‹ Physiologie du langage graphiqueChapitre 1 sur 6 · Physiologie du langage graphique · texte numérisé non relu

Physiologie du langage graphique

On a tenté bien des fois de présenter le langage comme ' la ligne de démarcation îa plus tranchée qui existe entre l'homme et les autres représentants de l'échelle ïonlogique. Nul doute i que la parole articulée et raisonnée s'élevant du mot à la proposition, de la proposition à la ' ■ phrase, de la phrase à la période, ne soit notre propriété exclusive. Mais nous avons démontré (*) que le langage, envisagé à un point de vue plus élevé, ëlait un attribut de l'animalité supérieure

' Il I ■■. -'| I M L I

aussi clair, aussi distinct que certains mots de notre vocabulaire. Les formes orales que nous donnons à la pensée, ayant, en dernière analyse, l'in-

(*, Physiologie du langage phonétique.

lerjection pour point de départ, se rencontrent à celte limite aveu le cri des animaux. Il faut donc chercher d'autres caractères eu dehors du domaine phonétique, si l'on veut nous différencier, à l'aide du langage des êtres qui nous approchent , et l'un trouve une délimitation radicale et inattaquable, cette fois, dans les formes visibles que l'homme donne à ses idées pour leur permettre de franchir l'espace et les mettre à l'abri des altérations du temps. On voit que nous voulons parler du langage graphique.

Le langage graphique est le complément nécessaire du langage phonétique. La parole donne des contours aux images indécises de la pensée, mais ce ne sont là que des ébauches flottant dans un milieu insaisissable, jusqu'à eu qu'elles aient élé immobilisées par les procédés de l'écriture. La physionomie des diverses langues se dessine alors d'une manière nette, et chacune d'elles puise dans les nouveaux symboles une vigueur et une souplesse qui lui permettent d'agrandir, dans des proportions inattendues, le cercle de ses destinées. On sait que les grandes

littératures et les grandes civilisations ne se produisent que lorsque les peuples ont été assouplis au maniement de l'alphabet. D'un autre côté, l'expérience journalière nous apprend qu'on ne parvient à posséder un idiome que quand on i'a étudié sous ses deux faces, la forme parlée et la forme écrite. Chacune de ces formes a pour ainsi dire son vocabulaire et sa grammaire. Se contenter de la première, c'est se condamner à ignorer les plus belles productions de la langue- Ne l'apprendre que dans les livres, c'est eu quelque sorte renoncer à .en faire usage. L'oreille n'étant pas familiarisée avec les sons ne les perçoit que d'une façon obtuse et parvient difficilement à en dégager le sens. Aussi n'est-il pas rare, lorsqu'un dialogue s'engage dans de telles conditions, de voir les interlocuteurs forcés de s'interrompre pour continuer leur colloque à l'aide do l'écriture.

Cependant, malgré son importance, l'étude des signes n'a jamais été détachée de l'étude des sons. Habitués dès notre enfance à identifier l'idée avec sa forme orale, nous avons également

identifié cette dernière avec sa forme optique. Delà, de sérieux inconvénients dans les recherches de la linguistique. Le mot masqué par le symbole empêche l'esprit de saisir la véritable physionomie du langage; des conclusions contradictoires éga rent parfois la science. Les caractères alphabétiques étant généralement insuffisants pour traduire toutes les nuances de la prononciation, la plupart des idiomes ne sont représentés que par des à peu près. Dès lors, quoi de plus naturel que de voir des hommes, d'un mérite réel, s'arrêter devant des analogies fausses ou incomplètes, tandis que les véritables rapports passent souvent inaperçus.

Désireux de faire disparaître un malentendu si préjudiciable aux progrès de la philologie, nous avons essayé, dans les pjiîos suivantes, d'esquisser les principaux traits qui se rattachent à la genèse du langage graphique. Les branches secondaires qui naissent du tronc sont aussi nombreuses, aussi variées, que celles que nous avons vu sortir du langage phonétique. Les modifications que le cours des siècles apporte dans

sa marche offrent des sujets d'étude non moins intéressants. Les deux sciences, science des signes et science des sons prenant leur point de départ dans la spontanéité humaine, se développent sur deux lignes parallèles pour aller se rejoindre aux extrémités de leur carrière. Après avoir passé en revue les phases diverses do son évolution, nous ferons ressortir les influences, quelquefois perturbatrices, maïs plus souvent fécondes que l'écriture a exercées sur les destinées de ia parole.

Nous avons dit qoe le langage graphique offrait dans ses développements les plus grandes analogies avec le langage phonétique. Ces ressemblances, on pourrait dire ces points de contact, qui apparaissent dès l'origine, se retrouvent dans toutes les métamorphoses qui affectent les signes ou les sons. Grâce aux travaux; de la linguistique moderne, personne n'ignore aujourd'hui que c'est dans l'hiéroglyphe qu'il faut chercher le premier germe de l'alphabet. Or l'hiéroglyphe c'est le symbole optique du langage sous la forme la plus naturelle , la plus simple, le dessin. L'homme des anciens âges a cherché à reproduire l'image des choses qu'il avait sous les yeux de la même manière qu'il s'est essayé à

leur donner une forme orale pour les rappeler à son oreille. Les documents abondent pour nous mettre sur la trace de la marche qu'il a suivie, des influences qui l'ont guidé. Trais centres de

. civilisation primitive, la Chine, l'Egypte, le Mexique nous permettent d'assister en quelque sorte à l'éclosion de ce germe d'où devaient sortir les créations les plus belles de l'esprit humain, la peinture et l'architecture, ses conceptions les, plus profondes, l'écriture et l'algèbre.

La Chine a consigné dans ses annales l'histoire complète de son alphabet. Tout objet extérieur fut d'abord représenté sous l'aspect qui le caractérisait Se mieux. Un cercle figura le soleil, un croissant la lune; l'étoile fut désignée par une image plus petite que celle du solei!. Tel fut l'hiéroglyphe primitif. Le signe actuel n'est que cet hiéroglyphe transformé par le temps et par les exigences de la calligraphie. Les monuments qui s'élèvent encore sur la terre des Pharaons, nous offrent un second exemple de formation de

' l'écriture d'autant plus important pour nous que tous les peuples de l'occident ont emprunté leur

alphabet à l'alphabet Egyptien ('). Le symbole pur s'y montre encore sous sa forme première à côté des dérivations successives qui ont conduit à l'écriture usuelle, et l'on sait que !a signification de ces signes, perdue depuis redit de Théodose, a été retrouvée au début dos études philologiques par les travaux de Young et de Chaaipollion . Le point de départ étant le même chez les deux peuples, puisqu'il s'agissait do la représentation graphique des mêmes objets, les premiers hiéroglyphiques chinois sont semblables aux hiéroglyphiques égyptiens ou n'en diffèrent que par des nuances insignifiantes. La divergence ne commence à se montrer que lorsqu'arrivé à l'interprétation des idées métaphysiques, le scribe est livré à ses seules inspirations.

Un troisième centre d'éclosion alphabétique nous a été révélé parla découverte du Nouveau- Ci On attribue généralement cet alphabet aux Phéni-

(Ii.tk, piirri 1 il'!'' r'c-l iV |ii\qil!: I ~ii|>îT ■ rL.l sur 1« i , iîli 1 'i de la Méditerranée, liais un p.iSM^t île T;icilfl (Annales XI, Par. XIV] établit clairement la priorité en faveur des égyptiens.

Monde. De nombreux manuscrits, échappés aux.

dévastations de la conquête, montrent que les Aztèques connaissaient l'art de retracer leurs annales à l'aide de procédés hiéroglyphiques. On peut en dire autant de la plupart des peuplades américaines qui pré^i liaient quel-pie ébauche de civilisation. C'est ainsi que sur les côtes de la Virginie on représenlail. l'arrivée des Espagnols par la ligure (l'un l'y^u; nageant vers le rivage et vomissant des flammes. L'apparition des étrangers avait été ramenée à trois faits principaux qui avaient plus particulièrement fixé l'attention des sauvages : le navire qui s'avançait, ie teint des nouveaux venus, et les décharges de l'artillerie qui rappelaient les effets de la foudre. f.a blancheur du cygne, sa marche à travers les flots, ie feu qu'il lançait, retraçaient tout cela dans une synthèse aussi simple que grandiose.

Ces inscriptions naïves que l'on retrouve chez la plupart des tribus du Nouveau-Monde, semblent, aupremïer abord, offrir moins d'intérêt que les caractères chinois et égyptiens, parce qu'au lieu d'arriver comme ces derniers à l'écriture 1*

alphabétique par une suite d'évolutions naturelles, elles ne sont pas sorties de la phase des productions primitives. Mais elles puisent dans cette simplicité môme une importance capitale, car l'hiéroglyphe étant encore dans sa période créatrice, nous permet d'assister à la genèse du langage graphique. Le sauvage de nos jours retrace sur l'êcorce des arbres du désert tous les faits saillants de son existence : ses ruses de guerre, ses chasses, ses combats, ses victoires. Jl improvise ses récils comme l'Aède improvisait ses chants. Sa langue écrite est un milieu aussi mobile (pie son idiome, tout en restant dans sa forme inculte éternellement identique à elle-même. Ces faits vérifiés depuis trois siècles par les voyageurs qui parcourent les solitudes américaines confirment, de la manière la plus évidente, ce que nous révèlent les annales des anciens peuples cl feraient pressentir l'origine première de l'alphabet, si les hypogées de la vallée du Nil et les livres sacrés de la Chine étaient restés dans l'oubli.

Si l'on compare au double point de vue du symbole et de la forme les peintures des ma-

SA GENÈSE. il

nuscrits mexicains avec les plus anciens caractères du Cliouwcn, ou avec les hiéroglyphes. qui décorent les murs des palais de Karnac, on ne tarde pas à reconnaîtra des différences radicales autant dans l'art du dessin que dans l'agencement des idées. On aperçoit, au premier ahord, dans chacun de ces modes du langage, ce reflet du climat et de ia race que nous avons déjà signalé dans les idiomes dus divers peuples. L'aztèque ne nous offre que de grossières ébauches ; toutes ses figures sont monstrueuses. Une grosse tête, comme en charbonne un écolier de six ans, terminée par un petit corps difforme, représente un homme. Ajoutez-y une longue chevelure, un sein démesuré, et vous aurez une femme. L'interprétation des tableaux accuse une pauvreté d'esprit non moins étrange. De même que le sauvage de nos jours, le Mexicain ne voyait dans un événement qu'un groupe indistinct qu'il rendait confusément par l'esquisse d'une ou de deux figures. S'agit-il par exemple de raconter qu'une épouse infidèle a été condamnée à être lapidée par le peuple, il se contente de placer une pierre

12 LARGAGE GRAPHIQUE.

'derrière la tête d'une femme. Impossible de discerner dans ces essais informes les tendances qui, ■épurées et agrandies, devaient, chez des races mieux douées, conduire la science des signes à de si liâmes et de si brillantes destinées.

C'est dans les caractères Chinois que ces tendances commencent à se montrer, quoique d'une manière encore vague. Chaque figure est tracée d'une main ferme et correcte. On voit, en même temps, l'idée se dérouler d'une fa'.'on assez, nette, et se débarrasser de bonne heure de l'hiéroglyphe .pour le remplacer par un signe plus précis, l'élément syllabique. Cependant, par une sorte d'impuissance fatalement inhérente à la race, ce peuple s'est arrêté à moitié chemin et n'a su arriver ni à l'alphabet, où conduisait l'analyse des sons, ni à l'art véritable qu'on apercevait par ■delà le symbole. Les diverses manifestations du langage graphique n'apparaissent distinctement, du moins dans leur germe, que dans les monuments de la vallée du Nil, Ces Dieux immobiles et muets, image de la théocratie qui pesait sur l'Egypte, ces personnages à allures magistrales

qui racontent ies faits épiques de? Pharaons, sont plus que des figures hiéroglyphiques. C'est dëjàdu dessin qui, au souille du génie grec, se dépouillera de sa raideur géométrique pour révéler la puissance de la peinture. S'agit-il, au contraire, de retracer les événements de la vie ordinaire, le scribe renonçant au symbole s'efforcera de calquer ses procédés graphiques sur le mécanisme de la parole et arrivera à ces abréviations, d'oii les Phéniciens tireront les 10 caïlméennes. Nous retrouvons donc ici les deux éléments lo^i'jue et esthétique, qui ont présidé à la formation des langues : l'un exclusivement préoccupé de la forme s'élevanl jusqu'aux sublimes roiu'i'pliitns de l'art ; l'autre plus humble, suivant pas à pas la pensée pour la rendre dans ses nuances les plus délicates, et aboutissant à l'instrument par excellence de l'activité humaine, l'alphabet. Nous allons passer en revue les modifications successives qu'a dû subir la science des signes avant d'atloindre ses limites extrêmes, les arts plastiques et l'écriture.

La transformation de l'hiéroglyphe sous la main de plusieurs générations guidées par l'instinct du beau, c'est l'histoire de la peinture. Ces tâtonnements n'appartiennent pas à un cadre aussi restreint que celui-ci, mais ils se lient trop iriliiiiument ii noire sn.jr:! pour que nous ne cherchions pas à en esquisser les traits principaux. Les phases diverses de cette évolution semblent suivre la marche des créations poétiques. Nous avons vu que la poésie avait eu pour étapes successives, l'hymne religieuse, l'hymne héroïque, l'épopée, le drame, la comédie, et que la comédie c'était l'humanité elle-même, rendue avec toute la rigueur dont paraissent susceptibles les procédés littéraires. Les peuples ont chanté leurs Dieux

avant de célébrer leurs propres exploite. La transition a été ménagée par les héros légendaires, dont on fit des colosses qui se mesuraient avec les maîtres du Ciel. Ceux-ci apparaissent seul- dans l'hymne, se rencontrent avec les guerriers dans l'ode dont l'épopée est l'expression la plus haute, et.ne disparaissent que dans le drame. C'est dans le drame que l'homme commence à dessiner sa personnalité, c'est-à-dire à laisser entrevoir ses proportions véritables à travers les formes solennelles, dont il se revêt. La comédie achève de le montrer à nu en faisant tomber ses voiles et en racontant ses faiblesses.

Telle est aussi la marche de la peinture. Ses premiers essais sont informes et consacrés aux conceptions mythologiques. Témoin, ces idoles monstrueuses que l'on rencontre à l'origine de toutes les civilisations. Ce n'est encore que le produit d'une imagination livrée à ses terreurs, n'ayant pour point de comparaison que les fantômes qûi l'obsèdent. Des Dieux-tigres, des Dieuxsinges, des Dieux-poissons, des esprits malfaisants, dont les seuls attributs sont d'affreuses

grimaces, le laid, l'horrible sous ses aspects les plus hideux, voilà l'esthétique de cette époque. Il tant que l'homme monte sur la scène pour que l'art puisse dégager sa formule du chaos de ces visions fiévreuses, de ces cauchemars panthéistiques. Désormais, en possession d'un modèle, il découvrira les lois qui président à l'équilibre des proportions, à la géométrie des ombres, aux effets de lumière et do coloris, aux ressources de la perspective, se rendra en un mot successivement maître de tous les éléments de la peinture. La figure humaine, devenue le symbole de la Divinité, s'épure à son tour *à ce contact, prend des proportions plus nobles, acquiert enfin celle beauté olympienne qui semble attribuer aux mortels une céleste origine.

Cependant aux ié^ottdes Ihéolo.^iqucs succèdent les hauts faits de l'âge héroïque. L'élément divin se pénètre de plus en plus de l'élément terrestre, se mêle, se confond avec lui. Comme dans la poésie, c'est de la lutte de ces deux principes que doit sortir l'apogée de l'art. Les colosses qui descendent des voûtes de la Sixtine à l'appel des

trompettes fatales, rappellent par leurs proportions les héros Ossianiques. Chaque scène est à la fois un chant de l'Iliade et un chapitre île la Genèse. On dirait la sombre un juste des prophètes hébreux illuminée au contact du génie grec et retracée par la main d'un Titan. Mais ce chefd'œuvre, point culminant de l'art, en marque en quelque sorte le dernier terme. Désormais, plus de ces créations puissantes , mais des imitations, des réminiscences qui ne seront plus qne le reflet d'un autre temps. L'époque n'est plus aux inspirations lyriques. Après l'épopée le drame, après la conception épique, la composition historique. Les fictions s'évanouissent au souffle de la Réforme, les Dieux remontent dans l'Olympe , laissant l'homme seul- maître de la scène. Encore un pas et la peinture aura accompli le cycle de ses évolutions : le héros fait place au gentilhomme, le gentilhomme au simple bourgeois, nous touchons au réalisme.

Arrètous-nous quelques instants sur les ressources qu'offre l'art dans la représentation de la pensée, et cherchons, dans ces rapprochements,

quelle pîace il convient d'assigner à la peinture dans l'échelle du langage. Un coup d'œil suffit pour voir combien sont restreints nos moyens d'action quand nous n'avons à notre disposition que l'instrument phonétique. Impuissant à rendre les harmonies de la nature, il ne peut nous foire connaître que les rapports des choses et souvent de la façon la plus grossière. Comme ce géant qui n'avait de force qu'autant qu'il touchait du pied la terre, il tire toute sa vertu de la personnalité humaine. Que ce point d'appui vienne à lui manquer, et le voilà se déballant dans le vide. Voulons-nous mettre en scène les animaux, les plantes, les astres, les phénomènes cosmiques, nous leurs prêtons nos discours, nos idées, nos passions. Nous disons que la tempête gronde, que la flamme dévore, que le soleil se lève. Nous ne savons traduire nos impressions que par des métaphores empruntées à notre manière d'être. Le roman moderne, l'expression la plus large de la littérature, puisqu'il embrasse lout dans le cercle de ses investigations, n'a jamais pu se débarrasser de cette entrave. Quelle que soit l'ae-

SA GESESE. 19

tion elle gravite autour d'un personnage choisi parmi nous ; on ne saurait la concevoir autrement. C'est, la peinture qui a ramené l'homme à ses proportions véritables, c'est-à-dire à un accident du paysage, à un atome qui disparait de luimême devant la majesté de l'univers. On peut donc affirmer que do toutes les manifestations du langage, le dessin est la première, comme la plus complète, la plus harmonieuse, !a seule synthétique, la seule vraie. Musique et poésie, parole et écriture, architecture et algèbre, ne sont que des signes conventionnels esquissant chacun d'une façon différente un coin du tableau immense qui se déroule devant nous. La peinture est le calque de la nature ayant pour cadre le reflet magique de l'art.

Cependant, malgré ces avantages, la peinture ne s'est développée que d'une manière très inégale dans les divers centres de civilisation. L'Indien s'est arrélé à ses idoles monstrueuses, la Chine à ses figures sans perspective, l'Egypte à cette raideur sans caractère, qu'offrent les personnages qui ornent les murs des hypogées Pha-

raoniques. D'autres peuples, moins doués encore, n'ont pas même connu la période hiéroglyphique. Les Sémites que la philologie et l'histoire s'accordent à reconnaître comme le groupe qui se rapproche le plus de la famille aryenne, y sont restés complètement étrangers. Leur horreur du symbole explique cette impuissance ou cet oubli. Comme la poésie, l'art esl l'apanage des races noiiles. Son point do dépari, on pourrait dire sa formule, se trouvant dans la science des proportions, il no pouvait apparaître et se développer que chez les nations familiarisées avec les procédés géométriques. C'est ce qui explique les efforts impulsants des Egyptiens et des Chinois pour sejiébarrapscr des lances liinroglypliiqnes. Mais les facultés esthétiques de la race aryenne ne pourraient se suffire, si un concours convenable de ; circonstances ne venait favoriser leur écîosion. Partout où il s'est rencontré une organisation oppressive comme l'idée religieuse dans l'Inde, ou l'idée de conquête à Rome, l'art est resté dans l'enfance. Il ne saurait fleurir que dans le libre développement de toutes les forces actives

de notre nature. C'est dans la liberté sans limites de leurs petites républiques, que la Grèce antique puisa le secret de ses inspirations, que i'Italie moderne apprit à produire ces chefsd'œuvre qui servent encore de modèles au reste de l'Europe.

Mais la peinture n'est ni le dernier terme de l'art, ni le premier en date. Tout dessin est une abstraction ; l'homme ne procède pas ainsi. L'enfant façonne ses figures en terre ou en bois, il ne conçoit que la forme saisissable et tangible. L'indien de l'Amazone e't de l'Orénoque, le nègre de Guinée, ne soupçonnent pas davantage la représentation purement linéaire des objets.

Toute leur esthétique se borne à pétrir l'argile que déposent les allumions de leurs neuves, pour en faire des tigres, des caïmans, des fétiches. L'homme primitif a dû suivre la même marche.

Ses premiers essais ne sont ni Tours des cavernes gravé sur un caillou des Pyrénées ariégeoises , ni l'éléphant retracé sur le bois do renne des

grottes de la Dordogne, ni la crinière de mammouth dessinée sur la défense fossile du Périgord. Ces ébauches appartiennent toutes à la période hiéroglyphique; mais plus haut, dans l'échelle des âges, se trouvent ces figures humaines taillées sur le silex que Boucher de Pertlios, avec l'ini.iition de l'archéologue, a reconnues dans les alluvions do la vallée de la Somme , prohabiement même d'autres figures encore plus antiques façonnées avec l'argile comme chez les sauvages Je nos jours et perdues sans doute 'à jamais pour nous. Ces tâtonnements, quelque grossiers qu'on les suppose, ont cependant une importance capitale ; ils représentent le point do départ d'un art dont les productions ne le céderont en rien aux magnificences de la poésie, aux fantaisies de la musique, aux cbefs-d'ocuvro de la peinture. On voit que nous voulons parler delà sculpture, ou plutôt de toutes les créations qu'embrasse I architecture dans son immense synthèse.

Est-il besoin de dire que l'architectute reproduit aux phases diverses de son développement

21 LASGAGE GRAPHIQUE.

la marche que nous avons déjà signalée dans révolution des autres modes du langage. Ses origines se trouvent dans l'impuissance de la parole à rendre certains états de notre être, et dans la nature fluide, insaisissable des mois. Comme dans l'iiiéroglyphe, le signe est venu au secours de la science phonétique pour donner une forme visible et durable à !a pensée, une expression symbolique au sentiment religieux. Les premiers essais ne sont que d'informes ébauches comme tout ce qui sort des mains de l'humanité naissanle. Une peuplade voulait-elle retracer le souvenir d'un fait mémorable , la perte d'un guerrier illustre, on recourait à la pierre. Un bloc de granit, grossièrement équarri et dressé sur le sol, racontait, par sa masse et son aspect sauvage, la vaillance du héros, l'impression profonde qu'il laissait dans la mémoire des générations. C'était à la fois l'oraison lïmébre et la statue équestre du chef vénéré. Tel est le menhir celte qu'on rencontre encore dans nos départements de l'ouest ainsi que sur les cotes de la Grande 13retagne,\et qui semble rappeler

SA GENÈSE. 25 au voyageur la céièbre formule : Siste viator, heroem culcas. Ce monument, image (3e la rudesse de ces temps, tantôt enfoncé dans le sol par sa pointe, tantôt dressé sur sa base laissait déjà pressentir ses dcslinées futures. Allongé, il donnera l'obélisque ; sous le ciseau plus souple du statuaire grec, il deviendra mausolée. Quand les gros quartiers de roche faisaient défaut, on entassait de la terre, des cailloux, du gazon, on obtenait un tumulus. C'est encore ia méthode des Arabes et des tribus sauvages du Nouveau-Monde, Qu'on remplace la terre par des pierres de taille, et on aura la pyramide. Le tombeau de Gliéops, le monument le plus vaste qui ait jamais été consacré à l'orgueil d'un homme, a pour modèle le tumulus des races primitives.

Souvent plusieurs menhirs se groupent, s'alignent, ou rangent en certes leurs gigantesques colonnes : c'est ie cromlech c'est-à-dire un cycle entier de traditions Druidiques. Qu'on recouvre ces portiques d'une pierre et on voit apparaître l'ébauche du temple le dolmen. On sait que le temple et la légende sont les premières mani-

festations de la vie des peuples. Plusieurs de ces monuments arrivent à des proportions iniques. Rien de plus saisissant et de plus sauvage que les doubles nm^ées circulaires de colosses monolithes qui forment le Stone-Henge (") dans la plaine de Salisbury. Les hypogées de l'Inde et de l'Egypte n'offrent pas d'aspect plus imposaut. Mais dolmens et cromlechs, obélisques et pyramides, temples el pagode- souterraine pâlissent devant les gigantesques alignemeuls de Carnac ; ■ de loin on dirait une armée de géants soudainement pétrifiée, comme si elle marchait à quelque titaiiiqne entreprise. ■ Les rêves, les visions, qui se dégagent de cet entassement de ruines ne sauraient se décrire. On sent que chaque pierre est un symbole, chaque groupe une légende, la plage entière une page sombre et héroïque comme un épisode du Mahàbhârata , ou' un

(*; Lu Slonc-llenge (leva; pii'iTcfMbns le Comte de Wiltsse composa île \ run^..:i--s ciirulaires [le pierres dressiins cniiiiiie dos i"oli)iini.'S p. , i;.\iMi l jrjii ! 's. CYït le (pi'ntm'ii le plus curieux dus n.-sL» DroiiliqiKj que l'on rencontreen Angleterre.

SA GEXÈSE 27

chant de.-; Nihelungpn. C'est la ^nindu épopée des migrations Celtiques, le livre ou plusieurs générations ont condensé leurs souvenirs de la conquête. Ces syllabes de granit que nous ne savons plus épeler aujourd'hui redisent, dans leur symbolisme muel et terrible, les hauts faits de nos aieus. (*).

Nous venons de voir que l'obélisque était en gn'iue dans le menhir, la pyramide dans ic tumulus, le temple dans le dolmen. De même que dans la poésie, la musique et la peinture, c'est au contact de l'élément divin amené par nos aspirations vers l'infini, que l'art sortira de ces grossières ébauches, que l'architecture prendra son essor. Ses proportions colossales, la pureté

(*) Ce monument, situé sur une tnuiEour qui domine l'Û'.viui, util le plus roula [■■. [Hiil iIl: i]H5 nous li'iriii': l'ar-liqnilé Ceîlique. Il (witciiai! primitiu'inent de 4 à 3000. pierres énormes de [niuiil pu-^i.T^uif.'ïit ébauchées en obélisques, fixées au «il pur la pointa, et placées sur 1 1 lignes p;ir;i'.li'!:;.s |n. , r , !ii'iiiliiuikii!'( , nj(î:!l 'i h rôle. Nous nr suriom [vis éloigné de voir dans- fis alignements un lointain (vho de l'arrivée des Celtes, le clun'- du monde Ibère etdu monde Aryen.

de ses contours, ses audaces, ses hardiesses, sa puissance symbolique, la vigueur de ses lignes qui s'élancent en flèches aiguës vers le ciel, le mystère de ses ombres, en ont l'ait, de tout temps, le langage par excellence du sentiment religieux. Aussi suit-elle dans ses évolutions la marche du mouvement théocratique ; chaque transformation du dogme amène une ère nouvelle dans laquelle l'art reflète l'idée dominante de l'époque. L'âge héroïque avait ses colosses informes de granit, l'Egypte ses monuments gigantesques; le sphinx, qui défend les approches de la grande pyramide est une colline sculptée sur place. Ce ne sera pas assez pour l'Inde : les visions qui l'obsèdent appellent des constructions encore plus surhumaines. Elle évenlrera ses montagnes pour tailler, dans les entrailles même de la terre, ses rêves panthéisliques. Ces substructions massives emprisonnées dans les ténèbres élaient peu propres à révéler les proportions, le rhythme, l'harmonie qu'offrent les lignes de l'architecture. L'art proprement dit s'épanouit au souffle du génie grec, qui en fiia la formule dans un monument

sublime, le Parthénon. Interrompu par l'ébranlement qui suivit la chute du monde romain, il refleurit au moyen âge avec le catholicisme, et retraça avec une vigueur incomparable les aspirations de cette époque. Ce fut son apogée ; chaque peuple, chaque cilé, voulut avoir son Iliade de pierres. C'est alors qu'on vit s'élever ces merveilleuses cathédrales, dont les flèches, les dentelures, les voûtes, les arcades semblent autant d'hymnes taillés dans le marbre ou le granit par des générations de Titans. L'harmonie qui résulte do ces entrecroisements de lignes rappelle les combinaisons de sons qui constituent la mélodie musicale. Aussi a-t-on appelé l'architecture la musique de l'étendue, tandis que les ondes étbérées de la musique forment comme une architecture des sons. C'esl ce qui a fait dire aux Allemands que l'architecture n'est qu'une symphonie cristallisée et la musique une architecture fluide.

Cependant l'art arrivé à son apogée ne peut tarder à décroître. Dès que le souffle religieux qui l'alimente vient à se ralentir, il s'alaoguit,

perd toute originalité et ne fait plus que se copier lui-même. Depuis trois siècles, nous ne voyons en Europe que des imitations de Saint- Pierre de Rome, des cathédrales gothiques et du Pnrthénon. La renaissance précédée de l'imprimerie et suivie de la Réforme, vient tarir chez les peuples la foi qui leur faisait accomplir ces merveilles, c'est à dire h source première de l'architecture, et leur met aux mains deux instruments qui lui portent le dernier coup, la philosophie qui épure les croyances, le livre qui les consigne dans un monument, à la fois plus durable et plus aisé à construire que ces gigantesques entassements de pierres. Mais nous l'avons déjà dit, l'art, quelle que soit la forme que l'on ait en vue, ne saurait s'éteindre qu'avec l'humanise elle même; il se transforme en se dédoublant. La sculpture hérite de sa poésie, la peinture s'empare de ses légendes, la musique reproduit les aspirations qui s'échappent de ses symboles. Ainsi dépouillé de ses attributs mystiques, il redevient humain, et, comme la littérature, n'a plus d'autre langage que celui des sociétés modernes, le réalisme.

Nous venons de voir que la science des signes développée sous l'influence des tendances esthétiques de notre être a donné deux des plus belles manifestations du langage, !a peinture et l'architecture. Ces deux arts, nés pour suppléer à l'insuffisance de la poésie et de la musique qui sont leurs analogues dans la science des sons, ont suivi les mémos pluies de grandeur et de transformation, mais laissent voir déjà combien l'élémeui jjrripUirjiH.! l'emporte en vigueur sur l'élément phonétique. Reprenons iminlenant l'hiéroglyphique au point où nous l'avons laissé, et examinons ce qu'il devient quand il a pour moteur le principe logique qui sommeille au fond de la conscience humaine.

Si l'on compare attentivement un tableau hiéroglyphique quelconque, par exemple, une peinture mexicaine de la collection de Lord Kiug.'horrmgli, avec l'explication détaillée qui )Vr<u"pagnc, on est aussitôt frappé du contraste qu'offre la précision de la parole écrite, avec le vague du langage symbolique. Chaque signe est moins un mot, qu'un groupe d'idées que le lecteur doit analyser et classer dans sa mémoire, s'il veut rattacher les faits entr'eux et ne pas perdre le fi! qui les unit. Ce sont des points de repère, une espèce de notation algébrique ou musicale à l'aide de laquelle il faut reconstruire la trame du récit par un effort d'esprit qui n'est pas sans quelque analogie avec la méthode que suivent les faiseurs de rébus. L'indécision des contours de la pensée, la fluidité des longes, la ju:. Imposition monotone d'une série de figures, sans liaison apparente, tels sont les caractères qu'offrent les premiers essais du langage graphique. Cette indélenuin;! lion louche presque à l'obscurité, lorsqu'on arrive à l'interprétation des idées métaphysiques, ou plus généralement à la représenta-

SA GENÈSE. 33 tion des choses qui ne sont plus du ressort de la vision . L'hiéroglyphe n'étant que la forme optique des objets, répugne à la transcription de tout ce qui est en dehors de son domaine. S'il est aisé, par exemple, de figurer un arbre, une maison, un quadruple, il le sera beaucoup moins de représenter la nuit ; disons le mot, c'est impossible. Il faudra donc recourir à un signe de convention. Les uns demanderont ce signe au hibou, comme les Mexicains, d'autres, comme les Chinois, dessineront un croissant obscurci, fandis que les Egyptiens formeront un groupe qui rappellera à l'esprit l'idée d'une étoile et de la voûte du ciel.

Une difficulté encore plus grande s'élève quand il s'agit de représenter les noms d'hommes, de villes, de pays. Pour me servir d'une expression empruntée aux sciences naturelles, l'hiéroglyphe indique l'espèce et s'arrête à l'individu. Une figure d'homme réduite à un trait grossièrement ébauché ne suffit pas pour désigner quelqu'un, car l'hiéroglyphe n'est pas la peinture. On peut, il est vrai, tourner la difficulté chez les peuplades 2*

qui donnent d'ordinaire à leurs guerriers îles noms tirés des bêtes des forêts, comme le serpent, le grand ours, ou d'un défaut physique, comme la tête plate, l'oreille percée. Il suffit alors de placer une marque particulière a cûio du symbole pour indiquer qu'il s'agit d'un individu portant ce nom, et non d'un animal ou d'une partie du corps humain. Celte méthode, toute primitive, a suffi aux besoins des tribus mexicaines et s'est conservée chez les Indiens que l'on rencontre encore aujourd'hui dans les déserts du Nouveau-Monde. Mais elle devint bientôt impuissante devant les exigences des civilisations plus hautes de la Chine et de l'Egypte. Les noms de Dieux, d'hommes, de villes se multipliant tous les jours, il fallut trouver des formules plus précises que la dénomination symbolique. Le seul moyen de se tirer d'embarras était de donner au signe graphique une valeur phonétique fixée d'après la nature du vocable qu'il représentait. Supposons, en nous servant d'un exemple pris pour plus de clarté dans notre langue, que nous eussions à déterminer

graphiquement la syllabe mai. Cette syllabe se trouvant dans le mot maison, nous prendrions pour la représenter l'hiéroglyphe qui figure une habilaiion. En appliquant ce principe a toules les syllabes d'une langue' on obtient l'alphabet syllabique que l'on rencontre encore chez les nations de l'extrême Orient. C'est la première phase de l'cclnsion alphabétique , le premier essai qui ait été tenté pour calquer le langage graphique sur le mécanisme de la parole.

L'Egypte franchit un pas de plus en décomposant l'.'.-sylt;u!i!s, cl en les ramenant h leur* éléments irréductibles, c'est-à-dire pour continuer l'exemple précédent en affectant un signe différent à chacune des articulations m et ai qui entrent dans le vocable mai. Cette notation, comme nous l'avons dit', ne s'appliqua d'abord qu'aux noms propres. Un cartouche empêchait qu'on les confondît avec le signe purement symbolique. Plus tard, on s'aperçut qu'il y avait avantage à étendre à tous les mots l'analyse des noms propres, et on arriva à l'écriture proprement dite. L'alphabet actuel, qui n'est qu'une

transformation Je celui que les marchands de la Phémcie portèrent sur les rôles de la Méditerranée, a, suivant toute probabilité, son origine dans les hiéroglyphes qui décorent les hypogées des premières dynasties égyptiennes. Les chiffres y sont encore tous reconnais; il îles. On voit, par le court résumé qui précède, que les résiliais ont été très différents aux divers centres d'éclosion alphabétique. Comme les autres productions du lanjïg'e, soit phonétique , suit grapliiquC; l'écriture n'est arrivée à son entier dévehipperaent que chez les occidentaux. Chacune de ses étapes semble indiquer qu'elle vient de passer aux mains d'une race plus perfectible. Les peuplades sauvages se sont contentées de l'hiéroglyphe ; beaucoup d'cntr'elfcs n'ont pu même soupçonner ce mode de transmission de la pensée. Les Mongols ont entrevu le mécanisme alphabétique, mais ils se sont arrêtés dés les premiers pas. Ils ont représenté les sons sans les analyser, sans les ramener à leurs éléments simples, voyelles, consonnes et aspirations. De là, la multiplicité des signes qui forme un des

caractères des langues do l'Orient. Le chinois a un symbole pour chaque mot, le japonais une lettre pour chaque syllabe. Ce sont les Sémites qui ont créé le véritable alphabet, ce sont d'autres Sémites qui l'ont épuré et nous l'ont transmis. Nul doute cependant que le génie aryen livré à ses propres ressources, ne fût parvenu à dresser l'échelle graphique des sons, s'il ne l'eut reçue toute faite. Chaque système d'écriture porte en quelque sorte le reflet de la race qui l'a conçu. Le symbolisme des tribus Indiennes accuse des peuplades impuissantes â briser les langes de l'état primitif. L'alphabet Cadméen révèle la puissance d'analyse des Occidentaux, tandis que les méthodes mixtes, où se sont arrêtées les nations de l'extrême Orient, rappellent l'immobilité des races Asiatiques. Il ne faudrait pas conclure cependant à une infériorité absolue do ces méthodes. Ces peuples les trouvent excellentes, et professent pour la nôtre le dédaio que nous montrons à l'égard des leurs. Peut-être sont-ils dans le vrai , puisque leur système d'écriture remplit aussi bien que le nôtre le

but asfiynu ;i toute combinaison graphique, c'est à dire fart de remplacer chaque l'orme orale, par une forme optique. Mais ou ne saurait comparer la lourdeur du bagage qui embarrasse leurs langues avec la simplicité et le merveilleux mécanisme de noire alphabet.

Nous reviendrons bientôt plus au long sur les influences que l'écriture exerce sur la marche et l'économie du langage. Nous dirons seulement ici, que le signe n'étant que la transcription graphique de la parole, suit celle-ci dans toutes ses évolutions, et confond, en quelque sorte, ses destinées avec les siennes- Ses horizons sont par conséquent les mêmes, c'est à dire la philosophie et la science. Ajoutons, toutefois, que l'écriture a considérablement élargi le domaine des investi galions du langage, en donnant à ce dernier une vigueur et une puissance d'analyse que les symboles phonétiques n'eussent jamais atteint. Une langue peut produire une littérature brillante sans le secours des signes graphiques, faire naître des poètes, des orateurs, des philosophes, mais elle ne saurait suffire

■s de In parais ne constituent pas un t de précision assez rigoureux pour se sévères méthodes des recherches ana-

rnylhme, la sainteté du sujet ou l'intérêt du récit, suffisaient pour graver ces strophes dans la mémoire. Une hymne, un poème ne sont qu'une suite de tableaux sans ordre bien déterminé; un d'eux peut être transposé ou disparaître, sans que l'œuvre soit détruite. Il n'en saurait être de même des vérités scientifiques. Ici on a affaire, non plus à une juxtaposition quelconque de formules, mais à un enchaînement de syllogismes rattachés l'un à l'autre par les liens les plus inflexibles ; sans le secours de l'écriture, il serait arrivé un moment où la mémoire humaine aurait plié sous le fardeau. Qu'un de ces liens vienne h manquer, qu'un engrenage se rompe, et l'édifice s'écroule tout entier. La science est donc le corollaire immédiat de l'écriture. Vérifions-le sur quelques exemples.

Prenons d'abord l'astronomie, la plus ancienne des sciences d'observation. Chacune de ses étapes correspond à une application nouvelle de l'élément graphique. Sa première grande découverte, la prédiction tics éclipses n'aurait pu avoir lieu sans la liste des observations de ces phénomènes dressée par les Cbaldéens, c'est-à-dire sans le secours de l'écriture. Puis vinrent les cartes célestes, les catalogues d'étoiles, les figures géométriques, la trigonométrie qui devaient faire d'Hipparque le précurseur de Copernic, de Copernic le précurseur de Képler, L'astronomie moderne repose sur les logarithmes sans lesquels nombre de calculs seraient presque impossibles, et sur l'analyse mathématique. Tous ces syra-

boles , toutes ces formules appartiennent au langage oculaire à la science des signes. La physique, qui n'avait pu sortir du domaine des fantaisies empiriques, tant qu'elle resta aux mains des philosophes, n'a été constituée en corps de doctrine que de nos jours, grâce aux secours que tes équations algébriques ont fourni aux expérimentateurs. Los calculs do Freshel ont plus appris sur la nature et les propriétés de la lumière , que trente siècles de discussions métapjbysiques. Ces résultats sont encore plus évidents dans les mathématiques. Il est impossible de concevoir la géométrie et la mécanique sans dessin et sans formules ; l'arithmétique ne saurait exister sans chiffres. On peut avancer que l'histoire de la science est l'histoire mémo des symboles graphiques venant en aide au syHod^ne et se substituant insensiblement à lui.

C'est de cette transformation du syllogisme en équation que date l'ère des recherches positives, on pourrait dire l'ère des temps modernes. Jusque-là les diverses branches de nos connaissances marchaient isolément au hasard des

LANGAGE GKAPIIIQUE. 42

conceptions individuelles, n'ayant d'autre lien commun que l'empirisme des méthodes. L'apparition de l'algèbre fut une révolution soudaine. La pcience : c'est le dialogue de l'homme avec la nature : or celle-ci mesure ses réponses sur le diapason de la demande.' Les langues humaines avec leurs images Nouantes, leurs nuances indécises, ne sont pour elle que des bégaiements d'enfants. Aussi pendant trente siècles n'a-t-elle répondu que par des bégaiements. Pour interroger ce sphinx, pour le forcer à nous dévoiler ses secrets , il fallait un idiome tilanique , c'est à dire un dictionnaire dont les symboles fussent précis et immuables comme les lois de l'univers, une grammaire dont l'engrenage fut coulé dans le moule d'une logique inflexible ; l'algèbre fut cet idiome, (*) le sphinx était vaincu !

(") Les lecteurs qui ne sont, pas familiarisés avec les proiriik's al^rliriqurs, MTirml paiH'Irfi qurSijuo i>\.ip.i:ralion Jjiis li> mot ilf! Inii^in', uppliquii ;'i l'iikùiiii?. Un

Prenons un prolili.'nn' d\iritl:iii : U<\u? supposons qu'il -'.iL;is-i' (lrliTTEiinrT di'ux nombres Jout on connaît la somme et la différence.

Od ne doit pas s'étonner si de toutes les formes du langage, l'algèbre est la dernière, et ferme le cycle des productions de l'esprit humain. Dans la langue des signes comme dans la langue des sons, les premières créations ont été purement esthétiques ; leur développement exclusif comprimait l'essor des facultés logiques. Poésie et peinture, architecture et musique, répondent à des manifosliilions insaisissables de notre être. Ces modes du langage n'ont en quelque sorte qu'un point de contact avec l'humanité, ils s'épa-

C'esl une question élémentaire, à la portée rte tout le monde. On sait .ipn'i: éutiii/judaril deuï ou trois syllogismes des plus simples, un arrive à cette conclusion que le premier nombre s'olilient eu ajoutant la demi-somme 4 li demi -différence, et le deuxième en retranchant de la demi-somme la demi -différence.

Pour traiter ce problème par l'algèbre, il faut d'abord donner au\ prémisses l'allure du langage algébrique, c'est-

proposi lions suivantes :

4" inconnue moins 8» inconnue égalent s* donnée. Traduisons maintenant en langue algébrique, à l'aide

nouissent dans les aspirations d'un monde intangible. Aussi avons-nous vu leur apogée coïncider avec les époques d'ardentes croyances. Chacun de leurs chefs-d'œuvre est l'effort surhumain de l'homme s'élevant à la divinité. Homère et Michel- Ange, les personnifications les plus grandes de

du vocabulaire usuel, en d'autres termes remplaçons : 1" inconnue par a!

Ptus ' +

Egalent = i» donnée o 2< donnée 6 LatraduclionlilléokMle nos propositions donnera :

Nous voili en plfiim; [\uv;\u< iil^liric.ue. Il ne reste plus qu'à mettre en jeu la machine ; la conclusion jaillira d'elle-même sans qu'il soil lu'siiin il';iucuii effort syllogistique. En ajoutant ces deuv équations entr'elles, nous trouvons, réduction faite :

* = — î— en les retranchant, il vient :

SA GENÈSE. 4fi

l'art ne sont que le reflet de l'olympe grec et chrétien. Un tel miiieu se prétait difficilement à la genèse algébrique. Fille de !a philosophie, expression la plus haute de la science, l'algèbre ne pouvait se développer que lorsque la raison humaine aurait assez grandi pour débarrasser le

Ces deux formules, tr;i'U:ili>j s>n langage ordinaire, reproduisent la solution donnée plus haut.

Ce petit exemple suffira pour donner une idée de la yiuis.s:i:sf-.' ilu JinViiiiisnii'. alivljriipi:'. C;ili[in! sur la marche di.: l;i raison puiv, il t i ; i * 1". j i ■ i j i ■ r hs si 1îcj-j i mj i i-^s eu équations, les éjuirif et en la formule, c'esl-a-dire un anneaude la chaîne scientifique. Tout seréduit pour obtenir une solution exacte à introduire dans l'instrument les ài\ ers (xieflicieiits ik la question.

On peut résumer ainsi la supériorité de l'algèbre sur la métaphysique ;

1" Simplicité merveilleuse de la méthode. L'engrenage fonctionne de lui-même dès qu'il a reçu l'impulsion motrice, et rajustement de ses pièces est tel, qu'aucune trreur ne peut s'y glisser.

2° Certitude du résultat. Toute conclusion rn-ili p'-ysique tst Une comhinaison de noire esprit, ne n'pjndant le p'us sauvent i aucune réalité objective. Chaque formule algébrique énonce une loi de l'univers.

40 LARGAGE GRAPHIQUE,

monde des entités métaphysiques qui, sous prétexte d'en assurer l'ordre, en troublaient l'harmonie et en masquaient la majestueuse unité.

Voilà pourquoi son apparition proprement dite correspond â la fin de la période ihêocralique, bien que ses premiers essais remontent après de vingt siècles. L'école d'Alexandrie avait entrevu le nouvel idiome, niais elle s était contentée d'en balbutier l'alphabet. Ce germe transmis à travers le moyen-âge par le monde arabe, n'a pu arriver à son évolution définitive que chez les fortes races du nord au souffle des temps modernes.

- C'est un moderne, presque un contemporain, Vièle qui le premier révéla la puissance des symboles graphiques, en les appliquant à la solution des problèmes de ia géométrie. Presque en même temps Descartes, généralisant l'idée de Viôte, créait de nouvelles méthodes et fondait la science des lignes. Leibnilz et Newton faisant un pas de plus imaginaient le calcul infinitésimal, l'œuvre" la plus délicate de celte langue incomparable.

Jusqu'alors elle n'était pas encore sortie du domaine des sciences mathématiques. Newton

pressentant la puissance de l'instrument qu'il venait de découvrir lui demanda l'explication des phénomènes de l'univers. Laissant là le télescope de Galilée et de Kepler, il osa, à l'aide du nouvel idiome, interroger la nature sur le secret des deux et la força à lui révéler l'harmonie des mondes. Un cri d'admiration retentit, dans toute l'Europe. Une pléiade d'hommes illustres, Euler, Clairaut , d'Alembert , marchant sur les traces du maitre, tracèrent les lois définitives de l'astronomie moderne. Laplace reprenant et complétant l'œuvre de ses prédécesseurs, fonda un monument impérissable, chef-d'œuvre peut-être de l'esprit humain, la mécanique céleste. Ce ciel que les Titans n'avaient pu escalader, ralgèiire le sondait dans ses profondeurs les plus reculées avec ses mystérieuses formules. Presque à la même époque, Lagrange créait la mécanique, Fourier, la théorie de la chaleur, Fresnel, celle do l'optique. Poisson et Cauchy, les héritiers du grand siècle, jetaient à pleines mains les découvertes sur tous les points ohscurs dc3 branches mathématiques et physiques. On sait aujourd'hui

qu'une science n'est définitivement constituée que lorsque elle a été soumise aux symboles de l'analyse. Témoin, la géométrie depuis Descartes, l'astronomie depuis Newton et Laplacc, la mécanique depuis Lagrangi;, l'optique depuis Fresnel. Aussi, nul ce peut dire encore ce que donnera l'agent par excellence de noire époque, l'électricité, lorsqu'il se sera trouvé un bras assez robuste pour l'introduire dans l'engrenage algébrique.

Nous avons dit que le dernier terme de la langue, oculaire dans son évolution esthétique était l'architecture. On voit que l'algèbre forme l'autre limite de la science des signes, lorsque c'est l'élément logique qui a le pas. Algèbre et architecture, voilà donc les deux pôles du langage graphique. D'un autre côté nous avons trouvé l'algèbre et la musique comme pôles du langage phonétique. L'accord mélodique des suns, c'est-àdire la musique n'élant qu'une branche de celte grande synthèse harmonique qui, appliquée aux lignes, constitue l'architecture, on peut dire que les divcis moles des deux langages sont

SA GËSÈSE.

autant d'anneaux d'une même chaîne dont ies extrémités vont aboutir à un seul terme, l'algèbre. Ce dernier anneau , le plus tard venu, le plus pauvre d'aspect, est, en revanche, le plus précis, comme instrument d'analyse, le plus riche en résultats acquis, le plus fécond pour l'avenir. Tandis que les autres productions de l'esprit humain nous éblouissent par la richesse et l'harmonie de leurs formes, l'idiome algébrique ne met en ligne que ses obscurs symboles, c'est-à-dire un grimoire ini.lérhinïal.ile pour tout autre que pour un initié. Mais c'est dans ces mystérieuses formules que nous lisons le livre de la nature et le secret de nos destinées. Aussi par dessus les Titans de l'art, Homère et Phidias, Michel-Ange et Beethoven, le genre humain placera- t-il toujours le Créateur de l'analyse mathématique, le grand Newton. Est-il étonnant qu'un tel idiome paraisse le privilège de quelques hommes et que la plupart des peuples soient restés étrangers h son développement. Nous avons vu une poésie très haute chez les Sémites, une architecture grandiose chez ies Pharaons, des

50 LANGAGE GRAmiQUE.

essais de peinture, clifiz lus Mongols, des rudiments de musique chez les Indiens. L'algèbre est l'apanage de la famille aryenne, et il a fallu que les rameaux les plus vigoureux de celle forte race eussent atteint leur virilité pour qu'ils pussent Opcler eu sublime alphabet.

Les diverses manifestations du langage graphique que nous venons de passer en revue, ne sont pas les seules méthodes imaginées pour rendre la pensée. La science des signes est infinie ; chaque peuple a eu ses procédés particuliers. Parmi ces tâtonnements , les uns , tirant leur origine de la nature des choses* ont grandi pour 'former les branches diverses du langage proprement dit, les autres, nés, si j'ose dire, d'une dérivation des premiers, sont restés dans leur germe ou tombés dans l'oubli. Quelques-uns, cependant, méritent que nous nous y arrêtions un instant.

Citons d'abord l'usage des cordelettes nouées, imaginées par les anciens peuples pour leur

Ji2 LANGAGE GRAPHIQUE ■

chronologie ou pour les calculs de la vie ordinaire. Dans son expédition contre les Scythes, au moment de franchir l'Ister, Darius lit soixante nœuds à une courroie, et dit aux Ioniens qu'il laissait à la garde du pont : ■ Prenez cette courroie et ayez soin d'ém uler mes ordres. Quand vous me verrez parti pour la Scythie, commencez dès lors à défaire chaque jour un de ces nœuds. Si je ne suis pas de retour ici, après que vous les aurez tous dénoués, vous re tournerez dans votre patrie. ■ (') Cette méthode parait s'être longtemps conservée dans les cours asiatiques. Avant l'icrre-lc-C.rand, on se servait encore d'un procédé analogue dans les bureaux de la chancellerie russe pour les finances de l'Empire. Les quipos, que les Espagnols rencontrèrent chez les Péruviens, en sont une autre variante perfectionnée au moyen de cordelettes de diverses couleurs et de nœuds do différentes formes. On se rappelle que c'était avec cette sorte d'écriture que les Incas retraçaient leurs annales historiques.

0 HéioJole, livre IT.SÏ'8. Edition Larder.

SA GE.NÉSE. 53

On trouve dans beaucoup de localités une combinaison pius simple que celle des cordelettes nonces et plus répandue. Ce sont des entailles faites au couteau sur des morceaux de bois équarris et allongés. Ce procédé, ultraprimitif, est encore aujourd'hui très-usité dans nus campagnes, et sert au ; ménagères à marquer le compte de leurs dépenses avec ie boulanger, la laitière, le marchand de vin, etc. Chacune des deux parties, le débitant et ie client, ont un bois de mémo longueur; on les ajuste toules les fois qu'il s'agit de donner une entaille, afin de prévenir des deux cotés toute erreur ou toute supercherie. Jadis, les montagnards des petîLes républiques pyrénéennes, trop peu familiarisés avec l'écriture pour avoir des teneurs de livres, réglaient de la même manière la taille de leurs impositions. Chaque villago avait son bâton ad hoc. Au dernier siècle, un intendant du roi, voulant un jour vérifier tes anciens comptes de ces communes, donna ordre qu'on lui apportât les registres. Il fut fort étonné de voir qu'on les lui amenait par charretées. Son

élonncmenl tourna en stupeur quand il s'aperçut

que les registre-s t'iaiont <\rs bâtons.

La mimique, la pantomime, la danse rentrent aussi dans le langage graphique et forment, en quelque sorte, la transition entre la parole et l'écriture. On ne peut nier l'éloquence du geste, du regard. Les Romains avaient porté cet art si haut, que Roscius ne craignait pas de défier Cicëron, se faisant fort de reproduire, par le jeu de sa physionomie, toutes les pensées que son rival exprimait dans un discours. Sous Néron, un roi du Pont, assistant à une représentation donnée par un mime, pria i'empereur de lui donner cet homme extraordinaire qui lui servirait, disait-il, d'interprète auprès des peuplades étrangères qui bordaient ses Etats, il faut se garder de prendre ces récits trop au sérieux. Il y avait de l'exagération, on pourra dire de la fatuité dans le défi de Roscius, s'il est vrai, toutefois, que ce défi ait eu lieu, et la demande du roi du Pont n'était probabinmtTit qu'une galanterie à l'adresse de son hôte si sensible, comme on sait, à ces sortes de com-

pliments, ou une manière hyperbolique d'exprimer son admiration.

Chez tes modernes, la pantomime est remplacée par la danse. Le ballet de l'opéra est toute une science qui a la prétention de retracer par les mouvements du corps humain, les fanl:;iiies éthérées de la musip V.\m que la convention y joue un grand rôle, on ne peut nier à cet art une certaine puissance plastique, si toutefois on doit ajouter foi à ce que l'on raconte des acteurs grecs : ■ Au théâtre, la masse des spectateurs se montrait si bien rompue au langage du geste, c't tellement sensible à la convenance, que tonte faute en ce genre était sévèrement censurée, ce qui avait donné lieu au proverbe grec : faire un solécisme de la main. Dans les situations les plus tristes de la tragédie antique, les chœurs exécutaient des danses qui, loin défaire disparate, exprimaient le sentiment tragique, avec tant de force que l'on vit, sur le théâtre d'Athènes, des femmes grosses, tout-àcoup saisies des douleurs de l'enfantement. • (*)

(*) Charles Blanc, Grammaire îles arts du dessin.

50 LANGAGE GBAPHIQUB.

Le langage des sourds-muets nous apprend également que tout n'est pas convention dans la mimique, qu'elle a certaine raison d'être dans notre organisation. Je ne parle pas ici de cel ;dphabel articulé avec les doigts qui ne fait qu'é t ,eler les mots de nos idiomes phonétiques. Le véritable langage du sourd-muet, c'est celui qu'il se fait lui même, d'instinct, sans précepteur. On. reconnaît au premier abord une analogie des plus remarquables avec les procédés hiéroglyphiques que nous avons remarqués chez toutes les peuplades primitives. Chaque animal, chaque personnage, chaque objet est dépeint par son attribut le plus saillant. Veut-il parler d'un chasseur, il mettra en joui' un gibier imaginaire ; s'il se tâle le pouls d'un air sérieux, c'est qu'il s'agit d'iin médecin. Avec une telle méthode, inutile de chercher dans le dessin de l'idée, des propositions, des phrases, encore moins des périodes. On ne trouve qu'une suite d'images disposées sur le même plan comme ces légendes gravées sur l'écorce des arbres qu'on rencontre dans les forêts du Nouveau-Monde. Ce ne sont

Si GENÈSE. 57

que d'informes esquisses ; mais, dans ces ébauches, on reconnaît déjà l'analyse de la pensée et, par conséquent, le germe du véritable langage.

Revenons au langage graphique proprement dit, à celui qui a pour base des symboies durables, et non l'expression fugitive du geste ou de la physionomie. Nous n'avons jusqu'ici mentionné l'écriture, c'est-à-dire la transcription littérale de la langue parlée en langue écrite, que pour indiquer sa place dans la série des évolutions que présente la science des signes. N'ayant rien du brillant de la peinture dont elle n'est qu'un souvenir effacé, ni de la précision de l'algèbre qu'elle contenait en germe, elle est néanmoins le plus important de Ions les modes du langage par Sa souplesse, 1 la facilité avec laquelle elle se prête à toutes 1rs exigences de la vie littéraire, scionlifiqu.'. industrielle et politique d'une nation. Bien que son rôle principal soit de refléter la parole, elle a ses lois propres de transformation, ses métamorphoses séculaires qu'il est nécessaire de connaître si l'on veut 3'

58 LANGAGE GBAPHIQUB.

posséder à fond la structure des langues. fie

sont ces mùlamorplioscs <jue nous allons tâcher

d'esquisser.

Page 1