^uU^eun 4i^ plAme de nptédecin.

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JL'uiqateur et Té^udit ont ,un pbj^fif, des procédés différents. .L'un,pas3iQnné poi^rle beaUf ne poursuit -que son idole; il ja reconnaît à sqn parfum, àcson rayonnement, il .la devine. Son instinct, son émotiop, son enthousiiisme lui crient:

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C'est elle ! et, comme Pauline, il voit, il sait, il croit. L'érudit, impassible et sceptique par état, dissèque, décompose, analyse à froid; il veut des preuves, un état civil en règle, des papiers de famille; il fait la police, arrête les suspects et contrôle les feuilles de route. Le premier se jette aux genoux de la beauté, l'autre lui demande ses passeports.

Aucun n'est infaillible. L'érudit court le risque d'accueillir une œuvre habilement contrefaite, ayant tous les signes matériels de l'authenticité, mais dépourvue de caractère; l'amateur peut céder au premier mouvement, à l'apparence du beau ; il ne choisira pas une œuvre médiocre ou fausse, il se laissera prendre à la beauté du diable.

Quelques amateurs sont en même temps des érudits; plus investigateurs ou moins confiants que les autres, ils ont cherché des témoignages, des rapprochements, des filiations certaines, des preuves ; les matériaux mêmes de leur coUeaion deviennent entre leurs mains autant de problèmes à résoudre, d'inconnues à dégager. Ils fouillent le passé jusqu'au tuf, pour asseoir leur croyance sur le bon sol, frayent des voies nouvelles et répandent leur doctrine. Ce sont les travailleurs de la curiosité; ils ont la double garantie, l'instina qui devine, et la science qui raisonne ; la double jouissance, celle du gourmet qui savoure, et celle

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du savant qui prouve. Chez eux, la critique et la foi se tempèrent, se complètent et s'entendent à merveille : Tamateur emporte le savant dans les régions hautes, et le savant lui sert de garde-fou.

L'homme qui aime les livres pour l'excellence des images, la perfection typographique, l'élégance des reliures; — les médailles et les estampes, pour la qualité des épreuves, la beauté du travail, l'œuvre de Tartiste; — qui ne cueille que la fleur dans chaque espèce : celui-là s'appelle un amateur. Les autres sont des curieux de livres, d'estampes et de médailles.

La recherche exclusive du beau détermine le caractère de l'amateur et le distingue du collectionneur proprement dit; elle marque sa place non loin de l'artiste. L'amateur et l'artiste sont la conséquence l'un de l'autre : l'artiste dépend de l'amateur, c'est pour lui qu'il travaille de son vivant, c'est sur lui qu'il compte après sa mort; l'amateur dépend de l'artiste, sans lui quelle serait sa raison d'être ? Mais l'artiste a toute la supériorité du génie créateur ; il est le père, le générateur du beau ; l'autre n'a qu'une paternité secondaire : il ne crée pas de chefs-d'œuvre, il adopte ceux des autres.

L'éducation de l'amateur est lente, difficile.

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Le don naturel n'y suffit pas ; elle exige une pratique assidue, un entraînement particulier, quotidien^ une défiance sans limites, une élimination patiente, impitoyable. A la longue, le goût s'épure, s'affine; l'œil devient plus pénétrant, Tinstinct plus subtil, le diagnostic plus sûr, plus délicat. Que d'années encore, combien de faux pas, de chutes, de déceptions, avant d'acquérir l'intuition nette, la clairvoyance du beau, avant d'être maître de soi !

Défie25-vous de Pamateur qui ne se trompe jamais; le plus fort est celui qui se trompe le moins.

La Bruyère n'est pas tendre pour les curieux; de la part d'un confrère, le procédé n'a rien de surprenant. La Bruyère pratique une curiosité sui generiSy pour laquelle il est plein d'indulgence ; elle consiste à collectionner les vieux mots, les anciens tours de notre langue, ceux qui ont de la race, qui sont rares, bien faits et frappés au bon coin : c'est la curiosité littéraire. L'autre, la curiosité artiste^ n'est pas d'aussi bonne maison, j'imagine, et La Bruyère la traite de la belle façon. » Ce n'est pas un amusement, dit-il, mais une passion, et souvent si violente qu'elle ne cède à l'amour et à l'ambition que par la petitesse de son objet. » Il la confond avec la manie des

tulipes^ des chenilles et des canaris; il admet, à la rigueur, qu'elle soit un passe-temps, pas davantage. Il dirait volontiers, comme Cicéron au peuple romain : « Laissons aux peuples tributaires le soin de conserver ces objets d'art, si frivoles à nos yeux, afin qu'ils y trouvent une consolation, un amusement dans leur esclavage. »

La Bruyère dit encore : « La curiosité est un goût pour ce qu'on a et ce que les autres n'ont point, un attachement à ce qui est couru, à ce qui est à la mode; ce n'est point une passion qu'on a généralement pour les choses rares et qui ont cours, mais qu'on a seulement pour une certaine chose qui est rare et pourtant à la mode. » N'en déplaise au grand écrivain, la curiosité ne suit pas la mode, elle la devance. Naguère le monde tournait en ridicule les Du Sommerard et les Sauvageot; ils ont fait école, ils s'imposent, et la mode les applaudit. La curiosité n'est pas un attachement à une certaine chose qui est rare^ mais à beaucoup de choses qui sont rares ; ce n'est pas un goût pour ce qu'on a et ce que les autres n'ont point; hélas ! c'est trop souvent un goût pour ce que les autres ont et ce qu'on n'a point.

Je suppose que La Bruyère revienne au monde. Il se promène dans nos musées, dans nos bibliothèques, aux expositions; il visite les cabinets des amateurs ; il contemple avec étonnement les débris de l'ancien temps sauvés de la ruine et

servant de leçon à l'avenir; il assiste au prodigieux mouvement de l'école moderne, remuant, déblayant le passé, refaisant à nouveau l'histoire nationale sur des preuves authentiques, reconstituant la vie privée de nos aïeux, créant des industries nouvelles, ressuscitant des industries mortes, réformant le goût public, instruisant Touvrier, l'artiste, l'homme du monde. Quelqu'un lui dit à l'oreille : « Voilà les œuvres de la curiosité et la petitesse de son objet ! » On lui montre son buste, ses portraits pieusement conservés par ces curieux mêmes qu'il a traités si cavalièrement ; il voit des hommes graves, penchés sur des livres, et passant des jours, ces jours qui échappent et qui ne reviennent plus, à collationner ses premières éditions, à comparer les leçons dififérentes, à rétablir enfin son texte original défiguré par le temps, et ces belles phrases, les siennes, celles qu'il a tant aimées et si bien élevées.

La curiosité est voisine de l'amour, — Je ne compare pas, je cherche des analogies. — Elle a, comme lui, Témotion, la fièvre, la jalousie, le mystère, les illusions, les désespérances et les enthousiasmes. Ne lui parlez pas de contemplation pure et de platonisme : elle veut posséder à tout prix. Elle n'admet que l'amour positif et la

polygamie; le curieux, c'est le pacha, celui qui collectionne des femmes.

La curiosité n'est pas le produit de telle ou telle situation de fortune, de telle ou telle condition sociale : des médecins se passionnent pour les éventails, des carrossiers font coUeaion d'estampes. Ce n'est pas un phénomène accidentel ; plantez l'art oîi vous voudrez, il poussera des amateurs aux environs.

Qui pourrait compter les mille et une incarnations du curieux? Le Protée est insaisissable ; il change de physionomie suivant le caractère, les passions, le tempérament, l'humeur; il varie d'un siècle à l'autre, d'une latitude à l'autre, d'un homme à l'autre, du jeune homme à l'homme fait, de l'homme fait au vieillard.

Un tel, dans sa jeunesse, raffolait de la Dubarry; à trente ans, il jette par-dessus bord ses vieilles amours, entre chez Louis XIV et fait la cour à La Vallière; à trente-cinq ans, il se passionne pour Marion Delorme; à quarante, pour Diane de Poitiers; hier, il contait fleurette à la Renaissance; aujourd'hui le voilà fou du moyen âge; demain il tombera aux pieds d'Aspasieoude Phryné, leur jurant un éternel amour. Il remonte ainsi d'âge en âge, à mesure que son goût, comme un vin généreux, se dépouille en vieillissant.

Raphaël cherche partout son phénix ; il l'apcr-

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çoit, le poursuit, le possède et n'y pense plus. Il traite ses amours à la façon du poète,

Comme une beauté quV>a ti'« point poséédét.

On l'adore, on la suit ; ses détours sont charmants. Pendant que Ton tisonne, en regardant la cendre, On la voit voltiger ainsi qu'un salamandre. . .

Sa conquête d^hier, autant en emporte le vent ; celle de tout à Theure lui déplaît déjà. La seule. Punique^ son rêve, c^est la conquête de demain, qu^il n^a pas faite, qu^il fera et qu^il jettera au vent comme les autres... Lassé de tout et jamais assouvi, une Messaline.

L^un n^aime que les inconnues; c^est lui^mén^ qui fait les réputations. L^autre n^aime que les réputations toutes faites; il court les encans fameux, choisit les beautés à la mode, celles qui ont déjà passé par des mains célèbres, qui ont fait parler d'elles. Un autre n'a qu'un amour, qu'une admiration, qu'une idole, sa dernière acquisition, sa dernière maîtresse.

Celui-ci choisit une soupente inaccessible, y cache son trésor et s'enterre tout vivant dans sa nécropole. Celui-là fait venir l'emballeur, enveloppe chaque objet soigneusement et se met en route avec ses caisses, promenant de ville en ville sa collection ambulante, son sérail de voyage.

J'ai vu un homme pâlir devant l'édition originale des Fables de La Fontaine, dans une

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reliure en maroquin bleu doublée de maroquin rouge, portant les insignes de la Toison d'or : l'exemplaire de Longepierre relié par Boyet!

Fantasio a fouillé tour à tour le vieux sol italien, les sables d'Egypte, les tumtdz gaulois, les catacombes romaines, les tombeaux de la Béotie,

Prêtre désespéré, pour y chercher son dieu. . . Se disant chaque soir : Peut-être le voici, Et l'attendant toujours et vieillissant ainsi.

Le provincial collectionne tout, les tableaux, les fibules mérovingiennes, les terres cuites, les livres, les silex et les morions, les monnaies, les assiettes et les parchemins. Son cabinet est un bazar : Gouthières coudoie Donatello^ Chilpéric est voisin de Louis XIV, Robespierre de Périclès, Palissy donne la main aux antédiluviens. Il a un assortiment varié, comme certains marchands des petites villes qui tiennent la papeterie, les denrées coloniales, la mercerie et un peu de musique.

Le Parisien est spécialiste. Il choisit un petit coin dans le territoire de la curiosité ; il le divise, le subdivise et n'en garde qu'une tranche. Il se cantonne dans une époque, mieux que cela, dans une certaine nature d'objets delà même époque. Il cherche les peintures ou les dessins d'un seul maître, les monnaies d'un seul pays, les produits d'un seul atelier. Il y a l'amateur d'épées qui ne recueille que les épées de cour du

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XVIII* siècle ; l'amateur d'horlogerie et Tamateur de montres, et celui qui ne cherche que les coqs de montre. Il y a l'homme qui collectionne la céramique ; et, dans la céramique, celui qui ne collectionne que les faïences françaises du XVI* siècle, et, parmi celles-ci, les Palissy, et, parmi les Palissy, ceux qui sont blonds.

Matteo appartient au xv* siècle, non pas au XV* siècle français, ni au xv* flamand, ni au xv* allemand ou espagnol, mais au xv* italien.

Beauvoir cherche les autographes d'artistes ; Lorangère n'admet que les peintures françaises du dernier siècle. Il possède deux Fragonard merveilleux; on en parle à Beauvoir. « Des Fragonard ! fait-il ; moi, j'en ai dix, tous autographes. »

Babouk est un Persan, Rabagas un révolutionnaire, Clodomir un mérovingien; Héliodore habite Athènes, Trophime loge aux catacombes, et Pharaon aux Pyramides. Chacun reste dans son église, fraye avec ses coreligionnaires et dédaigne le reste.

J'ai rencontré Gog et Magog, deux préhistoriques; ils ne se parlent plus. Magog est pour la pierre polie, il traite Gog de barbare. Gog tient pour la pierre non polie, il appelle son confrère un jeune.

Je connais une contrée pittoresque et char-

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mante, peuplée de castels gothiques, de villas italiennes, d^alcazars moresques, de bastides provençales, de chalets et de cottages, de chaumières et de casinos. Ici les donjons sévères du moyen âge, plus loin les élégants manoirs de la Touraine ; Fan classique et Part libre, tous les styles et toutes les fantaisies : des temples et des mosquées» des chapelles et des pagodes, des huttes et des tentes ; des cavernes pour les amateurs.

Chacun se loge à sa guise, sur les hauteurs souveraines de l'antiquité ou parmi les bosquets fleuris de Trianon, au pied des pyramides ou sur le bord des longues avenues françaises, à l'ombre des grandes forêts druidiques ou dans les bocages de la Renaissance, hantés par les nymphes et les faunes.

On y chasse, on y pêche ; on tue la grosse bête et le menu gibier.

Les habitants sont en général d'humeur facile et bien élevés; ils accueillent volontiers les étrangers. Ils adorent un grand nombre de dieux auxquels ils donnent des noms bizarres, le sei:{ième^ le quin:{ième^ le dix-huitième ; ils ont un culte, des fétiches, des pontifes. Ils sont grands chasseurs et témoignent un goût prononcé pour le commerce. Des voyageurs assurent qu'ils pratiquent l'anthropophagie, mais entre eux seulement ; on les a vus dévorer leurs semblables dans l'intimité.

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Après les tableaux de Michel- Ange et la porce»laine des Médicis, ce qu'il y a de plus rare chw Tamateur, c'est la bienveillance.

La jalousie règnis dans toutes les corporations. Artistes, médecins, avocats, musiciens, gens de lettres, chacun digère avec peine les lauriers du confrère et Tégorgille périodiquement pour se con&pler. La corporation des collectionneurs s'acquitte de la besogne avec une grâce particu* Hère. L'amateur connaît toutes les petites perfidies de l'art oratoire, insinuations, sous-entendus, réticences, euphémismes; il a des inflexions de voix, des sourires démontants, des éloges qui désespèrent, des compliments homicides. Il sait son répertoire par cœur ; c'est un toréador raffiné, il massacre artistement.

Peu d'enthousiasme chez les autres, voilà sa profession de foi ordinaire; chez lui, tous les œufs ont deux jaunes, comme disent les Provençaux.

Il faut un moral solide, une grande chaleur de conviction chez le néophyte pour résister à ces douches courtoises et glaciales. Avec le temps on s'y fait, on se bronze, on ^finit par acquérir la foi du charbonnier, et l'on bêche à son tour sans remords les plates-bandes du voisin.

La passion de la curiosité est complexe : elle

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comprend le désîr de posséder pour soi-même, le désir de posséder pour les autres, et le désir dVmpôcber les autres de posséder. Suivez Maxime à rhôtel Drouot; il ne regarde même pas Pobjet dont il a le pliis envie, il le dédaigne ; il laissera dire, au besoin il dira lui-même qu'il est restauré, suspect, médiocre. Si le concurrent persiste et quMl faille lui céder, eh bien, on luttera jusqu^au bout, on lui fera payer le double, le triple ; le vainqueur saura du moins ce qnt coûte la victoire. Parfois Famateur rencontre en voyage, chez un particulier, une pièce excellente qu'il n'est pas assez riche pour acquérir et qu'un rival est en train de marchander. Comment Tévincer à coup sûr? Rien n'est plus simple : il suffit de dire à l'oreille du propriétaire que sa pièce est sans égale et vaut dix fois le prix qu'on lui offre; le procédé réussit toujours. C'est ce qu'on appelle clouer xm objet.

Vous achetez une œuvre excellente, vous l'installez chez vous, vous lui donnez la place d'honneur, vous en parlez à vos amis; on s'empresse, on vous félicite, on admire, — autant qu'un confrère peut admirer. — Quinze jours, un mois se passent, on est blasé ; les Athéniens se fati* guent d'entendre toojours nommer Aristide le Juste. L'objet n'a pas changé de place, il est là, on le sait, cela suffît. D'abord on lui faisait la révérence en entrant, Wentôt la révérence fait

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place au bonjour amical; aujourd'hui révérence et bonjour sont supprimés ; à quoi bon se mettre en frais pour un vieil ami de la maison, pour un habitué?

Un beau matin, Tami disparaît; on apprend qu'il est vendu, que Fabiano Ta acheté. Immédiatement l'objet se transforme, il redevient une merveille; un changement de main suffit pour opérer la métamorphose. Et chacun accourt chez Fabiano : quel conquérant que ce Fabiano ! Ces bonnes fortunes n'arrivent qu'à lui. — Cela dure ainsi un mois, quelquefois deux.

Homo homini lupus j fœmina fœminœ lupior, curiosus curioso lupissimus.

'Se<£)

Il y a vingt-cinq ans, vous arriviez à Paris, seul, obscur, n'ayant d'autre patrimoine que le génie de votre race, fils d'Israël, et la passion de la curiosité. Vous vous êtes mis à Pœuvre et patiemment, jour par jour, choisissant ce que l'industrie humaine a pétri, limé, tissé, forgé, ciselé, soufflé ou fondu de plus exquis, depuis l'aurore du moyen âge jusqu'au déclin de la Renaissance, vous avez amassé une collection sans rivale, unique au monde, et bâti un palais pour la loger. Et, quand vous parcourez ces longues galeries de velours et de soie, passant de la

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France à TAllemagne, de PAllemagne à Tltalie, de ritalie à PEspagne, vous pouvez frapper du pied le sol avec orgueil et dire : c'est moi seul qui ai fait cela. Vous avez réussi, vous avez tous les bonheurs, une fortune, un nom, des honneurs et une belle clientèle de jaloux.

L'Exposition rétrospeaive est le purgatoire de Pamateur. En principe, il n'exposera plus, c'est lui qui le dit. A quoi bon ? N'a-t-il pas déjà payé sa dette aux Alsaciens-Lorrains, à l'Union centrale, auTrocadéro et ailleurs? Il est bien temps de laisser la place aux autres! Recommencer ce va-et-vient périlleux! Vous n'y songez pas; deux déménagements valent un incendie. La dernière fois, on lui a brisé cette jolie figure de Saxe; croyez- vous qu'on se soit excusé ? L'a-t-on seulement remercié de ses peines, de sa collaboration, de son sacrifice ? Car enfin il a dégarni son salon, fermé sa porte et retardé son départ pour les eaux; personne ne lui en sait gré.

Cependant l'Exposition s'organise; quelques tirailleurs se sont aventurés ; des colis arrivent tous les jours, on en promet d'autres. Il va les voir, pour passer le temps et faire un bout de causerie avec les amis. Mais quelle est cette vitrine remplie de paquets mystérieux, de choses

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ficelées, de cartons et de boîtes à cigares bien closes? On lui dit que c'est la vitrîne de LeHo, qui n'a pas encore déballé.

Et notre homme devient têveiir, <:àr Lelio^ est un rival, et refuser la bataille âeralt lui i'econnaître une supériorité; que dîraieiit lés confrères? Coûte que coûte, il faut accepter le duel. On se résigne, bien décidé à faire le moins possible; on se laisse arracher une demi-douzaine de faïences, pas une <té plus ; hélas î tout s'enchaîne • en ce moride, et les faïences engendrent les porcelaines, qui engwidrent les bonbonnières, qui engendrent les montres, qui engendrent les miniatures, qui engendrent une vitrine tout entîéi^.

Parfois, l'aventure est moins compliquée. Si l'organisateur de l'Exposition connaît son métier, il nomme d'emblée nôtre amateur méèabre d'une commission. Pour le coup, il est pris au piège; comment s'abstenir et ne j^as môittrer l'exemple ? Noblesse oblige.

Tout d'abord se présenta iine question délicate : où sera logé le nouvel at-riVant ? dans quelle isalle ? dans quel voisîftàge? à quelle èxpoisitiôn?au nord ou au midi ? Il n'est pas exigeant ; qu'on kii donne la meilleure place, il Se tiendra pour ëàtîèfait. Par malheur, les bons ^oîns son retenus; il faut s^accommodèr <k la vîtrîne banale, ouverte ^à. tout le tûOnde, péndatit que

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Lelio s'étalera tout seul dans celle qu'il a choisie, qui lui appanient et qui porte son nom.

Bon gré mal gré, Tamateur prend son parti, apporte ses objets et commence les opérations : d'abord la petite guerre; la grande bataille viendra plus tard, au dernier moment. Chaque matin, il arrive à son poste, épiant du coin de Toeil les manœuvres de l'ennemi; il place, déplace, remanie sans cesse son corps d'armée; ramène des troupes fraîches, éloigne les recrues, fait avancer la vieille garde. Vains efforts, la vitrine de Lelio est éblouissante; placée en évidence, savamment disposée, garnie d'une tenture de velours qui avantage tous les objets, elle attire les regards de prime abord. Et puis, Lelio a du savoir-faire; sentinelle infatigable, il guette au passage les princes étrangers, les grands personnages, tous les privilégiés qui ont leurs petites entrées avant l'ouverture officielle. Quel tacticien consommé ! Quelle dépense de stratégie ! Quels mouvements tournants combinés avec art pour amener les visiteurs devant sa vitrine et les éloigner du rival ?

La bataille est perdue; encore si le vaincu pouvait battre en retraite et ramener au bercail ses brebis égarées ! mais l'heure fatale a sonné, l'Exposition est ouverte ; il faut abandonner pour trois mois, pour six mois peut-être, ces chers exilés, mal logés, sans défense, livrés aux flots de

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poussière, aux brutalités du soleil, aux regards indiscrets du passant et aux commérages des confrères.

L'amateur rentre chez lui, l'oreille basse; et, contemplant avec douleur son cabinet ravagé, les murs au pillage, les trouées lamentables, il jure encore une fois, comme toujours, qu'il n'exposera plus.

La collection, c'est Thomme.

Valentin n'ouvre sa porte qu'à bon escient ; il faut montrer patte blanche. On entre, le cabinet est vide; des papiers, des meubles; de curiosité point. Il s'échappe par une porte dérobée, monte un petit escalier et revient apportant une épée merveilleuse. Vous admirez, faites vite, ne touchez que si vous avez des gants. Un instant après, il remporte Tépée, disparaît de nouveau, monte le même escalier et revient avec une cuirasse. A chaque objet, même manège ; on ne sert qu'un plat à la fois.

Silvio est sous les armes. Partout du galon, des franges; Silvio mettrait des dentelles à la Vénus de Milo. Çà et là un peu de négligé, un tapis de velours jeté sur un fauteuil, un bout de draperie qui traîne, un siège indiscipliné, quelques tableaux à l'aventure, en tirailleurs ; chaque objet mis au point. Vous étçs attendu.

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Chez Valère, pas de mise en scène. On arrive en surprise, on marche sur les marbres et les armures. Des toiles sur les fauteuils, des cadres empilés contre les murs, des émaux sans prix cachés dans les tiroirs; un amas de livres, de papiers épars, des boîtes entr'ouvertes, des caisses béantes, un déballage.

Quelqu'un demande à Laërte son Pastissier français^ et Laërte a froncé le sourcil. C'est le fameux exemplaire non rogné qui a fait courir tout Paris, le seul qui possède un état civil en bonne forme, avec consultation d'experts, procès-verbal dressé par-devant notaire et signatures légalisées.

Laërte cause longtemps avant de se décider :

il veut connaître son homme, savoir s'il est en état de grâce et s'assurer de son émotion. L'interrogatoire achevé, il fait un effort, se dirige vers la bibliothèque, en tire délicatement le précieux livre ; il l'apporte, le serre contre sa poitrine et cependant continue à causer de choses indifférentes. On attend toujours. En parlant, il caresse le volume; pensez donc! onze millimètres de plus que l'exemplaire Laforge, une reliure de Trautz et un certificat! Enfin il prend son parti : lentement, religieusement, ilentr'ouvre un côté sous un angle de dix-huit degrés; on entend un petit craquement : Écoutez, dit-il, c'est l'âme de Trautz qui chante ! et, tournant le dos au jour, il montre le titre à distance respec-

tueuse, de peur que Thaleine ne vienne à souiller rincomparable merveille. Puis il ferme rapidement le livre, lui fait encore une caresse, le remet en place, causant toujours, sans s'arrêter. Ferragus choisit sur ses tablettes une médaille de François I**" ? « Grand roi, dit-il, un peu surfait, mais artiste au fond. » Il avise une hallebarde, la prend, se met en garde : « Qui va là ? au large, manant; ne vois-tu pas qui je suis, le hallebardier du roi ! » Il saisit une épée, la manœuvre, se fend, se jette sur vous, épaule Tarquebuse, chausse les hautes bottes, avec des gestes, une animation, un feu !

Challamel est moins impétueux; il prend doucement son visiteur par le bras, Tentraîne sans mot dire et lui montre du doigt dans une vitrine, au milieu, un corpuscule de forme ronde. Approchez avec respect, inclinez-vous, prenez la loupe, c'est un noyau de cerise ! Il paraît qu'il est sculpté, Challamel l'affirme, et tout le monde sait que Challamel fait autorité pour les noyaux de cerise.

Beauchêne vous dira qu'il refuse 5,ooo dollars de ses flambeaux, 3o,ooo marcs de son guéridon, 10,000 roubles de son paravent, 2,000 guinées de ses girandoles. Hamilton a eu sa collection pour rien. Il a découvert un bassin de faïence dans une porcherie, un Largillière dans la garniture d'une armoire ; une assiette en émail dans

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la gueule d'un chien d'aveugle; c'était la sébille.

Quelques-uns disent : mon Hobbema, mon casque, ma table, mon Troyon, mon épée; d'autres : l'épée de Saint-Seine, la table de Carrand, l'Hobbema de Morny, le Troyon de Baroilhet.

Dans une collection, tout est bon à regarder : le coUeaionneur, la collection, les confrères et le public. Lé public comprend plusieurs variétés : les ingénus, les épanouis, les recueillis, les tendres, les indifférents, les désagréables.

Celui-ci entre, se précipite tête baissée, dans un coin de la salle, devant un objet de troisième ordre placé là pour servir de repoussoir, et le voilà collé, figé, cristallisé. Vous cherchez à le détourner, à l'attirer ailleurs; peine perdue! il n'en démord pas, ne veut rien voir que cet objetlà, se pâme, vous serre la main avec effusion, prend son chapeau, s'écrie : « Ah ! mon cher, quel morceau ! » et s'en va.

L'ingénu confond saint Louis avec Louis XI, Pater avec Potter, le xvi* siècle avec Louis XVI ; il appelle invariablement toutes les tapisseries des Gobelins et ne manque jamais, devant une statue, de s'enquérir si elle est d'un seul morceau.

Le désagréable touche à tout, dérange tout promène ses doigts sur les peintures, souffle bruyamment sur les émaux, fait sonner les verres de Venise et brandit les assiettes.

L'un vous dit : « Où trouvez-vous tant de

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choses ?» — Tautre : « Ce n'est pas mal pour de Tancien ; > — un troisième : « On travaille aussi très bien les ivoires aujourd'hui, voyez à Dieppe ; » — un touriste : « Il reste encore beaucoup de choses chez les paysans ; quelles trouvailles vous feriez en Bretagne !» — un bourgeois : « Mais comment distinguer si un objet est ancien ou moderne? » — un notaire : « Quel capital improductif ! » — et les femmes : « Qiarmant, charmant, charmant! »

Vous voilà bien afHigé, mon ami. Parce que j'ai vendu des objets de mon cabinet, vous criez au marchand, au spéculateur; je trafique des objets d'art, c'est un scandale! je n'ai plus qu'à ouvrir boutique et à payer patente. Vous me dites avec l'amertume d'un César mourant : Tu quO' quej fili! Vous m'inquiétez.

Pourtant ma collection est bien à moi; ne l'ai-je pas payée de mes deniers, de mes peines? N'ai-je pas le droit d'en user, comme de toute propriété ? Ai-je prêté serment devant l'autel de lui garder une fidélité inviolable? La séparation, autorisée par le code civil, est-elle défendue par le code de la curiosité? Les objets d'art sont-ils revêtus d'un caraaère sacré ? Leur propriété estelle inaliénablei sous peine de simonie ? Éclai-

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rez-moi, de grâce ; car, à votre chaleur, je devine que, si je ne suis pas un criminel, tout au moins mérité-je un blâme : je manque aux convenances, au monde, au respect humain : cela ne sied pas à un homme bien élevé.

Mais, je vous prie, qui vous a rendu si chatouilleux sur la vertu des autres? Vous avez des terres, des fermes, vous les aliénez, vous les échangez quand bon vous semble ; vous avez des valeurs, vous les négociez quand il vous plaît ; vous avez des chevaux, vous les vendez, vous les troquez à votre fantaisie; vous avez même un établissement public pour ces opérations, le Tattersall, qui est l'hôtel Drouot de vos écuries. Ètes-vous donc, à votre tour, un marchand, un spéculateur? Car vous ne vendez pas, je suppose, vos valeurs, vos terres, vos domaines et vos chevaux, prix coûtant et au-dessous du cours ; ce serait peut-être Pidéal du parfait gentilhomme, mais le procédé ne manquerait pas d'inspirer des doutes sur la solidité de votre appareil cérébral, et vous attirerait infailliblement un conseil judiciaire.

Vous dites à Pun : « Tu feras valoir, tu exploiteras, tu amortiras, sous peine de passer pour un prodigue, un imprévoyant ; » à l'autre : « Tu ne feras pas valoir, tu n'exploiteras pas, tu n'amortiras pas, sous peine d'être montré du doigt, de déroger. »

D'où la conséquence que l'amateur ne peut ni

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réformer sa collection en se défaisant des objets inférieurs, ni Paméliorer par des ventes heureuses qui lui permettraient d'acquérir des pièces capitales. Et cependant le goût se transforme, s'épure de jour en jour; la chrysalide se fait papillon; on touche au but, on va savourer cette heureuse maturité du curieux

Qui donne tous ses fruits après toutes ses fleurs.

Non, Tantale, tu n'y goûteras pas ; ce sera Pexpiation de tes péchés de jeunesse. Tu ne toucheras pas aux fruits, parce que, pour les avoir, il faudrait vendre tes fleurs, et tu garderas tes fleurs, parce que le monde te défend de les vendre.

Ne vous en déplaise, mon ami, Tachât, la vente, l'échange, sont les éléments indispensables de la curiosité active, la conséquence de son évolution normale, de son élimination continue.

Vous la rêvez stationnaire, immobile, paralysée ; nous l'aimons remuante, vivante et progressive, émondant et rafiinant sans cesse, rejetant le moins bon pour le meilleur, cherchant toujours et sans relâche la fleur, l'essence même du beau. Par quels tours de force, par quels combats, par quels sacrifices douloureux faut-il acheter la victoire? Que vous importe? C'est affaire à ceux qui ambitionnent les beaux triomphes et les conquêtes glorieuses.

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L'amateur est libre; il ne reconnaît pour juges que son goût et sa conscience ; il laisse dire les jaloux, les purs, ceux qui ne vendent jamais et prennent soin de le crier bien haut. Casta est quant nemo rogavit, disait jadis cet impertinent de Martial. La chasteté de nos censeurs me paraît de la même famille; ils n'ont pas faibli, les héros I Je le crois sans peine, on ne les a pas sollicités ; ils ne se sont jamais trouvés dans le cas de répondre comme Sophie Arnoult : « Vous m'en direz tant !» Libre à eux de pratiquer la vertu obligatoire et le puritanisme en chambre; ils n'ont pas eu l'honneur de la bataille, ils ne gagneront jamais ni blessures ni lauriers.

Le marchand achète pour vendre; Pamateur achète pour garder.

Le marchand vend, l'amateur cède.

Depuis quelques années, le commerce de la curiosité subit une transformation singulière. Le marchand de l'ancien régime, celui qui vendait publiquement, à boutique ouverte, comme ses confrères, disparaît de jour en jour : les Récappé, les Mannheim et les Beurdeley se comptent.

L'école moderne a d'autres allures.

Le marchand nouveau modèle n'est pas seulement un habile homme qui sait l'art de parer la

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marchandise, de faire passer des lots avariés, de compléter, de dissimuler et d'embellir, un docteur qui possède à fond Torthopédie de la curiosité ; c'est encore un observateur ingénieux. Il s'est dit qu'il fallait rompre avec les anciennes méthodes, considérer la curiosité comme un libertinage et la traiter comme telle. Tout d'abord il a dédoublé son industrie et installé deux magasins : l'un public, ostensible, destiné aux passants, aux naïfs ; l'autre, mystérieux, interdit aux profanes ; d'un côté, les articles que l'on montre; de l'autre, les articles que Ton ne montre pas. Êtes-vous parmi les privilégiés ? On vous introduira secrètement, par les petites portes, au fond du logement. Ceci est la collection particulière de Monsieur, ou celle de Madame, qu'on garde pour soi et qu'on ne vend point; mais on capitulera, c'est entendu, pour peu que vous y mettiez le prix. Voici un article arrivé ce matin ; il n'est pas encore déballé, personne ne l'a vu; on ouvrira le colis tout exprès pour vous, vous serez le premier; seulement, pas un mot!

Ces cachotteries, ces préférences apparentes, cette façon de réserver pour certains chalands les primeurs et les virginités en caisse réveillent les appétits blasés ; elles donnent du ragoût à la marchandise et lui assurent une plus-value intelligente. Faire payer la première vue, appliquer à la curiosité la doctrine d'Alexandre Dumas

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qui veut que la virginité soit un capital, l'idée est neuve et fait honneur à l'esprit inventif du marchand. Mais il y faut un grand art, une connaissance approfondie du cœur humain ; l'amateur est ombrageux, et malheur à qui le trompe ! Parfois le marchand se trouve obligé de satisfaire à la fois plusieurs clients également intéres-' sants, qui veulent tous être servis les premiers ; problème diflScile ! Heureusement notre homme est fertile en ressources, il connaît son monde, et chacun s'en va toujours convaincu qu'il a eu la priorité.

A ce régime, le nouveau commerce a pris je ne sais quelle physionomie équivoque. On y parle bas, on cause dans les petits coins, on se chuchote à l'oreille des choses mystérieuses : marchands et clients, tout le monde a des airs impénétrables. On se cache pour faire ses emplettes, et ces petites expéditions clandestines ont un faux air d'équipées galantes. J'ai comparé la curiosité à l'amour. Il existe un certain commerce d'amour dont le nom n'est pas honnête; je ne dis pas que le commerce de la curiosité lui ressemble.

L'avez-vous vue? — Quoi donc? — Une chose qui vient d'arriver à Paris, dont tout le monde parle, que personne ne connaît; une chose éton-

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3o PHYSIOLOGIE DU CURIEUX

nante, inouïe, étourdissante, à épuiser tous les superlatifs de M"* de Sévigné. — Quoi encore?

— N'en demandez pas davantage, j'ai promis le secret.

Arrive un autre amateur; on l'interroge :

Est-ce une peinture? — Non. — Une antique?

— Non. — De l'orfèvrerie. — Non. — Quoi donc? un bijou, un cristal de roche, un émail?

— Non, vous dis-je, vous ne saurez rien, j'ai promis le secret.

On questionne de même tous ses amis; tous ont invariablement promis le secret. C'est une conspiration ténébreuse, les conjurés ne se connaissent pas entre eux ; ils savent tous où est le cadavre, ils l'ont vu, séparément, en cachette, et chacun a juré de ne rien dire.

On parle beaucoup de certains prix retentissants, et l'on se récrie : 3o,ooo francs une estampe ou une clef, 100,000 francs an poignard, 600,000 francs une commode! c'est absurde, extravagant, c'est trop cher.

Mais d'abord, je vous prie, quel est le cours, le tarif de la curiosité ? Je parle de celle qui est exquise. Où est la cote officielle ? Montrez-moi la Bourse où l'on achète des chefs-d'œuvre comme des actions de chemins de fer, aujour-

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PHYSIOLOGIE DU CURIEUX 3l

d'hui, demain, tous les jours? Du moment qu'un objet n'a point de marché, point d'équivalent connu, point de terme de comparaison, le prix devient une question arbitraire, de fantaisie, à débattre entre Tacquéreur et le vendeur ; une affaire de convenance réciproque, comme l'achat d'un mètre de terrain que je veux prendre à mon voisin pour agrandir mon jardin.

D'ailleurs, qu'entendez-vous par un prix cher ? Cher pour vous, sans doute; mais la cherté est relative, elle ne se mesure pas sur un étalon uniforme, chacun l'évalue à sa façon : folie pour celui-ci, bagatelle pour celui-là. Nous estimons la valeur de l'argent au poids de notre bourse ; quand le marquis d'Aligre mourut laissant une trentaine de millions : « Je le croyais plus à son aise, » dit le vieux baron de Rothschild. Un objet est à vendre, vous en donnez 5o louis, un autre loo, un troisième i,ooo écus; LucuUus met 10,000 francs sur table et l'emporte. Chacun cote sa fantaisie au maximum de sa puissance financière ; ils payent aussi cher l'un que l'autre.

Le prix est la résultante d'un duel terrible entre deux lutteurs solides, tenaces et passionnés. Ici, l'acheteur et le propriétaire sont en présence ; celui-ci veut garder ce qu'il a et ne lâchera pied qu'à la dernière extrémité, l'autre veut conquérir coûte que coûte. Ou bien la lutte s'établit à l'hôtel des ventes, en public, entre deux rivaux égale-

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ment amoureux ; quel sera le vainqueur? Pesez leur bourse et leur passion. N... venait de se faire adjuger pour un prix énorme un petit reliquaire en buis, et, comme je lui demandais jusqu'à quel chiffre il aurait poussé les enchères : Toujours, fit-il.

En général, une œuvre excellente vaut plus chez Pamateur qui l'achète que chez le marchand qui l'a vendue ; les exceptions sont rares. La plusvalue se produit même instantanément, sans transition, entre la porte de l'un et là porte de l'autre. Le marchand s'étonne toujours de ce phénomène : Comment ! dit-il avec humeur, voilà un objet qu'on a vu et revu chez moi ; je le vends, et le lendemain on offre à mon acquéreur un bénéfice. — Eh bien, mon maître, il faut prendre son mal en patience. Tous vos clients ne sont pas des connaisseurs solides, résolus, expérimentés ; la plupart n'osent pas s'aventurer seuls. Trop insouciants pour apprendre le métier, trop calculateurs pour se fier à eux-mêmes, trop glorieux pour demander conseil, trop blasés pour vous croire sur parole, ils hésitent, tâtonnent, ils ont peur. Chez l'amateur, au contraire, je parle de celui qui fait autorité, le terrain est solide, ils sont rassurés. L'excellence et l'authenticité sont garanties par l'étiquette du propriétaire, le pavillon couvre la marchandise. Donc, pas de risques, pas de contrôle obligé, pas d'inquiétude; on sait à

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quoi s'en tenir. Franchement, cette sécurité a bien son prix.

Ce n'est pas tout : en franchissant le seuil de l'amateur, l'objet se transforme. C'était un enfant trouvé, sans nom, sans références, à la merci du premier venu ; du jour au lendemain il trouve une famille, un répondant, il est admis dans un salon difficile, il a une position dans le monde, mieux que cela, un titre. Encore un supplément de valeur que je laisse à votre appréciation.

Vous dites qu'on Ta vu dans votre magasin, mais comment ? Mal entouré, mal éclairé, confondu dans la foule, en assez mauvaise compagnie. Aujourd'hui il a fait sa toilette, on Ta placé au bon endroit, dans un jour intelligent, avec un voisinage harmonieux, sympathique^ destiné à faire valoir ses avantages; et le visiteur, étonné de la métamorphose, admire pour la première fois le paysan de la veille qu'un coup de baguette a fait gentilhomme.

Ajoutez qu'il n'est plus à vendre; que dès loVs il a toutes les séductions du fruit défendu ; que le maladroit qui a manqué l'occasion dans l'origine brûle de réparer sa sottise ; que sa passion, doublée de son amour-propre, s'exaspère en raison des résistances. En voilà bien assez pour expliquer la plus-value qui vous étonne.

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Savoir acheter, savoir ne pas acheter, deux arts difficiles.

On court les boutiques, on bouleverse les magasins, on ne trouve rien qui vaille; de guerre lasse, pour faire une politesse au marchand, pour ne pas rentrer bredouille, on se laisse tenter par une misère; la sottise est faite. — On entre à rhôtel des ventes en passant ; là, sous le feu des enchères, la tête se trouble, Todeur de la poudre vous prend à la gorge, Pamour-propre s^en mêle, on risque un coup de fusil ; encore une faute. — Vous voyagez; la nouveauté, le changement de milieu, l'absence de points de repère, la démangeaison de faire une découverte, tout conspire contre vous ; vous cédez à la première tentation, vous êtes perdu.

Le vétéran n'a pas de distractions ; il se surveille et se possède toujours. Ni l'ardeur du combat, ni Tentraînement, ni les surprises, rien n'entame son indomptable solidité. La tête libre, l'œil ouvert, Toreille tendue, le fusil armé, il attend, se réserve pour les grands coups et ménage sa poudre.

Dans une ballade d'Uhland, trois compagnons se rencontrent devant le cercueil d'une jeune fille. Le premier dit : Je l'aurais aimée; le deuxième : Je l'aime encore; le troisième : Je Taimerai toujours. Ainsi font les amateurs. Je \ aurais aimée s'adresse invariablement aux occa-

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sions qui vous échappent pour aller chez le voisin. Je l'aime encore est le demi-regret, le sentiment poli de rhomme superficiel et détaché, qui vendra sans trop de remords. Je Vaimerai toujours^ voilà le cri de l'amoureux persistant et convaincu, qui a fait mûrement un choix irrévocable, qui ne s'attache qu'à la beauté même, à celle qui promet les affections solides et les longues intimités.

L'homme qui acquiert une œuvre excellente, fût-elle coûteuse, fait une économie ; il prend une police d'assurance contre les tentations banales, le gaspillage, le changement et les mécomptes. A quoi bon courir les aventures quand on a trouvé le phénix?

Gersaint disait, il y a plus d'un siècle : « En ne s'attachant qu'au beau et au parfait, on' a la satisfaction de ne posséder que les choses capables de plaire toujours. Je dirai plus : on court toujours beaucoup moins le risque d'être dupe, quand on ne donne, en quelque genre que ce soit, que dans le beau et dans le parfait (quoique à un gros prix), que quand on se contente de choses médiocres, parce qu'elles paraissent à un prix bien inférieur. Il est très rare qu'on ne retrouve le prix employé à ces effets. Souvent même certains morceaux sont plus avantageusement vendus, au lieu que, dans le médiocre, il y a presque toujours le tout à perdre. »

L'honnête médiocrité, délices du sage, est le

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fléau du curieux. Faute de connaître Vart de ne pas acheter j on s'est fait une collection d'à peu près, un stock d'amis estimables et peu dispendieux; à la longue ils s'usent, ils encombrent, on les prend en grippe, il faut les congédier. Tout d'abord on fait signe à un confrère, c'est une attention à laquelle on ne manque jamais ; on espère de la sympathie, peut-être de Tenthousiasme. Amère illusion ! l'amateur n'a jamais envie de ce que le confrère veut vendre, et toujours envie de ce qu'il veut garder; en curiosité, c'est un axiome. Alors se présente un intermédiaire qui se chargera, pour votre compte et moyennant commission, de trouver dans sa clientèle un admirateur novice. Mais, soit que le marchand ne mette pas tout le zèle nécessaire à une opération peu lucrative, soit qu'il cache une arrière-pensée, les mois, les années se passent, et l'admirateur se fait attendre. Cependant le stock devient de plus en plus embarrassant ; quel parti prendre ? Risquer une vente publique toujours incertaine et périlleuse ? On est sûr d'un échec : les articles fanés, dépréciés par un long étalage, perdent rapidement leur valeur. Reste une dernière ressource, le marchand ; on se décide à lui offrir le tout. C'est là qu'il vous attendait. Vous aurez beau lutter, dissimuler, vous défendre en désespéré, la déroute est fatale, et malheur aux vaincus ! Le conquérant vous étrangle sans merci.

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Il y avait à Rome un riche citoyen nommé Pomponius, grand amateur de Tantiquité ; son palais, situé sur les bords du Tibre, non loin des jardins de César, était rempli des plus beaux ouvrages de la Grèce. Un jour, il apprit qu'un habitant de Corinthe venait d'arriver, apportant un marbre, travail d'un excellent maître; c'était le portrait de la Bonne Déesse, divinité protectrice de sa maison. Des revers de fortune Tobligeant à sacrifier ce souvenir de famille, il comptait s'en défaire à Rome; sinon il avait résolu de se rendre à Carthage, où des amis lui promettaient une vente facile et avantageuse.

Pomponius ne peut résister à l'envie de voir le premier un objet aussi rare. Il corrompt une esclave qui l'introduit furtivement dans le logis de son maître; on lui ouvre le trésor : par Hercule ! c'était une merveille, un ouvrage grec d'une beauté achevée. Pomponius guette le retour du voyageur, l'aborde et lui offre 10,000 deniers pour sa Bonne Déesse, un prix déraisonnable, disait-il, le marbre n'en valant pas la moitié. Notre homme refuse, Pomponius ajoute 5, 000 pièces. Nouveau refus. Le Romain fait un dernier effort, 20,000 deniers ! Le Corinthien reste insensible. Alors Pomponius : Soit, dit-il, que la Bonne Déesse passe les mers et s'en aille à

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Carthage ! Comme ton compatriote Démosthène, je n'achète pas si cher un repentir.

Cependant, Lentulus, un autre amateur de la ville, était instruit de tout. Ses limiers lui avaient signalé l'arrivage, il connaissait les démarches et rinsuccès de son rival, et, depuis ce jour, Lentulus avait perdu le sommeil. Posté dans une taverne en face du logis du Corinthien, il épiait, attendant le moment favorable, la dernière heure. Bientôt des chariots de voyage arrivent devant la porte, plus de doute ! l'homme découragé va partir pour Carthage. Lentulus s'élance, il entre : 25,ooo deniers, dit-il. — Non, fait l'autre. — 3o,ooo. — Encore 5oo pièces, et le marbre est à toi. — Eh bien ! soit, assassin, murmure Lentulus. Le Corinthien compte l'argent, se jette aux genoux de la Bonne Déesse, lui demandant pardon de l'abandonner pour si peu, se relève, l'enveloppe délicatement et l'apporte lui-même chez Lentulus.

Le lendemain, un ami rencontre Pomponius, errant dans les carrefours de la ville; il était pâle, défait, consterné : Hélas I disait-il, infortuné que je suis; quelle perte ! quel désespoir! Ce Lentulus est un fou; payer 3o,5oo deniers pour un bas-relief, c'est de la démence. Mais quel homme ! je viens de le voir, je lui propose 5,000 deniers de bénéfice et il refuse.

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Chaque amateur chasse à sa manière ; il a ses allures, ses petits secrets, son itinéraire et sa région, ses cachettes, ses façons de suivre une piste, de manier le fusil, de viser, de tirer. L'un tue lui-même son gibier, l'autre se fournit chez Chevet, un troisième s'installe à l'hôtel des ventes et n'en sort pas. Eudore fait son quai tous les jours, de neuf à dix, comme la cuisinière fait son marché. Les Albertus pratiquent la curiosité conjugale : le mari exploite le nord, et la femme le midi.

Vous cherchez Peregrinus? Il est partout. On l'a vu le même jour à Palerme, à Damas, à Augsbourg et à Londres; le voici devant vous, il arrive de Florence. Il connaît les quatre coins et recoins de l'Europe; il a parcouru les Abruzzes, traversé les gorges du Tyrol, monté les pics les plus inaccessibles, bravé les bandits de la Sicile, les fièvres des Marais-Pontins, la cuisine espagnole et les moustiques du Nil. Il a interrogé tous les moines de la Syrie, tous les Juifs du Ghetto, tous les âniers du Caire, tous les scavatori de Rome. Il protège le libraire qui se fournit chez le pharmacien, qui doit épouser la veuve, qui se confesse au chanoine, qui possède les dessins originaux du Polyphile italien. Il est homme à découvrir l'armure d'Annibal, un des-

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sîn d'Apelles et rHomère de Cicéron avec son Ex libris.

J'aperçois Fervacques, Tamateur d'estampes, il m'aborde : « Comprenez-vous, dit-il, une folie pareille à celle de Salomon? la curiosité lui tourne la tête. Il a des correspondants à Londres, à Vienne, à Rome, à Madrid, à Florence; il se lève, dépouille son courrier, dicte les réponses, donne ses ordres, reçoit des dépêches, expédie des télégrammes, déjeune à la hâte, fait un tour chez les marchands, monte à Thôtel Drouot et rentre à cinq heures pour les signatures; il est rompu. Parlez-moi de Régulus; celui-là ne se donne pas tant de mal, il attend son monde ; c'est le Minotaure auquel on offrait tous les^'ans sept vierges choisies parmi les plus nobles et les plus belles. Chaque matin les courtiers lui apportent secrètement leurs primeurs et jurent qu'il a la première vue; on peut les croire sur parole, ils viennent de le dire à deux clients. Moi, je fais de la curiosité par hygiène; avant déjeuner, je vais chez mon marchand d'estampes, de là chez le libraire, du libraire chez le relieur, du relieur chez le laveur, du laveur chez le remonteur; ces braves gens demeurent au diable, cela me fait prendre de Téxercice. »

Ascanio se lève avec le jour et se met en campagne. Il court chez les fripiers, les regrattiers, les ferrailleurs, furetant, ramassant les miettes,

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les tessons^ les rognures de tableaux, les débris de livres , les lambeaux d^estampes , les bouts d'étoffes ou de fer, les fragments de quelque chose. Chasseur maigre et râpé, il glisse contre les murs^ se faufile et passe; on ne Ta pas vu. Il connaît par cœur le Temple, la place Maubert et la rue de Lappe, tutoie Laloubère et Marcaîlhou, pénètre en se baissant dans les cavernes sombres, fouille dans le tas et marchande sans pitié. Il explore les boîtes et les portefeuilles en plein vent, fréquente les ateliers borgnes la veille des termes et le matin des échéances. A Thôtel Drouot, c'est un habitué du rez-de-chaussée; il arrive au début, se coule entre les gens, reste debout, en arrière, parmi ceux qui viennent dormir et se chauffer gratis. Il pousse lui-même, murmure des enchères de vingt sous, paye comptant et emporte sa proie sans donner son nom. Il dîne à la crémerie, rentre chez lui, ferme ses portes, vide ses poches et contemple son trésor.

LucuUus ne fréquente point les marchands. On le voit rarement aux ventes ; il a des lieutenants qui font campagne pour lui, un commis, une marchande obscure, un valet de chambre ; le dieu ne paraît pas en personne, mais au roulement des enchères, à Témotion du public, on sent que Jupiter est à la cantonade, derrière les nuages. S'il daigne descendre parmi les mortels, il arrive

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à quatre heures ; on rattend, on se range sur son passage, ses familiers se rengorgent, le crieur sonne la fanfare et les Auvergnats se prosternent. On se tait : les enchères éclatent, résonnent, bondissent; lui, impassible, ne dit rien; un clin d'œil suffit. Chaque battement de paupières vaut 1 ,000 francs.

Certaines gens ne restaurent jamais, d'autres restaurent toujours, Lelio restaure le moins possible; il estime que l'opération est délicate, qu'il y faut du goût, de l'expérience, du tact, de la mesure, et surtout de la conscience.

Les restaurations avouables sont les seules légitimes.

^ Quelle variété de types dans ce monde bizarre que l'on coudoie tous les jours et que l'on connaît si mal, où l'on est tailleur, millionnaire, serrurier, artiste, politique, homme de robe, d'épée, d'affaires, de théâtre, de Bourse ou d'Église, médecin, poète ou notaire; où l'on collectionne tout, depuis le silex jusqu'aux Meissonnier, depuis les Van Blarenberghe jusqu aux Michel-Ange, depuis le camée jusqu'à Tare de triomphe! Que de portraits inédits et attrayants! la femme amateur et la femme de l'amateur; —

les adorateurs du dieu Trautz et les amoureux de Marie-Antoinette; — l'amateur qui a un salon; — Stello qui se désole parce qu'on dit qu'il vend; et Moïse parce qu'on dit qu'il ne vend pas ; — un tel qui passe sa vie à s'installer et n'y parviendra jamais ; — l'homme qui loge son cabinet dans un quartier, sa famille dans un autre; — L'amateur à feuilles caduques qui se dépouille tous les hivers et fait de nouvelles pousses tous les printemps ; — l'Anglais, le Belge, l'Américain, le Russe ; — le catholique et le protestant, l'israélite et le libre-penseur; — celui qui interdit par testament à ses héritiers de jamais vendre un objet, qui le vend, en achète un autre, fait un codicille, revend, et ainsi de suite; — celui qui collectionne pour sa ville natale; — celui qui léguera tout au Louvre.

L'amateur qui léguera tout au Louvre est un échantillon assez rare, un état non décrit,' Lq rôle n'est pas à la portée de tout le monde, il demande des sacrifices, mais aussi que de dédommagements ! Je léguerai tout au Louvre, ce lambeau de phrase inoffensif est plein de sousentendus flatteurs; il laisse entrevoir une collection exceptionnelle, une autorité incontestée, une fortune princière, des vertus, de la libéralité, du désintéressement, de la candeur. Est-ce à dire que notre homme fasse des réserves, qu'il ait une arrière-pensée? Nullement; la France sera son

héritière, il en est convaincu, on peut le croire sur parole; l'âme sereine et la conscience en règle, il a droit aux bénéfices de la situation et savoure déjà le premier frisson de son immortalité. O immortalité d'un jour! que deviennent ces legs prématurés, ces cabinets promis de longue main, assurés, catalogués par avance? Demandez à l'Allemagne et à l'Angleterre; quant à la France, elle recueille les épaves lorsqu'elle est assez riche pour les payer. Confrère, qui léguerez tout au Louvre, donnez la dîme de votre vivant, votre immortalité sera moins compromise et l'on vous tient quitte du reste.

Je vous suppose toutes les perfections : vous êtes un délicat, un connaisseur et un savant; votre goût est sûr, distingué ; vous avez un cabinet d'anciens maîtres recueillis un à un, parmi les meilleurs; est-ce assez? — Pas encore. — Vous êtes un détective y vous savez flairer un chef-d'œuvre, le filer, le saisir au collet, l'emprisonner dans votre vitrine; vous avez tous les dons, la science de Laborde, la foi de saint Vincent de Paul, la passion d'Almaviva, la rouerie de Figaro, le jarret du trappeur, la pénétration de Vidocq, le diagnostic de Gendrin, le coup d'œil de Napoléon, le tir de Guillaume Tell;

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cela suffit-il? — Pas le moins du monde; tous ces talents et toutes ces grâces ne constituent même pas le véritable amateur, le seul authentique et breveté. Un académicien de beaucoup d'esprit vient de découvrir ce qu'il appelle « les deux grands signes du collectionneur » : ce sont « la peine et le sacrifice. Il faut prendre sur son repos, dit-il, prendre sur ses besoins, économiser sur ses appointements une collection de plusieurs cent mille francs; voilà qui mérite sympathie et respect. Quant aux millionnaires, ce n'est chez eux qu'affaire de vanité. Ils chargent quelqu'un d^avoir du goût pour eux; ils fournissent l'argent, le mandataire fournit la science. »

Nous connaissions déjà les exigences de Millîn ; Véquilibre de Vâme et la vie retirée ne laissaient pas de présenter des difficultés dans la pratique ; voici qu'on nous demande la peine^ le sacrifice et des accessoires. C'est beaucoup. Décidément La Bruyère avait raison, la curiosité est une faiblesse qu'on doit racheter, sanctifier par une vie de labeur et de mortifications, car l'immortel auteur de la découverte des « deux grands signes n'exige «pas moins de « quarante ans de travail i pour se réhabiliter.

Amateurs candides, méditez ces enseignements Si, par aventure, vous êtes pris d'une velléit d'orgueil, rentrez vos triomphes, rappclez-vou la médiocrité de votre état, et tâchez plutôt d'ac

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quérir ces belles vertus qui font pardonner la qualité de curieux. Et vous, bon jeune homme, qui rêvez peut-être d^entrer dans la curiosité, chassez bien loin cette fâcheuse inclination. Si vous n'êtes pas prêt au détachement, aux privations, on vous excommuniera; si vous êtes riche, on vous accusera d'acheter le goût des autres; si vous êtes pauvre, vous ne réussirez à rien. Voulez-vous une carrière? Tenez, mettezvous dans les lettres, il n'y faut pas tant de cérémonies.

Paris. — Typ. Pillet et Dumoulin, 5, rue des Grands-Augustins.

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