‹ Physiologie du débardeurChapitre 14 sur 20 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Ce que deviennent les costumes de Débardeurs.

e carnaval a amené le déficit dans les caisses ; le fournisneur connaît si bien cette époque néfaste, que jamais il ne se hasarderait à venir chez la Lorette ou l’Arthur solliciter le

plus modeste à-compte.

Tout être qui n’a pas de revenus périodiques est réduit a commencer le carême par une méditation plus ou moins saturée d’amertume.

L’Arthur, ayant remarqué que la vie horizontale envoie des pensées plus riantes que la vie perpendiculaire , se met à plat ventre et , dans cette position , passe en revue la liste de ses vieilles tantes de France qu’il pourra invoquer à défaut d’oncles d’Amérique.

Si j 'écrivais à ma tante que je suis pris de nostalgie, que j’appellerai tout bonnement, pour être plus à portée de son intelligence, le mai du pays... Je suis autorisé par le fait à réclamer de quoi prendre la malle-poste; et quand -les capitaux arriveront, j’aurai bien d’autres choses à prendre avant de penser à la locomotive de M. Conte, qui fait cinq lieues à

l’heure les roues en l’air, s’il faut en croire l’auteur de la Physiologie du V oyageur.

La lettre sera deux jours en route ; la tante réfléchira une heure, et la réponse me parviendra le quatrième jour. Jusque-là, je peux faire diète; l’homme, qui est le plus noble animal de la création , peut bien se permettre un acte de contrefaçon aux dépens du chameau, qui est d’une sobriété très -connue dans le désert.

Si j'écrivais à mon autre tante pour lui dire que je réserve aux auteurs de mes jours une grande surprise, et que je veux à leur insu quitter la lancette pour le Code, et que mon intention est d’être très-éloquent, afin de devenir un peu député, ce qui me donnera l’occasion, à l’époque des élections, do rapporter de Paris à ma tante de vieux feuilletons pour lire , et un filoir pour remplacer son vieux rouet moyenâge avec lequel elle s’obstine à filer malgré les conquêtes que l’instrument de M. Duvelleroy a faites sur la routine... Il y a espoir que, pour avoir un jour gratis un filoir de 18 francs, la bonne tante m’enverra 200 francs pour prendre mes inscriptions, que je ne prendrai pas plus que la malle-poste...

Sur un autre point de l’horizon parisien, la Lorette se livre au monologue suivant.

— Tiens, je croyais avoir dans ma commode une pièce de 20 francs de reste et ce n’est qu’une pièce de 20 sous... Fichtre ! à qui demander des fonds à cette gueuse d’époque...

C’est drôle, au carnaval on a toujours de l’argent et on n’en a jamais en carême. On devrait abolir le carême. Oh ! il n’y a pas à dire, il m’en faut; d’abord, moi, je ne peux pas sortir sans argent, ça me rend lourde... et ça me fait casser des carreaux dans les boutiques.

Elle prend une feuille de papier encadrée d’un filet de deuil et écrit :

« Mon cher Edouard,

» Me trouvant pour quelques jours seulement dans la gêne, obligez-moi de remettre à ma bonne cinquante francs que je promets de vous rendre sous huitaine. Vous êtes le seul à qui je puisse faire sans façon cette petite demande. »

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