‹ Physiologie du goût (volume 2)Chapitre 51 sur 179 · DIVERSES ESPÈCES DE SOIF · texte numérisé non relu

DIVERSES ESPÈCES DE SOIF

Eu envisageant ce besoin dans toute son étendue, on peut compter trois espèces de soif : la soif latente, la soif factice et la soif adurante.

La soif latente ou habituelle est cet équilibre insensible qui s'établit entre la vaporisation transpiratoire et la né-

ccssité d'y fournir; c'est elle qui, sans que nous éprouvions quelque douleur, nous invite à L^oire pendant le repas, et fait que nous pouvons boire presque à tous les moments de la journée. Cette soif nous accompagne partout et fait en quelque façon partie de notre existence.

La soif factice, qui est spéciale à l'espèce humaine, provient de cet instinct inné qui nous porte à clierclier dans les boissons une force que la nature n'y a pas mise, et qui n'y survient que par la fermentation. Elle constitue une jouissance artificielle plutôt qu'un besoin naturel : cette soif est véritablement inextinguible, parce que les boissons qu'on prend pour l'ai'aiser ont l'effet immanquable de la faire renaître ; cette soif, qui iinit par devenir habituelle, constitue les ivrognes de tous les pays; et il arrive presque toujours que l'impotation ne cesse que quand la liqueur manque ou qu'elle a vaincu le buveur et l'a mis hors de combat.

Quand, au contraire, on n'apaise la soif que par l'eau pure, qui parait en être l'antidote naturel, on ne boit jamais une gorgée au delà du besoin.

La soif adurante est celle qui survient par l'augmentation du besoin et par l'impossibilité de satisfaire la soif latente.

On l'appelle adurante^ parce qu'elle est accompagnée de l'ardeur de langue, de la sécheresse du palais, et d'une chaleur dévorante dans tout le corps.

Le sentiment de la soif est tellement vif, que le mot est, presque dans toutes les langues, le synonyme d'une appétence excessive et d'un désir impérieux ; ainsi on a soif d'or, de richesses, de pouvoir, de vengeance, etc., expressions qui n'eussent pas passé, s'il ne suffisait pas d'avoir eu soif une fois dans sa vie pour en sentir la justesse.

Jj'appétit est accompagné d'une sensation agréable, tant qu'il ne va pas jusqu'à la faim; la soif n'a point de crépuscule, et dès qu'elle se fait sentir il y a malaise, anxiété, et cette anxiété est affreuse quand on n'a pas l'espoir de se désaltérer.

Par une juste compensation, l'action de boire peut, suivant les circonstances, nous procurer des jouissances extrêmement vives; et quand on apaise une soif à haut dearé, ou {[u'à une. soif modérée on oppose une boisson déli-

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deuso, tout l'appareil papillaiiv est en lilillation, depuis la pointe de la langue jusque dans les profondeurs de 1 estomac.

On meurt aussi beaucoup plus vite de soif que de faim. On a des exemples d'hommes qui, ayant de l'eau, se sont soutcMUis pendant ])lus de huit jours sans manger, tandis que ceux (|ui sont absolument privés de boissons ne passent jamais le cinquième jour.

La raison de celte dill'érence se tire de ce que celui-ci meurt seulemen.t d'épuisement et de faiblesse, tandis que le premier est saisi d'uni; lièvre qui le bi'ùle et va toujours en s'exaspérant.

On ne résiste pas toujours si longtemps à la soif; et en 1787, on vit mourir un des cent-suisses de la garde de Louis XVI, pour être resté seulement vingt-quatre heures sans boire.

Il était au cabaret avec quelques-uns de ses camarades : là, comme il présentait son verre, un d'entre eux lui reprocha de boire plus souvent que les autres et de ne pouvoir s'en passer un moment.

C'est sur ce propos qu'il gagea de demeurer vingt-quatre heures sans boire, pari qui fut accepté, et qui était de dix bouteilles de vin à consommer.

Dès ce moment le soldat cessa de boire, quoiqu'il restât encore plus de deux heures à voir faii'c les autres avant que de se retirer.

La nuit se passa bien, comme on peut croire; mais dès la pointe du jour, il trouva très-dur de ne pouvoir prendre son petit verre d'eau-de-vie, ainsi qu'il n'y manquait jamais.

Toute la matinée il fut inquiet et trouble; il allait, venait, se levait, s'asseyait sans raison, et avait l'air de ne savoir que faire.

A une heure il se coucha, croyant être plus tranquille : i! souffrait, il était vraiment malade; mais vainement ce:ix qui rcntouraieut, l'invitaient-ils à boire, il prétendait qu'il irait bien jusqu'au soir; il voulait gagner la gageure, a quoi se mêlait sans doute un peu d'orgueil militaire (|ui l'empêchait de céder à la douleur.

Il se soutint ainsi jusqu'à sept heures; mais à sept licures et demie il se trouva mal, touru.i a la mort, et ex-

pira sans pouvoir goûter à un verre de vin qu'on lui présentait.

Je fus instruit de tout ces détails dès le soir même par le sieur Schneider, honorable hfre de la compagnie des centsuisses, chez lequel je logeais à Versailles.

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