INFLIENCE DE LA DIGESTION
82. — La digestion est de toutes les opérations corporelles celle qui influe le plus sur l'état moral de l'individu.
Cette assertion ne doit étonner personne, et iiestiaipossit)lc que cela soit autrement.
Les principes de la plus simple psychologie nous apprennent que l'àme n'est impressionnée qu'au moyen des organes qui lui sont soumis et qui la mettent en rapport avec les objets extérieurs; d'où il suit que, quand ces organes sont mal conservés, mal restaurés, ou irrités, cet état de dégradai ion exerce une influence nécessaire sur les sensations, qui sont les moyens intermédiaires et occasionnels des opérations intellectuelles.
Ainsi, la manière habituelle dont la digestion se fait, et surtout se termine, nous rend habituellement tristes, gais, taciturnes, parleurs, moroses ou mélancoliques, sans que nous nous en doutions et sans que nous puissions nous y refuser.
On pourrait ranger, sous ce rapport, le genre humain . civilisé en trois grandes catégories : les réguliers, les réservés et les relâchés.
Il est d'expérience que chacun de ceux qui se trouvent dans ces diverses séries, non-seulement ont des dispositions naturelles semblables et des propensions qui leur sont com munes, mais encore qu'ils ont quelque chose d'analogue et de similaire dans la manière dont ils remplissent les missions que le hasard leur a départies dans le cours de la vie. Pour me faire comprendre par un exemple, je le prendra dans le vaste champ de la littérature. Je crois que les gens
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de lettres doivent le plus souvent à leur estomac le genre qu'ils ont préférablement choisi.
Sous ce point de vue, les poètes comiques doivent être dans les réguliers, les tragiques dans les resserrés, et les élégiaques et pastoureaux dans les relâchés : d'où il suit que le poète le plus lacrymal n'est séparé du poëte le plus comique que par quelque degré de coction digestionuaire.
C'est par application de ce principe au courage que, dans le temps où le prince Eugène de Savoie faisait le plus grand mal à la France, quelqu'un de la cour de Louis XIV s'écriait : '< Oli ! que ne puis-je lui envoyer la foire pendant
» huit jours! J'en aurais Lientôt fait le plus grand j...-f
« de rilurope. »
« Hâtons-nous, disait un général anglais, de faire battre » nos soldats pendant qu'ils ont encore le morceau de bœuf » dans l'estomac. »
La digestion, chez les jeunes gens, est souvent accompagnée d'un léger frisson, et chez les vieillards d'une assez forte envie de dormir.
Dans le premier cas, c'est la nature qui retire le calorique des surfaces, pour l'employer dans son laboratoire; dans le second, c'est la même puissance qui, déjà aifaiblie par l'âge, ne peut plus suflire à la fois au travail de la digestion et à l'excitation des sens.
Dans les premiers moments de la digestion, il est dangereux de se livrer aux travaux de l'esprit, plus dangereux encore de s'abandonner aux jouissances génésiques. Le courant qui porte vers les cimetières de la capitale y entraine chaque année des ccn' aines d'hommes qui, après avoir très-bien diné, et quelquefois pour avoir trop bien diné, n'ont pas su fermer les yeux et se boucher les oreilles.
Cette observation contient un avis, môme pour la jeunesse qui ne regarde à rien; un conseil pour les hommes faits, qui oublient que le temps ne s'arrête jamais; et une loi pénale pour ceux qui sont du mauvais côté de cinquante ans {071 the worong of side fiftij).
Quelques personnes ont de 'humeur pendant tout le temps qu'elles digèrent ; ce n'est le temps alors ni de leur présenter des projets, ni de leun' emander des grâces. , De ce nombre était spécialeir » ut le maréchal Augereau ;
pendant la première heure après son dîner, il tuait tout, amis et ennemis.
Je lui ai entendu dire un jour qu'il y avait dans l'armée deux personnes que le général en chef était toujours maître de faire fusiller, savoir : le commissaire ordonnateur en chef et le chef de son état-major. Ils étaient présents, l'un et l'autre ; le général Chérin répondit en câlinant, mais avec esprit ; l'ordonnateur ne répondit rien ; mais il n'en pensa probablement pas moins.
J'étais à cette époque attaché à son état-major, et mon couvert était toujours mis à sa table; mais j'y venais rarement, par la crainte de ces bourrasques périodiques ; j'avais peur que, sur un mot, il ne m'envoyât digérer en prison.
Je l'ai souvent rencontré depuis à Paris ; et comme il me témoignait obligeamment le regret de ne m'avoir pas vu plus souvent, je ne lui en dissimulai point la cause; nous en rîmes ensemble; mais il avoua presque que je n'avais pas eu tout à fait tort.
Nous étions alors à OfTenbourg, et on se plaignait à l'étatmajor de ce que nous ne mangions ni gibier ni poisson.
Cette plainte était fondée ; car c'est une maxine de droit public, que les vainqueurs doivent faire bonne chère aux dépens des vaincus. Ainsi, le jour même, j'écrivis au conservateur des forêts une lettre fort polie pour lui indiquer le mal et lui prescrire le remède.
Le conservateur était un vieux reître, grand, sec et noir, qui ne pouvait pas nous souffrir, et qui sans doute ne nous traitait pas bien, de peur que nous ne prissions racine dans son territoire. Sa réponse fut donc à peu près négative et pleine d'évasions. Les gardes s'étaient enfuis, de peur de nos soldats; les pêcheurs ne gardaient plus de subordination ; les eaux étaient grosses, etc., etc. A de si bonnes raisons, je ne répliquai pas ; mais je lui envoyai dix grenadiers pour les loger et les nourrir à discrétion jusqu'à nouvel ordre.
Le topique fit effet : le surlendemain, de très-grand matin, il nous arriva un chariot bien et richement chargé ; les gardes étaient sans doute revenus, les pécheurs soumis, car on nous apportait, en gibier et en poisson, de quoi nous