‹ Physiologie du goût (volume 2)Chapitre 148 sur 179 · MYSTIFICATION ET DKI'AITE · texte numérisé non relu

MYSTIFICATION ET DKI'AITE

connaissent. Je suis aujourd'hui (17 juin 18-25) en train de conter. Dieu veuille que ce ne soit pas une calamité publique !

Or donc, j'allai uu nmliu l'aire une visite au {iéiit'rai Bouvier des Éclats, mon ami et compatriote.

Je le trouvai parcourant sou appartement d'un air agité, et froissant dans ses mains un écrit que je pris pour une pièce de vers.

« Prenez, dit-il eu me le présentant, et dites-moi voln- » avis ; vous vous y connaissez. »

Je reçus le papier, et, l'ayant parcouru, je fus fort étonné de voir que c'était une note de médicaments fournis : de sorte que ce n'était point en ma qualité de poëte que j'étais requis, mais comme pharmaconome.

« Ma foi, mon ami, lui dis-jc en lui rendant sa propriété, » vous connaissez l'habitude de la corporation que vous avez » mise en œuvre; les limites ont bien été peut-être un peu » ûulre-passées; mais pourquoi avez-vous un habit bien » brodé, trois ordres, un chapeau à graines d'épinards ? » Voilà trois circonstances aggravantes, et vous vous en » tirerez mal. — Taisez-vous donc, me dit-il avec hu- » mour, c'est épouvantable. Au reste, vous allez voir mon » écorcheur, je l'ai fait appeler; il va venir, et vous me » soutiendrez. »

Il parlait encore quand la porte s'ouvrit, et nous vîmes entrer un homme d'environ cinquante-cinq ans, vêtu avec soin; il avait la taille haute, la démarche grave, et toute sa physionomie aurait eu une teinte uniforme de sévérité, si le rapport de sa bouche à ses yeux n'y avait pas introduit quelque chose de sardonique.

Il s'approcha de la cheminée, refusa de s'asseoir, et je fus témoin auditeur du dialogue suivant, que j'ai fidèlement retenu.

•LE GÉNÉRAL. — Mousicur, la note que vous m'avez ■■nvoyée est un véritable compte d'apothicaire, et...

l'homme noir. — Monsieur, je ne suis point apollii- Ci)ire.

LE GÉNÉRAL. —Et qu'étcs-vous douc, monsieur?

l'homme noir. — Monsieur, je suis pharmacien.

LE GÉNÉRAL. — Eh bien, monsieur le pharmacien, votre garçon a dû vous dire...

l'homme NOIR. — Monsieur, je n'ai point de garçon.

LE GÉNÉRAL. — Quï'tait (lonc ce jeune homme?

l'h 0 m m e noir. — Alonsieur, c'est un élève.

LE GÉNÉRAL. — Je YouUiis donc vous dire, monsieur, que vos drogues...

l'homme noir. — Monsieur, je ne vends point de drogues.

LE GÉNÉRAL. — Que vcndez-vous donc, monsieur?

l'homme noir. — Monsieur, je vends des médicaments.

Là finit la discussion. Le général, honteux d'avoir fait tant de solécismes et d'être si peu avancé dans la connaissance de la langue pharmaceutique, se troubla, oublia ce qu'il avait à dire, et paya tout ce qu'on voulut.

LE PLAT d'anguille

Il existait à Paris, rue de la Chaussée-d'Antin, un particulier nommé Briguet, qui, ayant d'aiDord été cocher, puis marchand de chevaux, avait hni par faire une petite fortune.

Il était né à Talissieu; et ayant résolu de s'y retirer, il épousa une rentière qui avait autrefois été cuisinière chez mademoiselle Thevenin, que tout Paris a connue par son surnom (ÏAs de pique.

L'occasion se présenta d'acquérir un petit domaine dans son village natal; il eu profita, et vint s'y établir avec sa femme vers la lin de 1791.

Dans ces temps-là, les curés de chaque arrondissement archiprcsbytéral avaient coutume de se réunir une fois par mois chez chacun d'entre eux, tour à tour pour conférer sur les matières ecclésiastiques. On célébrait une grand'messe, on conférait, ensuite on dînait.

Le tout s'appelait la conférence:, et le curé chez qui elle devait avoir lieu ne manquait pas de se préparer à l'avance pour bien et dignement recevoir ses confrères.

Or, quand ce fut le tour du curé de Talissieu, il arriva qu'un de ses paroissiens lui fit cadeau d'une magnifique anguille prise dans les eaux limpides de Serans et de plus de trois pieds, de longueur.

Ravi de posséder un poisson de pareille souche, le pas-

LE PLAT d'anguille 277

leur cnùpnit que sa cuisinière ne fût pas en état d'apprêter un mets de si liante espérance; il vint donc trouver madame Bri2,uet, et, rendant iiomma.irc à ses connaissances supérieures, il la pria d'imprnner son cachet à un plat di.une d'un archevêque, et qai ferait le plus grand honneur à son dîner.

L'ouaille docile y consentit sans difficulté, et avec d'autant plus de plaisir, disait-elle, qu'il lui restait encore une petite caisse de divers assaisonnements rares dont elle fai sait usage chez son ancienne maltresse.

Le plat d'anguille fut confectionné avec soin et servi avec distinction. Non-seulement il avait une tournure élégante, mais encore un fumet enchanteur; et quand on l'eut goûté, les expressions manquaient pour en faire l'éloge; aussi disparut-il, corps et sauce, jusqu'à la dernière particule.

Mais il arriva qu'au dessert les vénérables se sentirent émus d'une manière inaccoutumée, et que, par suite de l'intluence nécessaire du physique sur le moral, les propos tournèrent à la gaillardise.

Les uns faisaient de bons contes de leurs aventures du séminaire; d'autres raillaient leurs voisins sur quelques on dit de chronique scandaleuse; bref, la conversation s'établit et se maintint sur le plus mignon des péchés capitaux; et ce quïl y eut de très-remarquable, c'est qu'ils ne se doutèrent même pas du scandale, tant le diable était malin .

ils se séparèrent tard, et mes mémoires secrets ne vont pas plus loin pour ce jour-là. ^lais à la conférence suivante, quand les convives se revirent, ils étaient honteux de ce qu'ils s'étaient reproché, et finirent par attribuer le tout à l'influence du plal d'anguille, de sorte que, tout eu avouant qu'il était délicieux, cependant ils convinrent qu'il ne serait pas prudent de mettre le savoir de madame i3riguet à une seconde épreuve.

.J'ai cherche vainement à m'assurer de la nature du condiment qui avait produit de si nn'rvcilleux efTets, d'autant qu'on ne s'était pas plaint qu'il fût d'une nature dangereuse ou corrosive.

L'artiste avouait bien un coulis d'écrevis.^es fortement pimenté; mais je regarde comme certain qu'elle ne disait pas tout.

l'asperge

On vint dire un jour à monseigneur Courtois de Quincey, évêquc de Belley, qu'une asperge d'une grosseur merveilleuse pointait dans un des carrés de son jardin potager.

A l'instant, toute la société se transporta sur les lieux pour vérifier le fait; car, dans les palais épiscopaux aussi, on est charmé d'avoir quelque chose à faire.

La nouvelle ne se trouva ni fausse ni exagérée. La plante avait percé la terre, et paraissait déjà au-dessus du sol; la tète en était arrondie, vernissée, diaprée, et promettait une colonne plus que de pleine main.

On se récria sur ce phénomène d'horticulture : on convint qu à monseigneur seul appartenait le droit de la séparer de sa racine, et le coutelier voisin fut chargé de faire immédiatement un couteau approprié à cette haute fonction.

Pendant les jours suivants, l'asperge ne fit que croître en grâce et en beauté ; sa marche était lente, mais continue, et bientôt on commença à apercevoir la partie blanche où finit la propriété esculente de ce légume.

Le temps de la moisson ainsi indiqué, on s'y prépara par un bon dîner, et on ajourna l'opération au retour de la promenade.

Alors monseigneur s'avança armé du couteau officiel, se baissa avec gravité, et s'occupa à séparer de sa tige le végétal orgueilleux, tandis que toute la cour épiscopale marquait quelque impatience d'en examiner les fibres et la coiitexture.

Mais, ô surprise ! ô désappointement ! ô douleur! le prélat se releva les mains vides L'asperge était de bois.

Cette plaisanterie, peut-être un peu forte, était du chanoine Rosset, qui, né à Saint-Claude, tournait à merveille et peignait fort agréablement.

Il avait conditionné de tout point la fausse plante, l'avait enfoncée en cachette, et la soulevait un peu chaque jour pour imiter la croissance naturelle.

Monseigneur ne savait pas trop de quelle manière il devait prendre cette mystification (car c'en était bien une) ; mais voyant déjà l'hilarité se peindre sur la figure des

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