‹ Physiologie du flaneurChapitre 9 sur 12 · QUI SI PARLA ITALIANO · texte numérisé non relu

QUI SI PARLA ITALIANO

il prend une teinture de l'anglais el de l'italien , et comme il n'a pas la prétention de tra-

\'2'2 duire Shakspeare on le Uante , il s'en lieiii là ; mais ce qui vaut mieux, il connaît toutes les beautés de sa langue maternelle, il comprend le charabias politique, — Wmaquille le truc (1 ) des filous et ne les laisse pas e/faroucher (2) sa toquante (3) ; la langue des galopins , la belle langue des niuche, mac lie, iiiar , n'a point de mystère-mwc/te pour un flane-z/mr, — et si le cocher de coucou dit, en parlant de lui, à son camarade(i) : « Ce Lobard-j me lonne-d « lent-c sous de lop-tr , » il comprend qu'il vient de commettre une erreur arithmétique.

Vous voyez bien que le flâneur a l'esprit fort cultivé : aussi n'est-il pas un sot.

Le sot se promène , il ne flanc jamais.

L'homme bête flâne quelquefois, — l'homme d'esprit flâne souvent.

Le vrai flâneur va dans un sens jusqu'à ce qu'une voiture qui passe devant lui, un embarras quelconque , un étalage qui fait le coin

(1) Il parle l'argot.

(2) Voler.

(3) Sa montre.

{l\) Cette charmante phrase se prononce ainsi : Ce hobnrji me lounedé leulré sous de loptre, et signifie : Ce Jobard me donne cent sous de trop.

d'une rue, une poussée, un a)up de coude lui imprime une autre direction. D'accident eu accident, de poussée en poussée, il va , vient , revient et se retrouve ou très-près ou très -loin de chez lui , suivant la volonté du hasard.

Tel flâneur sort de sa maison pour prendre l'air avant le déjeuner, qui, le soir, se trouve chez un de ses amis à Vincennes. — Il y couche, se remet en route le lendemain matin, et arrive pour dîner.... chez un ami de Vaugirard.

L'homme qui, se promenant avec plusieurs personnes, s'imagine flâner, est un niais : on ne flâne que seul ou en compagnie d'im autre flâneur, au plus. — On ne flâne que hors de chez" soi, — l'homme qui croit flâner dans sa maison se trompe , il Jie fait que muser.

Le musard est celui qui dit : «Je m'en vais, je m'en vais,» et qui retient toujours son interlocuteur par un houton de son habit.

Le musard babille et ne pense guère , le flâneur pense beaucoup et parle peu.

Le musard est le singe du flâneur, il en est la caricature et semble fait pour inspirer le dégoiit de la flânerie.

Quand j'aurai quitté les affaires, dit le naïf

épicier, je serai joliment llaneur, el le pauvre épicier se retire un jour du coniniorce , tue le lemps h grand'peine , mais reste Gros-Jean comme devant.

(l'est que, pour flâner, il faut un fonds, une richesse que la vente du raisin sec, de la chandelle et des paquets de ficelle ne saurait donner.

Le véritable flâneur ne s'ennuie jamais, il se suffit à lui-même et trouve dans tout ce qu'il rencontre un aliment à son intelligence.

Voyez, par exemple, un honnête épicier arrêté devant une boutique , quelle idée cette étoffe nouvelle va-t-elle éveiller dans sa tête ? — Ceci est joli — ou cela n'est pas beau , — une robe semblable plairait à ma femme ou ne lui plairait pas : cela dit ou pensé, notre homme passe. Vn (laneur survient, et il s'arrête deux heures devant le même objet. Pourquoi ? C'est qu'il voit dans cette même étoffe bien d'autres sujets de réflexion que son naïf prédécesseur ! Il contemple l'aspect général du dessin, l'effet de la couleur , le mariage des tons qui composent l'ensemble ; — il voit dans le goût de ce dessin une direction nouvelle , ou un retour au goût d'une autre époque ; son esprit abandonne

1-2 .s rétala<^o du niaicliaiul , reiiiouto au pioducteiu-, se reporte aux moyens de la fabrication, passe en revue les débouchés de la fabrique et suit le manufacturier sur les places de Leipsig , de Londres et de Saint-Pétersbourg ; enfin , le même morceau d'étolTe lui présente mille sujets de réllexion, que l'autre spectateur n'avait pas même soupçonnés, et lui fournit l'occasion d'un long voyage dans le monde imaginaire , le monde brillant, le meilleur et surtout le plus beau des mondes possibles.

De tout ce qui est dit ici et de tout ce (jui en est la conséquence logique , il résulte que celui-là ne mérite pas le beau nom de 11aneur, qui ne possède pas les qualités suivantes :

De la gaieté dans l'occasion ,

De la réflexion au besoin ,

De l'observation toujours,

Quelque peu d'originalité ,

Ln esprit mobile,

Plus ou moins d'instruction .

Et surtout une conscience qui le laisse en repos.

Comment s'étonner, après cela , (|ne tant de gens veuillent être flâneurs quand même ! (lliacun cherche à s'habiller le mieux possible et à

I:î6 cacher ses imperfections ; chacun travestit ses vices en vertus, et veut être plus ou moins flâneur.

Demandez à ce paresseux pourciuoi il ne travaille pas, — à cet artiste incomplet pourquoi il ne termine jamais un tableau, — à ce benêt qui bâille aux corneilles ce qu'il fait dans la rue, — ils vous répondront tous: nous flânons.

Arrière !

Vous, flâneurs ! j'aimerais mieux encore appeler flâneur l'agent de police consigné sur le trottoir, — l'homme-affiche qui circule sur les places publiques , le conducteur d'omnibus qui passe 14 heures sur 2^ à aller et venir sur la même hgne , ou même le factiomiaire qui baguenaude devant sa guérite.

TABLi:.

CHAPITRE 1". — Nouvdio ikfinition de l'homme. 1 CHAPITRE II. — Est-il donné à tout le monde de

pouvoir llaner ? 10 CHAPITRE III. — Des gens qui s'intitulent très-

faussenicnt flâneurs. 16 CHAPITRE IV. — Où l'on prouve que le flâneur

est un mortel essentiellement vertueux. 2/i CHAPITRE V. — Le musard. 32 CHAPITRE VI. — Le badaud étranger. Si) CHAPITRE VII. — Le batteur de pavé. âii CHAPITRE VIII. —Le parfait flâneur. r)3 CHAPITRE IX. — Le flâneur militaire. (iO CHAPITRE X. — Le gamin de Paris. 68 CHAPITRE XI. — Les petits bonheurs de la flânerie. 75 CHAPITRE XII. — Les petits malheurs de la flânerie. H.i CHAPITRE XHI. — Les quais et les passages. 93 CHAPITRE XIV. —Les quais, les Tuileries et les

Champs-Elysées. 100 CHAPITRE XV. — Conseils à l'usage des flâneurs

uoNiccs. 113

À la Cibiûiiif ^f-raïuaief et (ÊtraïuÙTf ,

A. ROYER , 2^1, PLACE du PALAIS-nOVAL.

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