LE TURBOT
La Discorde avait tenté un jour de s'introduire dans le sein d'un des ménages les plus unis de la capitale. C'était justement un samedi, jour de sabbat : il s'agissait d'un turbot à cuire ; c'était à la campagne, et cette campagne c'était ViJlecrêne.
Ce poisson, qu'on disait arraché à une destinée bien plus glorieuse, devait être servi le lendemain à une réunion de bonnes gens dont je faisais partie; il était frais, dodu, brillant à satisfaction; mais ses dimensions excédaient tellement tous les vases dont on pouvait disposer, qu'on ne savait comment le préparer.
« Eh bien, on le partagera en deux, disait le mari. — » Oserais-tu bien déshonorer ainsi cette pauvre créature ? » disait la femme. — Il le faut bien, ma chère, puisqu'il » n'y a pas moyen de faire autrement. Allons, qu'on ap- » porte le couperet, et bientôt ce sera chose faite. — Atten- » dons encore, mon ami, on y sera toujours à temps : tu » sais bien d'ailleurs que le cousin va venir ; c'est un pro- » fesseur, et il trouvera bien le moyen de nous tirer » d'affaire. — Un professeur... nous tirer d'affaire... Bah !... » Et un rapport fidèle assure que celui qui parlait ainsi ne paraissait pas avoir grande confiance au professeur; et cependant ce professeur c'était moi ! Schivernoth!