MÉDITATION XVHI. DU SOMMEIL
minés. Cet état dure peu ; bientôt tout disparait, tout ébranlement cesse , et on tombe dans le sommeil absolu.
Que fait Tâme pendant ce temps? elle v;t en elle-même; elle est comme le pilote pendant le calme , comme un miroir pendant la nuit, comme un luth dont personne ne touche; elle attend de nouvelles excitations.
Cependant quelques psychologues, et entre autres M. le comte de Redern , prétendent que Tâme ne cesse jamais d'agir; et ce dernier en donne pour preuve que tout homme que Ton arrache à son premier sommeil éprouve la sensation de celui qu'on trouble dans une opération à laquelle il serait sérieusement occupé.
Cette observation n'est pas sans fondement , et mérite d'être attentivement vérifiée.
Au surplus cet état d'anéantissement absolu est de peu de durée (il ne passe presque jamais cinq ou six heures) ; peu à peu les pertes se réparent ; un sentiment obscur d'existence commence à renaître , et le dormeur passe dans l'empire des songes.
B(S Reorô.
ES rêves sont des impressions unilatérales qui arrivent à rame sans le secours des objets extérieurs. Ces phénomènes, si communs et en même temps si extraordinaires, sont cependant encore peu con-
La faute en est aux savants, qui ne nousont pas encore laissé un corps d'observations suffisant. Ce secours indispensable viendra avec le temps, et la double nature de Thomme en sera mieux connue.
Dans l'état actuel de la science , il doit rester pour convenu qu'il existe un fluide aussi subtilque puissant, qui transmet au cerveau les impressions reçues par les sens ; et que c'est par l'excitation que causent ces impressions que naissent les idées.
Le sommeil absolu est du à la déperdition et à l'inertie de ce fluide.
Il faut croire que les travaux de la digestion etde l'assimilation , qui sont loin de s'arrêter pendant le sommeil, réparent cette perte, de sorte qu'il est un temps où l'individu , ayant déjà tout ce qu'il >aut pour agir , n'est point encore excité par les objets extérieurs.
Alors le fluide nerveux , mobile par sa nature » se porte au cerveau parles conduits nerveux ; il s'insinue dans les mêmes endroits et dans les mômes traces , puisqu'il arrive par la môme vote , il doit donc produire les mêmes effets, mais cependant avec moins d'intensité.
La raison de cette différence me parut facile à saisir. Quand rhomme éveillé est impressionné par un objet extérieur , la sensation est précise , soudaine et nécessaire ; l'organe tout entier est en mouvement. Quand , au contraire , la môme impression lui est transmise pendant son sommeil , il n'y a que la partie postérieure des nefs qui soit en mouvement ; la sensation doit nécessairement être moins vive et moins positive; et pour être plus -facilement entendu , nous disons que chez l'homme éveillé il y a percussion de tout l'organe , et chez l'homme dormant il n'y a qu'ébranlement de la partie qui avoisinele cerveau.
Cependant on sait que dans les rêves voluptueux la nature atteint son but à peu près comme dans la veille ; mais cette différence nait de la différence même des organes ; car la génésique n'a besoin que d'une excitation quelle qu'elle soit, et chaque sexe porte avec soi tout le matériel nécessaire pour la consommation de l'acte auquel la nature l'a destiné.
llMlier^lie à Autre.
.;; J~j UAND le fluide nerveux est ainsi porté au cerveau, ; i I '' 7 afllue toujours par les couloirs destinés à l'exer- Ir S^ £ cicG de quelqu'un de nos sens , et voilà pourquoi il "'^^^ y réveille certaines sensations ou séries d'idées préférnhtementa d'autres. Ainsi, on croit voir quand c'est le nnf optique qui est ébranlé, entendre quand ce sont les nerfs auditifs , etc.; et remarquons ici, comme singularité, qu'il est au moins très rare que les sensations qu'on éprouve en rêvant se rapportent au goût et à l'odorat : quand on rêve d'un
parterre ou d'une prairie, on voit des fleurs sans en sentir le parfum ; si l'on croit assister à un repas , on en voit les mets sans en savourer le goût.
Ce serait un Iravail digne des plus savants que de rechercher pourquoi deux de nos sens n'impressionnent point l'âme pendant le sommeil, tandis que les quatre autres jouissent de presque toute leur puissance. Je ne connais aucun psychologue qui s'en soit occupé.
Remarquons aussi que plus les affections que nous éprouvons en dormant sont intérieures , plus elles ont de force. Ainsi , les idées les plus sensuelles ne sont rien auprès des angoises qu'on ressent si on rêve qu'on a perdu un enfant chéri ou qu'on va être pendu. On peut se réveiller , en pareil cas , tout trempé de sueur ou tout mouillé de larmes.
IVatare des songes.
UBUB que soit la bizarrerie des idées qui quelquefois nous agitent en dormant, cependant en y regardant d'un peu près, on verra que ce ne sont que des ^souvenirs ou des combinaisons de souvenirs. Je suis tenté de dire que les songes ne sont que la mémoire des sens.
Leur étrangeté ne consiste donc qu'en ce que l'association de ces idées est insolite , parce qu'elle s'est affranchie des lois de la chronologie, des convenances et du temps; de sorte que, en dernière analyse, personne n'a jamais rêvé à ce qui lui était auparavant tout-à-fait inconnu.
On ne s'étonnera pas delà singularité de nos rêves, si l'on réfléchit que, pour l'homme éveillé , quatre puissances se surveillent pt se rectifient réciproquement ; savoir : la vue , l'ouïe, le toucher et la mémoire; au lieu que, chez celui qui dort, chaque sens est abandonné à ses seules ressources.
Je serais tenté de comparer ces deux états du cerveau à un piano près duquel serait assis un musicien qui , jetant par distraction les doigts sur les touches, y formerait par réminiscence quelque mé* lodie, et qui pourrait y ajouter une harmonie complète s'il usait de tous ses moyens. Cette comparaison pourrait se pousser beaucoup plus loin, en ajoutant que la réflexion est aux idées ce que Tharmonie est aux sons, et certaines idées en contiennent d'autres» tout comme un son principal en contient aussi d'autres qui lui sont secondaires , etc., etc.
Système du doelenr Gull.
Nme laissant doucement conduire par un sujet qui n'est pas sans charmes , me voila parvenu aux confins du système du docteur Gall, qui enseigne et soutient la multiformité des organes du cerveau. Je ne dois donc pas aller plus loin , ni franchir les limites que je me suis fixées ; cependant, par amour pour la science, à laquelle on peut bien voir que je ne suis pas étranger , je ne puis m'empêcher de consigner ici deux observations que j'ai faites avec soin , et sur lesquelles on peut d'autant mieux compter , que, parmi ceux qui me liront , il existe plusieurs personnes qui pourraient en attester la vérité.